8 idées reçues sur le langage

De nombreuses idées reçues circulent à propos du langage et de son acquisition par les jeunes enfants. Des fausses idées la plupart du temps. On a essayé de démêler le vrai du faux avec la psychologue du développement, formatrice petite enfance, Marie Paule Thollon Behar, auteur chez Dunod de « Communiquer, penser, parler avec le petit enfant ». 
1. Le bilinguisme est un frein au développement du langage. FAUX
Le bilinguisme n’est pas du tout un frein au langage et il est évident que pour l’avenir c’est un avantage de maîtriser deux langues. Le bilinguisme met en jeu une compétence cognitive qui permet de comprendre que la langue est un code. L’enfant ensuite aura plus de facilité à appréhender d’autres langues. Donc, c’est positif.
Cela peut donner l’impression d’être un frein car l’enfant possède la moitié d’un stock de mots dans une langue et l’autre moitié dans l’autre langue. Or à un certain âge l’enfant est limité dans sa capacité de stockage de mots.  Entre 2 et 3 ans, son stock de mots peut donc se diviser en 2 ou 3 selon le nombre de langues avec lequel il est en contact. Et ce ne sont pas les mêmes mots que les enfants utilisent dans chaque langue. D’ailleurs ils ne font pas vraiment de pont entre les deux langues.  
Mais ce « retard » se compensera très aisément plus tard vers 3 ou 4 ans.
Néanmoins attention, on a tendance - et les pros n’y échappent pas - à faire des différences entre les bilinguismes : français / anglais ou allemand c’est très bien. Français / espagnol c’est pas mal. Mais français et turc ou arabe c’est moins bien. Or tous les bilinguismes sont intéressants et il faut faire attention à ne pas dévaloriser une langue… Le bilinguisme est positif, s’il est valorisé.

2. Si un enfant de parle pas à trois ans, il faut s’inquiéter. VRAI mais…
Entre deux et trois ans, c’est la phase d’appropriation des mots, c’est le passage de la communication préverbale à la communication verbale. Des études ont mis en évidence que si un enfant ne parle à trois ans, il aura du mal à récupérer ce retard. D’où ce programme Parler bambin qui met en évidence l’intérêt d’intervenir le plus tôt possible, avant trois ans.
Néanmoins, il y a de grandes différences entre les enfants.
On sait par exemple, cela a fait l’objet d’études, que selon le rang dans la fratrie, les enfants parlent plus ou moins tôt. Les ainés ont tendance à parler plutôt (plus dans le lexique) tandis que les suivants communiquent autrement (plus expressif).
Ne pas parler à deux ans ne doit pas être une source d’inquiétude en soi. Néanmoins, si à deux ans, un enfant ne communique pas du tout ni pas le langage oral, ni par le regard, ne produit aucun geste de désignation, ne vocalise pas du tout alors oui il faut être très attentif et suspecter d’éventuels troubles : cela peut être dû à des problèmes d’audition, un trouble autistique ou une surexposition aux écrans …

3. Inutile de lire des livres aux tout-petits puisqu’ils ne savent pas parler… FAUX
Il est intéressant de lire des livres aux tout-petits très tôt. Si l’enfant n’accède pas au sens des mots en revanche il n’est pas indifférent à la prosodie, aux intonations. Il est trés sensible aussi à la relation qui s’installe. De plus on sait que c’est important qu’il puisse manipuler des livres même s’il n’en a pas encore compris le statut. Il peut les manipuler mais pas les déchirer, cela fait partie de l’éducation.
 On ne laisse pas les livres à disposition des petits comme on le fait pour des jouets en jeu libre. Quand on les propose aux enfants, on est avec eux. Mais un enfant doit pouvoir, tourner les pages, le manipuler en tous sens sans que l’adulte n’ait à rectifier.  Sauf peut-être s’il le prend à l’envers … à cause des illustrations. On ne sait pas dire précisément quand un jeune enfant peut voir un dessin et le comprendre, mais c’est probablement vers 18 mois quand il commence à pointer du doigt sur une image.
 Si l’enfant tend le livre on peut alors le lui lire. Et quand on lit un livre à un jeune enfant, il ne faut surtout pas simplifier le texte qu’a écrit l’auteur.  Car un texte avec parfois des tournures de phrases compliquées, des mots choisis, des imparfaits du subjonctif, c’est ce qui permet à l’enfant de rentrer dans la langue de l’écrit qui est différente de la langue de l’oral.

