Reconnaître les couleurs : une lente progression

Dès 4 mois, le bébé humain sait discriminer les couleurs entre elles, aussi bien qu’un adulte. En revanche, ce n’est qu’autour de 15-18 mois, avec l’apparition du langage, qu’il parvient à conceptualiser plus facilement cette notion abstraite. Et pas avant 3 ans, qu’il les nomme avec toutes leurs nuances sans se tromper .
Voir le monde en technicolor ? Un privilège de « grands » ? Que nenni ! On a longtemps cru que les bébés ne voyaient qu’en noir en blanc à la naissance. Des études ont prouvé que c’était faux. Selon Arlette Streri, Professeure en Psychologie du développement à l’Université Paris-Descartes, c’est même dès le stade fœtal que les récepteurs de la couleur sont présents dans le cerveau humain : « Sur le plan comportemental, avec la technique d'habituation/réaction à la nouveauté, les chercheurs ont pu montrer que le nouveau-né "voyait" toutes les couleurs (excepté le bleu, car la connexion n'est sans doute pas encore fonctionnelle avec le neurone). On sait donc qu’il distingue toutes les couleurs (sauf le bleu) du blanc. En revanche, il ne différencie pas encore les couleurs entre elles. »

Discrimination des couleurs entre elles à 4 mois
Dès ses 4 mois, ça y’est : le nourrisson est capable de distinguer les couleurs entre elles. On parle alors de « catégorisation perceptive ». Comme un adulte, il est sensible au fait que qu’une peluche jaune et une étagère rouge n’ont pas la même teinte. Mais de là à épiloguer sur la question… Peu lui importe. Il observe, c’est tout. Et à son âge, comme durant encore de longs mois, il s’intéresse beaucoup plus à la forme des objets qu’à leur coloris. « Echangez-lui un nounours beige contre un nounours orange, tout va bien, il s’en moque, tant que vous lui laissez un nounours entre les mains », résume Arlette Streri.
Cependant, la psychopédagogue Fabienne-Agnès Levine souligne l’importance de penser l’ambiance dans laquelle le tout-petit évolue. Des couleurs criardes autour de lui sur les murs et sur le sol pouvant jouer un rôle dans son état d’agitation et sa difficulté à trouver le calme. « Mieux vaut privilégier des éléments ponctuels de stimulation de la vue, tels que des affiches et des mobiles colorés, sur un fond uni et clair. Pendant les temps d’éveil, préférer un sol ou un tapis d’éveil sobre, dans des teintes claires (beige, brun, gris, jaune) sur lesquelles se détachent bien les objets à attraper ou à faire rouler. L’équilibre entre trop peu et trop de couleurs est à ajuster au cours de la journée ». Dans tous les cas, il faut éviter de soumettre en permanence la vision du tout-petit à un éclairage fort, à des jouets aux couleurs trop vives, à des murs bariolés. On veille souvent à la saturation sonore, aux nombres de décibels à ne pas dépasser, mais on fait moins attention à la saturation visuelle. « Or, l’excès de couleurs peut fatiguer les petits comme les grands. Il est raisonnable de commencer par privilégier des jouets avec les trois couleurs primaires, en plus du noir et blanc, sans exclure systématiquement quelques jouets avec des couleurs composées. »

Conceptualisation avec l’apparition du langage
Parvenir à catégoriser les couleurs d’un point de vue cognitif, et non plus seulement perceptif, suppose une laborieuse démarche mentale pour l’enfant en développement. Comprendre que deux objets de formes distinctes peuvent réunir une propriété commune - en l’occurrence une couleur identique – requiert des capacités d’abstraction et de conceptualisation loin d’être innées ! Et pour y parvenir l’acquisition du langage joue un rôle fondamental. « Nommer c’est catégoriser, abstraire », souligne René Baldy, Professeur en psychologie du développement à l’Université de Montpellier. La fonction sémiotique, décrite par Jean Piaget, que l’enfant a construite progressivement depuis sa naissance, lui permet, autour de ses 18 mois, d’être en mesure de symboliser des propriétés du réel. Le langage qui fait lui-même appel à des capacités d’abstraction, vient donc étayer et renforcer ce processus. On pense avec des concepts qui eux-mêmes renvoient à des mots. « Découvrir que l’on peut nommer une couleur, c’est un premier pas vers le détachement des propriétés du réel. On réalise que celui-ci peut être « manipulé » … Il se transforme en catégorie de pensée. Considérer qu’un pull-over est « gris » c’est lui accorder une propriété indépendante de l’objet qu’il est, et la couleur « grise » devient elle-même objet de pensée ».
Pour accompagner le tout-petit dans cette approche, Fabienne-Agnès Lévine ne recommande rien d’autre, à cet âge, que l’apprentissage informel « sans programmation et sans vérification des acquis », mais, insiste-t-elle, « non sans intention. » On peut juste attirer l’attention de l’enfant, « l’air de rien », à l’occasion des gestes de tous les jours : en désignant le chiffon « rouge », en jouant avec la chaussette « jaune » ou en regardant le petit-pois « vert ».

