« Le cerveau des enfants, un potentiel infini » : la critique de Josette Serres, docteur en psychologie du développement

« Le cerveau de l’enfant, un potentiel infini » de Stéphanie Brillant, est sorti au printemps 2018. Petit à petit il a connu un succès d’estime et s’est fait une petite notoriété. Notamment auprès des professionnels de la petite enfance. D’ailleurs régulièrement des projections -débats sont organisées à leur intention. Josette Serres, docteur en psychologie du développement, ex-ingénieur de recherche au CNRS est l’une des spécialistes françaises des neurosciences. Elle propose ici une lecture critique du film. Elle en pointe la légèreté, les approximations et les erreurs.
-Affiche film Le cerveau des Enfants
Pendant ma carrière au CNRS, je me suis spécialisée en neurosciences développementales. Je constate que les nouvelles découvertes sur le fonctionnement du cerveau des bébés commencent à être diffusées auprès des professionnels de la petite enfance et j'œuvre avec beaucoup d'enthousiasme pour  que les équipes reconsidèrent certaines pratiques au regard de ces nouvelles connaissances. C'est donc avec curiosité que je suis allée visionner le film "le cerveau des enfants".

Ni spécialistes du développement, ni scientifiques français !
Hélas, mon enthousiasme est vite retombé.  C'est un film qui donne l'impression que la science ne se fait qu'aux USA et que leur système pédagogique est en avance sur le notre (sic!). La réalisatrice nous raconte beaucoup son expérience personnelle et ne semble pas trop au courant de ce qui se passe ailleurs dans le monde. Je rejoins la critique de Télérama (que je n'avais pas lu avant)  : "Narrée à la première personne par une journaliste naïve, cette « enquête » enfonce des portes ouvertes avec une ardeur déconcertante".
La construction du scénario est floue, on part sur beaucoup d'idées sans de mise en relation les unes avec les autres .
Le montage du film est très poussiéreux. Des plans fixes d'invités qui parlent dans leur bureau, des enfants qui jouent et des longueurs !
Les invités ne sont pas les grands spécialistes de la question (aucun n'est spécialiste du développement !) et alors que tout est filmé aux USA on aurait aimé entendre les chercheurs américains les plus à la pointe actuellement  - E. Spelke, Tomasello, Damasio, Baillargeon, Meltzoff, Gopnik, etc .....mais rien ! c'est dommage. Quelle ignorance !

Beaucoup d’imprécisons
L'idée principale du film est de montrer que tous les cerveaux sont intelligents et qu'on peut les rendre idiots ou pas ! C'est une bonne piste mais il fallait la rendre plus lisible.J'ai relevé 5 grands thèmes et voici mes commentaires et quelques précisions pour mieux les apprécier.
1. L'importance d'un attachement sécure
Pourquoi le bébé a-t-il besoin de créer un lien d'attachement ?
Une découverte confirmée n'apparait pas dans le film. Elle montre que le cerveau calcule des probabilités en relation avec les réponses qu'il reçoit dans l'environnement. Un environnement qui répond régulièrement aux appels des tout petits les conforte dans l'idée que les adultes sont compétents et qu'ils sont fiables. C'est un comportement qui permet à l'enfant de voir qu'il a été entendu. L'idée qu'un enfant progresse sous l'œil attentif des adultes est importante. Nous appartenons à un groupe social et le groupe doit protéger. Ce thème est abordé avec l'expérience de la guimauve. Les enfants confiants peuvent différer leur attente.  Mais il n'est jamais  question de la "théorie de l'inhibition" qui permet d'expliquer pourquoi il est si difficile de différer une envie .
 Il est question aussi d'empathie sans savoir trop ce que c'est.

2. L'importance de l'action
C'est une partie très décevante car il y a des théories très complexes pour expliquer l'importance de l'action dans la construction des connaissances et ici elles ne sont même pas effleurées. On y parle de la "cognition incarnée" (enaction) ( Voir Varela) sans explication. On voit des enfants faire les petites abeilles mais c'est très flou.
La notion d'énaction est une façon de concevoir la cognition. Elle met l'accent sur la manière dont les organismes s'organisent eux-mêmes en interaction avec l'environnement. Les applications de cette théorie sont évidents. Il faut laisser les enfants libres de leurs mouvements et ne pas leur demander de rester tranquille pour certaines activités (en référence à ce que nous avons subi à l'école). L'apprentissage se fait par expérimentation et manipulation. Le professeur de math explique très bien l'hyperbole en passant par le visuel.

