Bébé décédé à Lyon : ce qu’on peut retenir de l’affaire

Ne pas hurler avec les loups. Ne pas politiser l’affaire. Ne pas instrumentaliser cet effroyable fait divers qui a coûté la vie à une petite fille de 11 mois et en même temps comment rester silencieux quand on a pour métier d’informer les professionnels de la petite enfance. Nous avons donc décidé de rester au plus près des faits, de recueillir les réactions, de (se) poser quelques questions qui pourraient contribuer à ce que cela n'arrive plus. Car nous le savons, c’est tout un secteur qui est traumatisé par cette affaire.

Ce que l’on sait  aujourd’hui du déroulement des faits
Une jeune femme de 27 ans, titulaire d’un CAP AEPE qu’elle venait d’obtenir, excédée par les pleurs de la petite fille de 11 mois, l’a aspergée de Destop - un produit éminemment toxique - avant de lui en faire ingérer. Les pompiers sont intervenus à 8h et n’ont pu réanimer l’enfant décédée à l’hôpital de Bron. Cette micro-crèche du 3e arrondissement de Lyon, la micro-crèche Danton, accueille des enfants dès 7h30. La jeune femme était seule à cette heure. Ce qui est conforme à la réglementation de ce type d’établissement. Un professionnel titulaire d’un simple CAP AEPE peut effectivement être seul avec 3 enfants maximum lors des ouvertures et de la fermeture de l’établissement. La jeune femme venait d’être embauchée en CDI mais travaillait auprès d’enfants depuis 2012 selon  son employeur People and baby. Elle venait par ailleurs de bénéficier  d’une formation « protection de l’enfance ».

Mise en examen pour homicide volontaire
Les aveux de la jeune femme, qui avait été placée en garde à vue pour homicide involontaire, ont conduit à une requalification des faits en homicide volontaire. Selon le communiqué du procureur de la République « (…) Les premières auditions de la mise en cause ne permettaient pas de corroborer la thèse accidentelle. (…) La mise en cause a été déférée par le parquet de Lyon ce jour en vue de sa mise en examen du chef d’homicide volontaire sur mineur de moins 15 ans. Son placement en détention provisoire a été requis par le parquet.
Les investigations devront se poursuivre sur commission rogatoire, afin de déterminer les circonstances exactes de la commission de ces faits et permettront d’approfondir les éléments relatifs à la personnalité de la mise en cause. 
»
Effectivement la personnalité de cette employée de la crèche sera au cœur de l’enquête. Son avocat a qualifié la jeune femme de « fragile », vivant une situation personnelle compliquée et ne pensant pas que son geste pouvait avoir de telles conséquences. D’où l’importance des expertises psychiatriques et psychologiques dans l’affaire.
L’enquête devrait aussi vérifier que les normes d’encadrement étaient bien respectées lors des faits et probablement s’interroger sur la présence de Destop à la crèche. Et si des signes avant-coureurs  sur l'état psychologique de cette jeune femme auraient pu ou dû alerter son employeur.

