Crèche : des effets positifs sur le langage des enfants défavorisés

La première étude française portant sur l’impact de la crèche en matière de langage, motricité et de comportement vient d’être publiée. Les auteures, deux chercheures de l’INED accompagnées d’une professeure de l’université du Wisconsin-Madison (États-Unis), s’appuient principalement sur les données de l’Etude longitudinale française depuis l’enfance (Elfe). Principaux enseignements : la crèche profite plus aux enfants défavorisés. Ses effets sont particulièrement bénéfiques sur l’acquisition du langage.
Point de départ : les données de l’étude Elfe
Les auteurs de l’étude, Lida Panico et Anne Solaz, chercheures à l’Institut national d’études démographiques (Ined) accompagnées par Lawrence Berger, professeur à l’Université de Wisconsin-Madison (États-Unis), sont parties des données de l’enquête Elfe. ( https://www.elfe-france.fr/)  Rappelons que cette étude d’envergure nationale est consacrée au suivi de 18 000 enfants nés en France métropolitaine en 2011 jusqu’à leurs 20 ans afin de comprendre l’impact de leur environnement social et familial ou encore des modes d’accueil sur leur santé, leur développement, leur socialisation.  C’est donc à partir de la cohorte Elfe, que les auteures ont retenu un échantillon de 12 000 familles pour lesquelles, elles ont analysé les données sur le langage, la motricité et le comportement.

La petite enfance, une étape essentielle
L’étude rappelle d’abord que la petite enfance est une étape «  cruciale du développement du cerveau et la formation des structures et des mécanismes qui façonnent le bien être cognitif, physique, social et  émotionnel tout au long de la vie. Et que des soins de qualité dès la petite enfance peuvent avoir des effets directs et indirects qu’le développement de l’enfant. »
Deuxième constat de départ : «  les crèches sont en France très appréciées par les familles. (…) Il reste néanmoins le deuxième mode de garde formel plus répandu en France derrière les assistantes maternelles. Le manque de places disponibles en est la raison principale ».

La crèche a un effet positif sur l’acquisition du langage, surtout chez les enfants défavorisés.
Pour évaluer le langage, les chercheures ont utilisé le MacArthur-Bates Inventory qui mesure le volume et la variété du vocabulaire acquis. En clair : cet indicateur compte le nombre de mots dits de manière spontanée par l’enfant parmi une liste de 100 mots proposés. A caractéristiques égales, note l’étude, « les enfants qui fréquentent une crèche obtiennent de meilleurs résultats à cette évaluation linguistique. Suivent ceux qui sont pris en charge par une nounou privée (Ndlr : garde d’enfant à domicile) et ceux pris en charge par une assistante maternelle. Les enfants pris en charge par les parents, présentent quant à eux les plus faibles compétences linguistiques. »
Concrètement, les enfants fréquentant la crèche sont capables de dire en moyenne 80 mots ce qui représente 6 mots de plus que la moyenne et 12 mots de plus que ceux gardés à la maison par les parents. Selon les auteures « les contacts avec les professionnels de la petite enfance, qui peuvent proposer des activités éducatives adaptées à l’âge de l’enfant, ainsi que le contact avec d’autres enfants pourraient être une source d’enrichissement du vocabulaire. ». C’est pourquoi aussi selon elles, « les enfants les moins favorisés – en particulier ceux dont les mères ont un faible niveau d’étude, sont immigrantes et ceux des ménages à faible revenu- semblent bénéficier le plus de la fréquentation de la crèche, particulièrement en ce qui concerne le développement du langage ».

A noter cependant et ce débat n’est pas nouveau, (il avait défait rage lors de la publication de rapport de terra Nova et est souvent abordé quand on évoque le programme Parler bambin) que les spécialistes sont d’accord pour dire que le langage ne peut se réduire à une accumulation de mots… (voir notre article 8 idées reçues sur le langage). Pour eux, apprendre des mots, les répéter et éventuellement s’en souvenir si on ne sait pas les utiliser pour communiquer n’a pas de sens. Et accumuler des mots si en dehors de la crèche, on ne s’en souvient pas, ou on ne les utilise pas, n’a pas bon plus d’intérêt.

Enfin, souvent aussi, les assistantes maternelles font remarquer que chez elles aussi on parle, on lit des histoires, on verbalise et on commente les activités proposées, et on rencontre d’autres enfants …

Crèche et motricité : des effets moins marqués
L’évaluation du développement psychomoteur s’appuie sur des indicateurs mesurant à la fois la motricité globale et la motricité fine. L’étude révèle que globalement « les enfants qui fréquentent une crèche ont des capacités motrices un peu supérieures à ceux de toutes autres formes de garde ». Et les écarts sont plus fortement marqués chez les enfants défavorisés. Néanmoins les différences selon les  modes d’accueil sont beaucoup plus faibles que celles constatées pour le langage.
Les auteures soulignent que « la motricité fine est associée à de meilleurs résultats ultérieurs en écriture, lecture et mathématiques et peuvent être importants pour la préparation à l'école. La motricité globale est pertinente pour identifier le retard de développement et est associée à un bien-être physique, un comportement et des compétences socio-émotionnelles ultérieures ».
 
Côté comportement : la crèche aurait quelques effets négatifs…
Pour évaluer les comportements, les chercheures ont pris en compte « l’acceptation des soins, la contestation des réprimandes et l’agressivité exprimées par l’enfant. ».  Il semble que les enfants accueillis en crèche présentent en moyenne « un peu plus d’effets négatifs par rapport aux enfants ayant d’autres modes de garde. Et cet effet négatif n’est pas retrouvé chez les enfants les moins favorisés ».
Il a été souvent expliqué par des spécialistes de la petite enfance que la vie en collectivité n’était pas naturelle pour de jeunes enfants, et que le bruit et la promiscuité avec d’autres enfants étaient parfois source de stress et de fatigue. Et que l’idée qu’elle permettait une meilleure socialisation était un leurre. Parce qu’avant trois ans on ne peut véritablement parler de socialisation.
( Voir à ce sujet l’interview de la psychologue Héloise Junier : La crèche a peu d’intérêt pour les enfants de moins d’un an)

Les trois auteures concluent leur étude en expliquant que dans l’ensemble, les résultats suggèrent que la fréquentation de la crèche profite plus enfants défavorisés. Et expliquent que  faciliter l’accès accru à la crèche parmi les familles défavorisées peut «  avoir un potentiel de réduction des disparités socio-économiques précoces dans le développement, en particulier le langage ».



• Consulter l’étude publiée dans le revue Demography. Lawrence M. Berger, Lidia Panico et Anne Solaz, 2021, "The Impact of Center-Based Childcare Attendance on Early Child Development: Evidence From the French Elfe Cohort",
• Lire un abstract sur le site de l’INED


 
Article rédigé par : Catherine Lelièvre
Publié le 21 juin 2021
Mis à jour le 21 juin 2021