4. L’exposition aux écrans freine l’acquisition du langage. VRAI
L’exposition aux écrans des petits est un frein bien sûr. Ils sont moins dans l’interaction et le regard. Mais les adultes, les yeux rivés sur leurs propres écrans (notamment celui de leur téléphone) ont aussi leur part de responsabilité. Ils sont moins dans l’attention conjointe, moins disponibles. Par ailleurs contrairement à ce que certains pensent, ce que les enfants expérimentent sur leur tablette n’apporte rien au langage ils sont dans l’imitation :  ils répètent des mots en anglais par exemple, mais sans en comprendre le sens. Car le sens se construit dans l’interaction.

5. Avant trois ans, les enfants ne parlent pas ensemble. VRAI ET FAUX
Communiquer, parler, échanger par le langage avec un enfant de trois ans n’est pas facile.  Un adulte est un expert du langage qui peut plus facilement décoder les paroles d’un petit. On est dans une communication asymétrique entre un expert du langage et un novice du langage. Quand deux novices parlent entre eux, c’est plus compliqué ! Mais ils utilisent d’autres moyens pour communiquer et en particulier l’imitation. Les travaux de Jacqueline Nadel, mettent en évidence que c’est l’imitation qui permet 60% des interactions au cours de la 3éme année.  Ce n’est donc pas parce qu’ils ne parlent pas qu’ils ne communiquent pas.

6. Accumuler du vocabulaire, c’est essentiel. FAUX
Terra Nova a justifié le programme Parler bambin en l’appuyant sur une quantification du stock de mots. Mais ce qui est essentiel, c’est le sens des mots : comment l’enfant exprime sa pensée et développe sa pensée en utilisant le langage.  Les phrases qu’il prononcera petit à petit vont être le reflet de sa capacité à se représenter le monde. C’est le lien entre les mots et la pensée qui est important.
En fait la question pourrait être : est-ce qu’on parle parce qu’on pense ou est-ce qu’on pense parce que l’on parle ? Un peu les deux bien-sûr. Pour Piaget l’enfant parle parce qu’il pense, parce qu’il a accédé à la fonction symbolique. Mais pour Vygotski, l’enfant pense parce qu’il parle, parce qu’il accède au langage dans les interactions. Donc accumuler un grand nombre de mots n’est pas un objectif. L’objectif avec le langage, c’est que l’enfant puisse représenter ce qui l’entoure, en parler, et évoquer des évènements passés. C’est là qu’est l’essentiel.

7. L’enfant produit des récits quand il maîtrise suffisamment de mots. FAUX
L’enfant maîtrise le récit (c’est-à-dire qu’il peut relater des événements) quand il est capable de se représenter les choses, vers trois ans. Les mots de vocabulaire nécessaires, en particulier les marqueurs du temps et de l’espace, vont s’acquérir quand il sera capable de structurer l’espace et le temps. Donc ce n’est pas la peine de lui apprendre d’une façon systématique dedans, avant, derrière, hier, avant qu’il ne puisse se représenter l’espace ou le temps ! On part toujours de ses habilités ou compétences pour mettre des mots dessus.
Par ailleurs, pour raconter, produire des récits, l’enfant doit savoir qu’il y a des adultes pour l’écouter. Et l’adulte doit s’intéresser à ce que l’enfant dit même si ce n’est pas clair ou long… Les récits des enfants sont égocentriques, ils racontent comme si l’adulte avait vu les mêmes choses que lui. L’adulte doit lui demander des détails, l’inciter à préciser.

8. Le port du masque pourrait avoir un impact sur le développement du langage chez les jeunes enfants.VRAI
Il n’y a pas encore de travaux scientifiques sur le sujet mais l’enfant dans cette situation ne peut imiter les mouvements de la bouche. Or on le sait dans l’acquisition du langage la lecture labiale est importante. Une professionnelle de la petite enfance a fait un curieux constat : lors d’une séance comptines en crèche, elle a joué avec les voyelles les prononçant exagérément sans masque. Les enfants l’ont imitée. Elle a fait le même exercice avec la masque. Les enfants n’ont rien fait. Elle recommencé sans masque, ils l’ont imitée.
Il ne faut pas négliger la part d’imitation dans l’acquisition du langage ni celle de l’expression des sentiments et des émotions.  Avec le masque on peut craindre d’avoir des enfants au visage figé si la situation actuelle devait perdurer.
 
Article rédigé par : Catherine Lelièvre
Publié le 09 novembre 2020
Mis à jour le 10 novembre 2020