Le dessin, une activité graphique entre savoir-faire et créativité

Des premiers tracés non intentionnels au contour d’une main dessinée avec application, l’évolution de l’activité graphique du jeune enfant est intimement liée à son développement moteur et intellectuel. Et pour qu’il exprime au mieux sa créativité, il convient de poser un cadre et de le valoriser. Explications.
Eva a tout de suite trempé sa main dans la peinture. Elle regarde la couleur glisser entre ses doigts, et les ramène aussitôt dans l’assiette pour sentir à nouveau la douceur, la fraîcheur de la peinture. Elle pose enfin sa main sur la feuille tendue devant elle, laissant une trace colorée. Surprise, elle retient sa main un instant, avant de barbouiller la feuille par de grands mouvements, sans bouder son plaisir. Non loin d’elle, Côme tient une craie grasse à pleine main. Il a un geste sûr lorsqu’il fait d’infinies spirales, regardant avec fierté ses premiers gribouillis, bien plus essentiels qu’ils n’en ont l’air. Ces premiers dessins sont le fruit des explorations naturelles du tout-petit. Une expérience sensori-motrice fondamentale pour le développement du jeune enfant.  

Un développement par étapes  
Bien que chaque enfant avance et progresse à son rythme, on identifie de grandes étapes dans l’apprentissage du dessin et des premiers tracés.  
Autour de 12 mois, l’enfant est capable de saisir un crayon, qu’il retient dans son poing bien serré, avant de le lâcher. Il laisse quelques traces sur la feuille mais sans intention de le faire, sans synergie avec le regard, ni grand intérêt pour le résultat. On parle de « gribouillis primitifs». 
Autour de 18 mois, la trace ne le laisse plus indifférent et lui procure un grand plaisir. Un trait de crayon, une marque dans la purée tombée sur la table, une empreinte laissée dans les graviers ou dans le sable en tirant un engin… L’enfant a « pleine conscience de laisser une impression (…) même s’il n’a pas encore l’idée d’une forme particulière », explique Philippe Greig, dans son ouvrage référence*.
Autour de 2 ans, « la rotation du poignet améliore beaucoup le mouvement du bras ; la maturation neuromusculaire du fléchisseur du pouce rend possible la tenue du crayon avec les doigts ». L’enfant trace plus lentement, contrôle mieux son geste, lui donne plus d’amplitude, l’interrompt, le reprend et superpose ses tracés. « L’intention commence à conduire le geste », souligne Philippe Greig. L’enfant contrôle le point de départ de son tracé (dit « contrôle visuel simple ») et forme deux types de « gribouillis de base » dans un geste de spirale ou de va-et-vient. Il commence à nommer ce qu’il fait.
Autour de 2 ans et demi, il maîtrise les traits, « d’abord les traits verticaux que l’enfant prend plaisir à tracer avec répétition ».   
Autour de 3 ans, l’enfant commence à former des ronds, « avec la maîtrise du « double contrôle », c’est à dire à la fois le point de départ et le point d’arrivée du tracé » précise Philippe Greig. Et bientôt les premiers bonhommes-têtards. Une véritable performance graphique !  

Un savoir-faire essentiel 
C’est au fil de sa construction psychique et de son développement moteur que l’enfant découvre sa capacité à laisser une trace et éprouve du plaisir à le faire. Une activité graphique émergente, longtemps restée sans explications, mais qui, nous le savons aujourd’hui, engage tout le corps ! Dessiner, mobilise les cinq sens, de la sensation ressentie en tenant le crayon, à son odeur, au bruit du pinceau sur le papier, de la découverte des couleurs et des formes jusqu’aux mots employés pour les désigner. 

Lorsque l’enfant peint, dessine, crée, choisit un support ou une couleur, il exprime ses émotions, libère sa créativité et développe une extraordinaire capacité de concentration qui lui sera essentielle dans tous ses apprentissages. Toutes les activités créatives ont également une fonction compensatoire, pour l’enfant de 18 à 36 mois que l’on encourage à maitriser ses sphincters. Ainsi l’enfant qui ne porte plus de couches a tout particulièrement besoin de participer librement à des activités manipulatoires qui compensent ses efforts en matière de propreté. A condition bien sur qu’il soit encouragé, valorisé dans son expression manuelle et bénéficie d’une certaine liberté pour le faire. 