Pour bien faire, l’adulte doit répéter le mot qui désigne la couleur afin que l’enfant identifie clairement le début et la fin du mot dans le flux de paroles. Prononcer le nom de la couleur en détachant les syllabes du reste de la phrase procède d’une démarche souvent spontanée, à chaque fois qu’on aborde un nouveau thème de vocabulaire. Lorsque le bébé commence à parler, il ne faut pas s’étonner qu’il s’attache à une seule couleur et ait tendance à désigner tous les objets par le même mot. « En effet, la couleur est une notion abstraite, difficile à assimiler : pourquoi dire « rouge » pour des objets aussi différents qu’une tomate, un gobelet, une boîte, un rideau, etc. ? Nommer des équivalences telles que « rouge comme la tomate », « jaune comme le citron », « bleue comme la mer » aide à rendre cette convention plus concrète. Une autre équivalence est de mettre côte à côte deux objets de couleur identique et de faire le commentaire suivant : « Regarde, le crayon et le cube ont la même couleur… C’est quelle couleur déjà ? » Très vite l’enfant se prend au jeu et montre du doigt des objets dans l’attente de votre réponse ».

A partir de 3 ans, laisser parler l’artiste
À 3 ans, lorsque l’enfant inaugurera son entrée à l’école maternelle, il lui restera bien d’autres apprentissages à faire : augmenter le nombre de couleurs qu’il sait reconnaitre et nommer, en découvrir de nouvelles, y compris à l’intérieur d’une même teinte. Par exemple : le bleu turquoise, le bleu outremer, le bleu marine., etc. Il  apprendra aussi à mélanger des couleurs entre elles. Si l’on peut bien sûr encourager le petit dès 18 mois dans cette découverte, ne perdons pas de vue que ce n’est qu’autour de ses 7 ans qu’il intègrera vraiment les « normes » que la société aura voulu lui inculquer. Avant cet âge, dessiner les arbres en mauve et le ciel en vert n’aura rien d’exceptionnel. Après tout, pourquoi pas ? « Les plus jeunes se moquent de respecter les conventions. Généralement, ils utilisent le crayon qui est le plus à portée de leurs mains, ou celui dont ils préfèrent la couleur … même s’ils n’en ont pas conscience », explique René Baldy. Ce n’est que peu à peu qu’ils se mettent à imiter ce qu’ils ont vu et qui n’est pas forcément réaliste. On leur dit : "Dessine le soleil », ils font un rond jaune avec des rayons… Non pas car c’est ce à quoi ressemble le soleil en réalité, mais ce à quoi ressemble sa représentation dans les livres qu’ils ont lus… Or, qui peut vraiment dire que le soleil est vraiment jaune et qu’il a des rayons ? Qui a déjà pu le regarder en face sans se brûler les yeux ? ». Finalement, la question se pose : n’y aurait-il rien de plus subjectif et culturel que les couleurs et leur perception ? « Les couleurs qu’on déclare « réalistes » sont en fait « conventionnelles » », rétorque Réné Baldy. L’enfant, en grandissant, apprend à reproduire les modèles visuels qu’il a autour de lui, mais pas la réalité ». Alors avant, qu’il ne se mette à reproduire à la perfection tous les codes que l’éducation lui impose, laissons s’exprimer l’artiste, le vrai, le sincère, l’authentique qui est en lui…
 
Article rédigé par : Marie Sophie Bazin
Publié le 06 mai 2020
Mis à jour le 07 mai 2020