Une majorité de réactions dignes et prudentes  
Les réactions des politiques ont été sobres, dignes et prudentes car l’enquête est en cours.  Nous avons sollicité celle de Damien Abad, le ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, ministre référent pour la petite enfance et les modes d’accueil, qui nous a déclaré : « Suite au décès d’un bébé dans une crèche à Lyon, mes pensées vont aux parents et à la famille de cette petite fille. La justice fera la lumière sur ce tragique événement. J’apporte également mon soutien aux professionnels engagés au quotidien pour la protection de nos enfants. »
Charlotte Caubel, la secrétaire d’Etat à l’Enfance avait, elle, tweeté : « Un bébé est mort à la crèche. Mes premières pensées vont aux parents de cette petite fille. J’imagine aussi le choc des professionnels. La justice est saisie. L’enquête nous éclairera sur les raisons qui ont conduit à ce drame qui nous laisse sans voix. »
Le maire de Lyon Grégory Doucet : « Je me joins à l’émotion collective suscitée par la tragédie absolue que représente le décès d’un enfant dans des conditions si terribles. Toutes mes pensées vont à la famille. Ainsi qu’aux professionnels et usagers de la crèche. »
Même teneur et même volonté de ne pas tirer de conclusions hâtives et de jeter l’opprobre sur toute un secteur et une profession chez Élisabeth Laithier, la présidente de Comité de filière Petite Enfance, sur twitter : « Face à un tel drame ; seuls le silence et le recueillement sont de mise. Je m’incline devant la douleur indicible des parents et de la famille. Je laisse la justice œuvrer, je continuerai notre travail et refuse tout amalgame qui aurait des fins politiciennes. »
La FFEC, dont People and Baby n'est pas membre,  de son côté a fait sobrement  savoir que «  c’est encore le temps de l’émotion et de la compassion. Mais toutes les crèches de nos adhérents sont mobilisées pour rassurer les parents et accueillir les enfants dans les meilleures conditions. »

Le REMi, quelques jours plus tard, lui aussi a réagi par un communiqué publié sur linkedin. qui se conclut ainsi : « une  concertation de l’ensemble des acteurs et une prise en considération des alertes faites depuis des mois est cruciale. Gestionnaires, salariés et parents sont tous d’accord sur un point, l’urgence est devenue vitale. »

Une réaction tardive et assez laconique du gestionnaire
Dans ce contexte, le silence de People and Baby, le réseau de crèches à laquelle appartenait cette micro-crèche, a été  assourdissant. Aucune réaction publique. Juste un mail que s’est procuré notre confrère Lyon Mag qui aurait été envoyé lundi aux parents des enfants accueillis dans les crèches de la région Rhône-Alpes. Ce message explique :  « La direction et l’équipe opérationnelle sont profondément émues et bouleversées. » Il rappelle que la réglementation a été respectée et que « la direction s’est rendue sur place pour apporter son soutien et collaborer à l’enquête.(…) ». Il annonce avoir décidé désormais que deux professionnels seront présents lors des ouvertures et fermetures des établissements.
Conclusion du message : «  Je vous invite également à prendre avec beaucoup de distance les communications des medias qui, nous le savons tous, sont friands de ce type d’élément et se font un plaisir de les déformer pour faire du buzz ».
Une référence sans doute aux enquêtes (journalistiques) en cours, notamment celles de Lyon Mag, sérieuses, argumentées et étayées de témoignages qui mettent en cause les pratiques du réseau : plaintes déposées, conditions de travail difficiles, faits de maltraitance.

Des instrumentalisations qui mettent mal à l'aise
Certains dès ce weekend n’ont pas hésité à exploiter ce drame à des fins politiques ou syndicales, mêlant marchandisation du secteur, comparaison avec les EHPAD, et réforme des services aux familles (Norma). Une instrumentalisation pour l'heure inaudible, voire indécente. Le SNPPE a sorti lundi matin un communiqué avec un slogan choc : «  La mort d’un bébé en crèche par manque d’encadrement est une mort de trop ». Un raccourci plus que douteux qui annonce une autre formule choc : « arrêtez de faire des économies sur le dos des familles et leurs enfants ! ». Pour conclure sur une vérité : « Il faut investir massivement dans la petite enfance » gâchée par un « pour que jamais ne meurt un bébé car la réglementation ne l’a pas assez protégé ».
On peut comme syndicat défendre des revendications auxquelles on croit et qui peuvent être légitimes, on doit - c’est son rôle - soutenir des professionnels en souffrance qui se sentent mal traités ou exploités, mais se servir d’un fait divers dramatique pour cela, est choquant. Car cet homicide volontaire est un geste  comme l'expliquait notre chroniqueur Arnard Deroo, "hors cadre", celui d’une personne déséquilibrée et fragile. Et ces raccourcis, cette instrumentalisation le banaliserait presque comme une conséquence de mauvaises conditions de travail ! S'il faut une formule : Craquer n'est pas tuer ! Les professionnels de la petite enfance ne s’y trompent pas, leurs commentaires sur les réseaux sociaux l’ont prouvé.