Un cadre pour exprimer sa liberté créative
Cette liberté, il faut lui donner un cadre pour l’exprimer, poser des limites simples et claires pour que l’enfant se sente en confiance, pour qu’il puisse s’engager pleinement dans l’activité. C’est ce que propose Delphine Moscato dans ses ateliers. Educatrice de jeunes enfants, passionnée d’expression artistique, elle est également formatrice et art-thérapeute. « Je pose un cadre au début de l’activité pour que chacun se sente bien. Nous sommes dans un espace dédié que j’ai pris le temps de préparer en amont. Je présente le matériel car tout est librement à disposition des enfants. Nous ne sommes pas loin des toilettes et j’ai prévu une bassine et un gant pour pouvoir se laver les mains facilement. » Les enfants peuvent porter une blouse ou bien des vêtements qui ne craignent rien, pour ne pas être gênés par la peur de se salir. C’est une question qu’il faut anticiper. Les ateliers de Delphine s’insèrent souvent dans une thématique plus large pour donner du rythme à l’activité : par exemple un temps de lecture, puis une activité créative sur la même thématique. On peut commencer dès 10 mois avec les plus petits, dans l’éveil sensoriel et le développement cognitif : « C’est la manipulation des objets qui les intéresse le plus. Ils sont encore au stade oral et l’observation reste essentielle pour veiller à leur sécurité, dans le plaisir de découvrir de nouvelles sensations, par exemple en mettant les pinceaux à la bouche ! » 

Savoir valoriser l’enfant 
Lorsqu’on accompagne les enfants, il est important de mesurer les mots que l’on emploie et de savoir rester en retrait.  Chaque enfant a besoin d’être valorisé pour ses compétences, félicité pour sa réalisation, afin de se sentir encouragé dans sa pratique, et sûrement pas comparé à d’autres. Mieux vaut ne pas essayer d’identifier ou de reconnaître quelque chose de concret dans son œuvre mais plutôt s’attacher à décrire le dessin, les formes, les couleurs et à complimenter l’enfant sur ses choix, en partant de lui. « Oh, les couleurs que tu as choisies sont vraiment très jolies ! Là tu as bien occupé tout l’espace. Tu as vraiment de belles idées ! et toi, qu’est ce que tu en penses ? » Si le dessin ne lui plaît pas, « comment pourrait on faire pour qu’il te plaise ? »  Avec les plus grands, on peut s’autoriser à poser des questions, pour les faire parler de leur réalisation qu’ils auront à cœur de pouvoir ramener à la maison. Enfin, pour désamorcer les appréhensions, liées à la « patouille », au port de la blouse, l’humour peut être d’un grand secours…  

Travailler en équipe 
A la crèche, c’est à l’EJE d’impulser une véritable dynamique autour de l’expression artistique, d’être garant du bon déroulement des activités et d’harmoniser les pratiques de l’équipe, toujours dans l’intérêt de l’enfant. Trop souvent, les équipes font l’erreur de vouloir absolument produire quelque chose, pour avoir un résultat à afficher ou à offrir aux parents. « Lorsque je démarre un atelier avec des enfants, explique Delphine Moscato, je n’ai pas d’attentes particulières, on est dans la liberté d’agir et de faire. Il me semble important de les laisser choisir le matériel ou les couleurs qu’ils souhaitent utiliser, parmi celles que je leur propose. Il serait trop intrusif de choisir pour eux ! » Mieux vaut rester en retrait sans être directif.  De même, on se refuse à faire à la place de l’enfant, ou à repasser derrière lui. Aussi, on préfèrera écrire son nom discrètement au verso de la feuille plutôt qu’au recto. Et si un enfant n’aime pas la peinture ? « On ne force pas, conseille Delphine Moscato. Il y viendra plus tard. Cela doit rester un bon moment !  On peut lui proposer une alternative avec des feutres, des pastels, des crayons… » Pour tous ces aspects, il est important que les équipes prennent le temps de se former et de se coordonner pour accompagner les activités graphiques de manière cohérente, dans le respect de leur projet pédagogique.

*Le dessin de l'enfant : jeu, langage, thérapie. Editions érès
Article rédigé par : Laurence Yème
Publié le 12 octobre 2021
Mis à jour le 19 octobre 2021