3. L'importance des erreurs
C'est l'idée essentielle dans ce film et une grande découverte des neurosciences. Contrairement au conditionnement qui expliquait les apprentissages par renforcements positifs ou négatifs, on sait que le cerveau fabrique mieux des connexions si une émotion positive est associée. Il s'agit du plaisir de se poser des questions, de chercher la réponse, de faire des paris et de parfois se tromper sous l'œil bienveillant des adultes.  Ces mécanismes sont associés à des sécrétions de dopamine rendant la découverte plaisante même si on se trompe (circuit de la récompense). L'exemple donné par la réalisatrice est très intéressant. Elle dit que son fils faisait des ratures pour corriger son erreur et quand elle lui propose de refaire "au propre", il dit que non, la maitresse veut  voir les traces des erreurs pour les corriger.

4. L'importance de la méditation
J'avoue que cette partie m'a un peu ennuyée. On y voit des enfants dire qu'ils apprécient la méditation pleine conscience sans trop savoir ce que c'est. On comprend que les exercices de respiration profonde sont relaxants mais on le savait déjà !!
Un  réseau par défaut a été mis en évidence montrant que notre cerveau est toujours actif même quand on ne pense à rien. Ce constat est surtout utile pour déterminer l'état de conscience de personnes dans le coma.
Mon point de vue sur la méditation :  c'est à la mode et nous allons en entendre parler mais on va aussi entendre beaucoup de bêtises. Pour moi, la méditation pleine conscience c'est être pleinement attentif à notre corps, à notre environnement immédiat et tout ce qui est en contacte avec nous sans ruminer d' autres pensées. Je pense que c'est ce que fait tout le temps le jeune enfant. Il est toujours dans l'instant présent et pourtant l'adulte le dérange sans arrêt pour lui demander d'arrêter ce qu'il fait, de se dépêcher, etc...

5. Il faut connaitre son cerveau
Cette partie n'est pas très convaincante. Les enfants apprennent l'anatomie du cerveau et sont incollables sur l'amygdale et l'hippocampe. Je ne suis pas certaine que ça les aide à juguler leurs émotions.
Les interviews de D Siegel sur le "cerveau dans la main" doivent être commentée pour comprendre les étages de la fusée émotionnelle. Siegel est un psychiatre non spécialisé dans le développement. Il n'est pas chercheur. Il est intéressé par la conscience de soi mais dans le film on ne dit rien de sa construction ainsi que celle de la conscience de l'autre. Il aurait été judicieux de parler de la théorie de l'esprit pour faire comprendre que l'enfant met beaucoup de temps à comprendre que les autres ne pensent pas comme lui et ne ressentent pas les mêmes émotions que lui.

Des erreurs, un film trop superficiel pour les pros
Voici deux erreurs relévées:
• Notre cerveau droit mature avant le gauche qui ne sera mature qu'à 1 an !
Je ne sais pas d'où vient cette information. Il a été démontré qu'il y a une asymétrie cérébrale dès la naissance en faveur de l’hémisphère gauche. Les zones dédiées au langage sont plus étendues à gauche.
• On peut fabriquer des neurones miroirs.
Ce sont des neurones présents à la naissance et pas fabriqués ensuite. Ils seront activés toute la vie.
Par ailleurs, l'aspect développemental est totalement absent de ce film. On passe du bébé à l'enfant sans savoir ce qui les différencie et quelles sont les étapes importantes.
Pour des professionnels de la petite enfance, il y a peu d'applications immédiates de ces grands principes sinon faire preuve d'empathie, accompagner l'enfant dans ses découvertes et ses erreurs. C'est un film qui traite beaucoup trop superficiellement le sujet du cerveau.
 

Pour en savoir plus

Article rédigé par : Josette Serres
Publié le 20 décembre 2018
Mis à jour le 20 décembre 2018