Néanmoins, et c'était sans doute le but recherché, s'en sont suivis de nombreuses enquêtes et articles de presse mettant en lumière des dysfonctionnements dans les EAJE avec des répercussions non seulement sur les pros mais sur les enfants. « Il aura fallu ce fait divers pour que les medias nationaux nous entendent et parlent enfin de nous », justifie Julie Marty-Pichon, co-présidente de la FNEJE. Des enquêtes (à charge) sur les conditions de travail, les faits de matraitance, les sous-effectifs avec de nombreux témoignages de professionnels à bout ou dégouttés. Avec parfois des approximations qui montrent combien les métiers de la petite enfance son méconnus ! On confond allégrement auxiliaires de puériculture, puéricultrices, titulaires de CAP AEPE... On invente même des auxiliaires-puéricultrices. Décidemment une grande campagne d'information et de promotion sur les métiers de la petiute enfance, l'une des propositions du Comité de filiére Petite Enfance, est urgente

Quelles questions se poser ?
Dans ce genre d’affaire, où l’émotion est à juste titre intense, mieux vaut ne pas se précipiter en cherchant à chaud, des solutions miracles. Oui bien sûr, de tels actes ne doivent jamais se reproduire. Pour autant, ne pas tout mélanger. Le drame, a priori, n’est ni directement lié au statut professionnel de l’accusée, ni au lieu d’accueil, ni au statut juridique de ce lieu. En clair, ne pas faire l’amalgame et crier haro sur les CAP AEPE, sur les micro-crèches et sur le secteur marchand. Ce serait tomber dans la caricature simpliste.
Néanmoins il faut s’interroger, sans préjuger des réponses sur les réglementations dérogatoires dont bénéficient les micro-crèches. Un professionnel peut être seul avec 1 à 3 enfants à certains moments de la journée. Est-ce que cela n’enlève pas une sécurité. Être deux constitue un garde-fou, si l’un craque l’autre est là. Ne faudrait-il pas confier cette responsabilité d’ouverture et de fermeture où l’on peut être seul avec un, 2 ou 3 enfants, à un professionnel ayant au moins un an d’expérience ?  Les micro-crèches n’ont pas de directeur mais un référent technique qui peut avoir la responsabilité de 3 établissements. Est-ce qu’il peut dans ces conditions repérer un pro qui ne va pas bien ?
On peut aussi se demander si les contrôles sont suffisants. Il semble que People and Baby ait déjà été mis en cause pour des cas de maltraitance et conditions de travail « limite ».
On peut se demander aussi si, sur fond de pénurie de professionnels, les gestionnaires n’ont pas des recrutements trop rapides… sans réel entretien d’embauche portant sur la personnalité et l’équilibre psychologique du candidat, le diplôme ou la qualification seuls faisant foi. On peut se poser mille et une questions. Et il faut se les poser, toutes et sans tabou. Le secteur vit là un immense traumatisme. Pas question d'accuser en bloc ses gestionnaires et professionnels. Mieux vaut les soutenir, les accompagner et les aider à faire face car les conditions de travail se sont dans nombre d’EAJE dégradées, c’est vrai. Néanmoins, il est juste de s’interroger.

 NB.Nous avons recueilli les informations factuelles et réactions locales sur trois médias régionaux :  Lyon MagLe Progrès  et France 3 Rhône -Alpes 

NB. cet article est une adaptation et une mise à jour de l'article publié initialement dans la Lettre Hebdo 53 en date du 27 juin.
 
Article rédigé par : Catherine Lelièvre
Publié le 27 juin 2022
Mis à jour le 22 juillet 2022