Agiter un hochet devant les yeux d’un bébé : quel intérêt ?

Monique Busquet, psychomotricienne s’interroge : agiter un hochet devant les yeux d’un bébé  de 5 ou 6 mois correspond -il à une stimulation adéquate ? Est-ce vraiment pertinent et en phase avec ses besoins, et ses possibilités ? Elle en doute et explique pourquoi en rappelant ici les étapes par lesquelles un bébé  passe avant de pouvoir attraper un objet qui bouge ! Et conseille les postures professionnelles adaptées.

 
Il y a quelque temps, je voyais, dans une crèche, une jeune stagiaire assise à côté d’un bébé de 6 mois.  Elle secoue vigoureusement un hochet sonore devant ses yeux. Cela part évidemment d’une bonne intention de sa part : stimuler ce bébé, l’aider à progresser et lui faire plaisir. Cette façon de faire avec un hochet est très répandue. Par habitude. Et sans doute aussi par manque de formation et de connaissances sur le développement du jeune enfant. Car même si ce bébé de 6 mois sait attraper, il n’est pas encore assez habile et coordonné pour attraper un objet qui bouge sans cesse ! Explications sur les étapes progressives de la capacité à attraper dans le développement de l’enfant.
Car avant de pouvoir ainsi attraper, le bébé passe par plusieurs étapes.

Fixer et suivre des yeux
Dès les premiers jours, le bébé regarde et fixe préférentiellement les visages, lorsqu’ils sont à suffisante proximité. La relation à l’autre lui est primordiale. Progressivement, il s’intéresse à son environnement visuel proche. Il va pouvoir fixer des « objets » lorsqu’ils se trouvent dans con champ de vision. Lorsque le bébé est en phase d’éveil, sa curiosité le pousse à observer, à analyser, à comparer avec ce qu’il a déjà vu. Il met tout en mémoire. Petit à petit, il pourra suivre des yeux ce qui bouge lentement. Il mobilise ses muscles et des yeux et du cou lorsqu’il bouge la tête. Il s’intéresse aussi à son environnement sonore. Il tourne spontanément la tête dans la direction des sons qu’il perçoit, comme s’il s’attend à voir cet objet source de son. Il fait des liens entre ses différentes perceptions sensorielles.

Saisir au contact, ouvrir la bouche et la main
Avant de pouvoir faire un mouvement volontaire pour saisir, le bébé commence à attraper au contact. Il ferme sa main sur un objet lorsqu’il le sent avec sa main, sans avoir besoin de le voir. Il peut alors initier le mouvement de porter vers la bouche ce qu’il tient. Très rapidement, lorsque le bébé voit un objet, sa bouche s’ouvre aussi, comme dans une anticipation précoce de la possibilité et de la sensation de le saisir  à pleine bouche . La bouche du bébé est mode de préhension, de sensation et de découverte privilégiés. Sa main s’ouvre également, ses doigts s’écartent, des ébauches de mouvement sont visibles avant que le bébé puisse faire le geste complet avec son bras pour aller le saisir. Ensuite il pourra soulever suffisamment le bras, avec encore de nombreux tâtonnements pour s’ajuster. Tout ceci lui demande attention, concentration. Pour cela il a besoin de temps et de stabilité.

Attraper un objet stable
A 6 mois, un bébé sait attraper. Pour cela il a néanmoins besoin que l’objet (hochet ou autre) qui lui est présenté soit stable. En effet, pour saisir un objet, il doit pouvoir « viser cette cible » et y ajuster son mouvement. Il évalue à la fois la distance à laquelle est cet objet et la trajectoire de sa main pour aller l’attraper. Son geste s’organise avec plus ou moins de précision, plus ou moins de réussite.

Attraper un objet qui bouge ?
Imaginez-vous attraper un objet qui bouge ? Cela est nettement plus difficile. Le bébé n’en a pas encore la maturation nécessaire. Quand cet objet est stable, le bébé peut se concentrer pour penser son geste, même si ses premiers mouvements de saisie sont relativement lents et imprécis. Ils augmentent progressivement en précision, selon la maturation et l’expérimentation, selon ses possibilités de tâtonnements et de réussites. Si l’objet bouge trop vite, le bébé ne pourra qu’être passif devant.
Ces coordinations entre les yeux et les mains sont très importantes. Elles sont utiles toute la vie pour tenir un crayon, verser de l’eau dans un verre, écrire, lire, faire la cuisine, conduire….  La qualité de toutes ces habiletés passe par la qualité du regard, de l’attention et des coordinations.

Des propositions ajustées à chaque enfant
Le bébé a besoin que l’adulte présent avec lui s’ajuste à ce qu’il manifeste, à son niveau développement, à ses besoins du moment. Ainsi l’adulte peut ajuster différentes propositions
• Mettre à disposition dans le champ visuel du bébé un objet, (hochet, tissu ou tout autre),
• Proposer une source sonore à écouter (voix, musique, hochet)
• Déplacer lentement un objet selon le mouvement des yeux de l’enfant. Cela peut être d’autant plus utile pour des bébés qui restent le plus souvent la tête immobile (cela peut être une conséquence d’avoir été souvent immobilisés dans des sièges coques plastique ou à la suite d’un torticolis). Le déplacement de l’objet doit être alors suffisamment lent, adapté à ce que suit l’enfant, sans rien forcer. Il est important de lui laisser le temps de réagir, selon son intérêt, son état de vigilance, sa fatigue, son plaisir.  Mais il est inutile de sur-solliciter et de surajouter de l’information sensorielle, en doublant « vision et son » en simultané.
• Mettre au contact de la main du bébé
• Présenter un objet dans le champ de vision du bébé, regarder ses ébauches de gestes en direction, éventuellement ajuster la distance pour faciliter la saisie par le bébé. Ainsi il peut expérimenter un aboutissement à son action, ajusté à ses possibilités du moment, lorsqu’il réussit à attraper.  

Réfléchir à ses pratiques
La posture du professionnel est toujours un équilibre subtil pour permettre à l’enfant de découvrir, d’expérimenter, d’être actif sans le surcharger d’information, sans le sur-solliciter, et surtout sans trop attendre ni demander toujours plus. Cela demande de penser ses propositions pour répondre à la curiosité et au besoin de nouveauté du bébé sans trop l’exciter et en sachant apaiser et inciter au calme.
Ajuster ses modes de faire auprès des jeunes enfants dans une posture professionnelle, c’est toujours interroger nos habitudes, nos automatismes, notre spontanéité.  C’est en comprendre les raisons, c’est les modifier éventuellement. C’est se former, avoir des connaissances, réfléchir ses gestes, en lien avec cet enfant-là, à ce moment-là. C’est observer, expérimenter, tâtonner. C’est pouvoir ensuite retrouver d’autres formes de spontanéité, nourries de connaissances, de pensée, de relations et de plaisir partagé.
Article rédigé par : Monique Busquet
Publié le 19 mars 2021
Mis à jour le 17 août 2021