Le noir, le loup, les monstres… Comment apaiser les peurs des tout-petits ?

Les peurs infantiles sont inhérentes au développement des tout-petits. Elles sont une réaction normale et ne sont pas nécessairement nocives. Mais pour les gérer et les apprivoiser, les enfants ont besoin des adultes. Stephan Valentin, docteur en psychologie, et auteur des Angoisses chez l'enfant, décrypte les principales peurs des tout-petits et donne des pistes pour comprendre et agir.
La peur, parce qu'elle s'accompagne de réactions physiques (pleurs, tremblements), informe celui qui la ressent d'un danger potentiel. Ce mécanisme de protection naturel est donc très utile. Mais lorsqu'un tout-petit exprime sa peur, « il le fait de façon incontrôlée », rappelle Stephan Valentin, docteur en psychologie. Il est incapable de maîtriser cette émotion. C'est donc aux adultes de son entourage « de l'aider à agir et à réagir de manière adaptée ». Mais pour pouvoir apaiser l'angoisse qui étreint du tout-petit, il est important de comprendre sa peur et son origine…

La peur de l'étranger ou la peur de perdre sa maman ?
Depuis quelque temps, il se met à hurler devant un visage inconnu et s’agrippe comme un koala dans les bras de sa mère. Cette émotion, qui se manifeste de manière plus ou moins marquée selon les bébés autour de huit mois, est couramment appelée angoisse du huitième mois ou peur de l'étranger. « En réalité, le bébé a peur de perdre sa maman, clarifie Stephan Valentin. Jusqu'alors, il pensait ne faire qu'un avec elle et il vivait dans cette illusion. Et puis, à force de constater les courtes absences répétées de sa mère, il comprend que lui et elle sont des personnes à part entière et qu'il peut, du coup, la perdre. Cette peur peut alors être éprouvée quand le bébé voit un autre visage que sa mère. » Ou du professionnel qui s'occupe de lui. D'où son inquiétude, ses pleurs, voire ses hurlements, devant le visage « d'un étranger » mais qui n'a rien à voir avec la peur de l'autre. En revanche, elle « montre que l'enfant grandit et s'autonomise. Elle s'intègre dans le processus d'individualisation et de différenciation de l'autre. »

Comment réagir ? « Surtout, ne pas forcer le tout-petit à aller dans les bras de la personne qui ravive cette peur, insiste le spécialiste. Le mieux, c'est de se montrer patient, d'attendre avec lui qu'il s'habitue et qu'il manifeste lui-même l'envie de découvrir la tierce personne de plus près. En général, ça se fait au bout de quelques minutes à travers des regards, des gestes. »

De l'angoisse du huitième mois à l'angoisse de séparation…
« L'angoisse du huitième mois peut être comprise comme une forme d'angoisse de séparation », développe Stephan Valentin. L’angoisse de séparation se manifeste en général quand le jeune enfant se sépare physiquement de sa mère ou de son père ou du professionnel qui s’occupe de lui. Elle consiste en une réaction de détresse. Parfois, ne plus voir le parent dans son champ de vision suffit à déclencher les pleurs « car le tout-petit n'arrive pas encore à se représenter mentalement la présence de l’autre en son absence. Encore incapable d’anticiper son retour, le jeune enfant ressent un vide affectif et pense l'avoir perdu définitivement. L’angoisse de séparation est une étape normale du développement émotionnel de l’enfant. Le plus souvent elle se manifeste à partir de 8-11 mois et peut durer jusqu’à 3 ou 4 ans. »
En crèche, chez l'assistante maternelle, avec une baby-sitter, un temps d'adaptation est préconisé pour que l'enfant, en présence de ses parents, s'habitue aux personnes à qui il est confié et se sente en sécurité. Cette étape vise autant le parent qui laisse son enfant. « Pour lui aussi, il s'agit d'un abandon. »

Comment réagir ? « Une séparation se prépare, d'abord du côté des parents. » D'où l'importance pour les professionnels de prendre le temps de faire connaissance avec les parents. « Une fois en confiance, c'est ensemble qu'ils trouveront la meilleure façon de rassurer leur enfant au moment de la séparation, sachant que tous les enfants ne vivent pas cette séparation de la même façon », insiste le psychologue. Néanmoins, pour mieux la gérer, Stephan Valentin rappelle quelques principes comme « prendre le temps du « au revoir », sans pour autant le prolonger, mais en expliquant à l'enfant où le parent s'en va et quand il va revenir. » Et surtout, il conseille aux parents de « se retenir de pleurer » devant son enfant ou encore « de résister à revenir sur ses pas » s'il se met à crier. « L’équipe professionnelle saura le distraire et les pleurs finiront par s'estomper. » En revanche, si le professionnel constate que l'angoisse perdure de manière excessive après deux ou quatre semaines (symptômes somatiques, retrait social, apathie), « il est nécessaire de consulter ».

La peur du noir, du loup, des montres…
La peur du noir se manifeste en général au moment du coucher car dans l’obscurité, l’enfant perd tous ses repères. La frontière entre le réel et l’imaginaire semble s’effacer. « Contrairement à la sieste en journée, la nuit plonge le tout-petit dans l'obscurité totale et tout ce qui est familier disparaît, remarque Stephan Valentin. Seul dans le noir, l’enfant est confronté à lui-même et à ses angoisses, et en particulier à la crainte primitive de la mort. » À nouveau, la figure du parent ou de la personne qui s'en occupe disparaît, l'enfant se sent en insécurité, dans le noir et l'inconnu…

« La peur du loup trouve ses origines, entre autres, dans la religion comme dans le christianisme ou le loup est le symbole du diable », explique Stephan Valentin. Souvent cette peur se transmet de génération en génération, par exemple via les contes. Désormais, elle est même ravivée par la présence du carnivore dans certaines régions. « Dans l'imaginaire et le symbolique, le loup renvoie à la peur de se retrouver broyé, morcelé et avalé. Chez l’enfant, la peur du loup renvoie à la peur de castration, détaille le psychologue. Mais cette peur archaïque renvoie également à l'angoisse de la séparation, à la peur du noir, de l'inconnu et au sentiment d'insécurité. »

La peur des monstres, qui arrive plutôt vers trois ans, est à associer à « un mouvement psychique ». Le jeune enfant commence à diriger sa colère vers l'autre, en particulier ses parents. « Ce sentiment est encore difficile à gérer pour lui. S'il a été méchant dans la journée, il peut éprouver un sentiment de culpabilité qui aboutit à une crainte de désamour parental… Cette culpabilité peut alors se manifester la nuit sous forme de monstres, dans le placard ou sous le lit. Ils lui permettent d'une part de projeter sa propre agressivité - « ce n’est pas moi le méchant, mais le monstre » - mais, d'autre part, peuvent apparaître pour le punir. »

Comment réagir ? Aux adultes de mener des investigations pour comprendre d'où viennent ces peurs. « Il est préférable de questionner l'enfant dans un moment de calme où il est disponible, conseille Stephan Valentin. L'objectif est de trouver ensemble (famille et professionnels accueillant le tout-petit) les clefs qui vont permettre à l'enfant de gérer ses angoisses et, surtout, de le sécuriser. » Car dire que les monstres n'existent pas ne suffit pas. « Cette peur est tellement réelle pour l'enfant qu'il faut lui donner des preuves pour le convaincre et des clefs pour la vaincre… » 
Article rédigé par : Anne-Flore Hervé
Publié le 22 avril 2022
Mis à jour le 22 avril 2022