Amis imaginaires des tout-petits : quelle attitude adopter ?

Au cours de la troisième année, tous les enfants commencent à créer des personnages qui sortent de leur imagination. En dehors des jouets que l’enfant manipule et fait parler le temps d’un court scénario, prennent place des personnages invisibles avec lesquels il dialogue régulièrement. Les amis imaginaires accompagnent parfois l’enfant tout au long de la journée, de la maison à son mode d’accueil. Quel comportement adopter ? Comment répondre aux inquiétudes exprimées par les parents ? Les explications de la psychopédagogue Fabienne Agnès Levine.
Il est convenu de parler d’« ami imaginaire » lorsque le personnage qui est le fruit de la pensée magique de l’enfant est évoqué de manière constante, au moins six mois de suite. Il a toujours un nom, connu ou inventé. Dans ses travaux sur la puissance de l’imagination, le psychologue américain Paul L. Harris considère que le phénomène de l’ami imaginaire appartient à la catégorie des jeux de rôle. Il envisage deux cas autres que le personnage invisible : lorsque l’enfant joue lui-même le rôle de la créature inventée (faire le chat par exemple) et lorsque l’enfant prête une identité à un jouet. Ce peut être le doudou qui, d’objet transitionnel ayant une fonction de sécurisation, devient un personnage à part entière avec une existence propre. 

Un comportement assez ordinaire
Plusieurs études donnent à peu près les mêmes chiffres : plus de la moitié des enfants, jusqu’à trois quarts, ont ou ont eu un compagnon imaginaire entre l’âge de 2 et 7 ans (et plus). Parmi eux, figurent une majorité d’enfants uniques et d’aînés (élevés seuls plusieurs années). Souvent, c’est la situation de solitude qui favorise l’apparition d’un ou de plusieurs interlocuteurs mystérieux. Parfois, c’est la richesse de l’imagination qui pousse l’enfant à jouer à l’écart et à inventer un dialogue. Les deux cas coexistent et ne constituent pas un frein à des relations sociales avec les pairs quand l’occasion se présente. Dans leurs témoignages, les psychologues cliniciens ne mentionnent pas un profil type de l’enfant susceptible d’entrer en conversation avec un personnage invisible. Leur invention ne serait donc pas, comme on avait pu le penser, l’apanage des enfants introvertis, timides, solitaires mais une manifestation assez ordinaire de la vie psychique.
L’ami virtuel, en tant que double de l’enfant, est le confident de ses joies et ses peines, le complice de ses bêtises, le témoin d’évènements pénibles réels ou fantasmés. Assurément, il exerce une fonction importante dans la construction de la personnalité, la plupart du temps pour aider l’enfant à grandir. Plus rarement, son existence entretient une confusion entre réel et fiction qui interpelle. Il peut aussi être le dépositaire d’un lourd secret. Mais ça, c’est seulement dans le cabinet du ou de la psychothérapeute que ça fait sens.

Une acceptation inégale par les adultes
Une fois le personnage imaginaire bien installé dans la vie de l’enfant, ce dernier ne manque pas de solliciter les adultes à son égard : une chaise pour l’ami invisible, une assiette à table, une place dans la voiture, une accusation facile de type « C’est pas moi, c’est lui », etc. Comme pour l’ensemble de l’activité symbolique du jeune enfant, inutile de faire du zèle comme si on y croyait plus que l’enfant, par exemple en disant : « Où est A… ? C’est le moment du repas. » ou « Et A…, il ne veut pas faire de toboggan aujourd’hui ? » Comme dans beaucoup de domaines, la règle d’or est d’accueillir les paroles et les gestes de l’enfant sans chercher ni à l’influencer, ni à mettre sa parole en doute.
Les avis des psy sur les réponses à apporter sont partagés : quelques-uns considèrent qu’entrer un peu dans le jeu est un moyen d’apprendre à connaître l’enfant tandis que la plupart mettent en garde contre l’intrusion dans son univers. De plus, leurs recommandations diffèrent selon l’âge de l’enfant et la nature de la situation : l’enfant de 3 ans expliquant que son « ami(e) » n’a pas faim car il a mangé beaucoup de chocolat ne suscite pas la même attention que celui de 5 ans racontant que, pendant la récréation, il a été attaqué par d’autres enfants et que son « ami(e) » l’a défendu en courant après eux.

Une manifestation de l’intelligence
Face à la présence d’un compagnon invisible ou d’un jouet traité comme un être vivant dans le quotidien, les parents réagissent très différemment en fonction de leur propre rapport à la rêverie : certains sont ravis d’assister à l’imagination débordante de leur enfant, quelques-uns s’inquiètent d’éventuels phénomènes hallucinatoires, la plupart souhaitent juste comprendre ce qui se passe. Selon Paul L. Harris, les enfants qui ont un ami imaginaire seraient plus performants que les autres pour comprendre les états mentaux d’autrui car ils auraient plus d’occasions de se représenter le monde à travers les yeux d’autrui. Plusieurs arguments peuvent rassurer les parents autour du rôle de l’ami imaginaire sur le langage, la pensée et les habiletés sociales :
  • La pensée de l’enfant est à l’œuvre dès lors qu’il attribue des caractéristiques humaines à un ou plusieurs compagnons imaginaires.
  • En prêtant des intentions à autrui, réel ou pas, et en le faisant parler, l’enfant témoigne de sa capacité à se décentrer pour deviner ce que l’autre pense (théorie de l’esprit).
  • En faisant vivre des situations variées au personnage qu’il a créé, l’enfant expérimente une grande palette d’émotions et développe ainsi sa capacité d’empathie.
  • En inventant questions et réponses de part et d’autre, l’enfant s’entraîne aux relations sociales avec ses pairs.

Des réponses à éviter
  • Interrompre l’enfant qui est en pleine conversation avec un personnage invisible.
  • Faire semblant de voir le compagnon dont parle l’enfant.
  • L’appeler par son nom et entamer un dialogue imaginaire avec lui.
  • Lui attribuer une place (à table, pendant un jeu…) avant même que l’enfant ne le demande.

Des réponses à privilégier
  • Considérer que l’enfant vous parle surtout de lui quand il prête des paroles et des actions à autrui.
  • Être attentif aux messages que l’enfant fait passer inconsciemment (l’expression de ses désirs, ses frustrations, ses angoisses…).
  • Introduire les expressions « pour de vrai » et « dans ta tête » dans le cas où le compagnon imaginaire devient envahissant.
  • Prendre conseil si le profil du personnage imaginaire est particulièrement négatif, du fait de sa méchanceté ou de sa violence.

Un ami qui repart comme il est venu
Chez l’assistante maternelle ou en crèche, en classe ou en garderie périscolaire, l’important est de ne pas se moquer et de ne pas considérer comme mensonge ce qui est l’expression de l’imaginaire et de l’inconscient. En général, l’épisode se termine en douceur, même s’il a duré quelques années. Un peu comme le doudou de moins en moins recherché pour vivre les séparations et les épreuves, l’ami imaginaire est de moins en moins présent dans la tête de l’enfant jusqu’à tomber dans l’oubli. Des fois, il disparaît du jour au lendemain sans même que les parents aient le temps de le réaliser.
Article rédigé par : Fabienne Agnès Levine
Publié le 12 septembre 2022
Mis à jour le 12 septembre 2022