LABEL VIE

Le port du masque pour les pros de la petite enfance : regards croisés sur les effets possibles

L’adaptabilité des jeunes enfants est souvent évoquée, notamment aujourd’hui sur la question des conséquences du port du masque sur leur santé et leur bien-être. « Ils ont l’air finalement de s’adapter sans trop de problème à la situation ».  Mais qu’en est-il vraiment ? A-t-on assez de recul, à quel prix ? 
Au sein de l’association Label Vie, après quelques semaines de port du masque obligatoire pour les professionnels des EAJE, nous avons été alertés par des professionnels de terrain mais également par certains parents et experts sur les effets de cette nouvelle contrainte sur le bien-être et le développement des enfants. Nous souhaitons donc aujourd’hui vous partager ces avis. 

La question de l’adaptabilité des enfants
Mélodie Campiglia est maman d’un petit garçon accueilli dans une des crèches du réseau Label Vie, et Mélodie est aussi neuropsychologue. Selon elle, la croyance selon laquelle le jeune enfant s’adapte sans conséquence est dangereuse. « On joue avec le feu », pense-t-elle tout comme Anne Dethier, psychologue, formatrice en accueil du jeune enfant et Florence Pirard, professeure en sciences de l’éducation, l’évoquent dans leur tribune intitulée « Déconfinement des jeunes enfants en milieu d’accueil : impact du port du masque et questions pychopédagogiques liées » parue en Mai dernier sur les pros de la petite enfance. C’est également les avis des deux psychologues cliniciennes Célia du Peuty et Anna Cognet que l’on peut lire dans leur tribune « Ne jetons pas les besoins des bébés avec l’eau du bain » publiée dans Libération.
Mélodie Campiglia précise : « La plasticité du cerveau du jeune enfant est souvent mise en avant comme gage d’une adaptation à toute épreuve. Or il est à présent bien connu sur le plan neuropsychologique qu’il est illusoire de prôner à tout va ce mécanisme comme garantie face à toute perturbation cérébrale, et ce pour plusieurs raisons.     

Tout d’abord, la plasticité cérébrale, lorsqu’elle s’applique, a ses limites, avec notamment un risque de « crowding effect », c’est-à-dire un effet de surcharge, la place dans le cerveau étant limitée. Ainsi, le recrutement d’aires cérébrales pour pallier un dysfonctionnement et permettre malgré tout l’émergence de certaines capacités peut avoir un effet délétère sur le développement ultérieur d’autres fonctions cognitives, effet qui n’est parfois observable que bien plus tardivement.    

D’autre part, il est désormais bien connu que la plasticité cérébrale ne s’applique pas toujours et que le cerveau en plein développement de l’enfant peut au contraire être sujet à une vulnérabilité précoce (Dennis, 1988, 2006). Dans ce cadre, plus une perturbation survient précocement, plus elle risque d’avoir des conséquences sur le développement neuropsychologique de l’enfant, et cet impact est d’autant plus important que l’atteinte survient au moment où une fonction cognitive est en cours de maturation. Les éléments de la littérature portent principalement sur l’effet de lésions ou de pathologies neurologiques, mais nous disposons encore de peu de données concernant une perturbation environnementale, tel qu’un appauvrissement des stimulations, comme c’est aujourd’hui le cas lorsque de très jeunes enfants sont face à des visages masqués plusieurs heures par jour.»


La question du langage oral et de la cognition sociale
D’un point de vue phylogénétique, selon Mélodie Campiglia, « la sélection naturelle a renforcé certains comportements chez l’homme. Ainsi, de manière totalement automatique, lorsque nous nous adressons à nos jeunes enfants, nous accentuons nos expressions faciales, nous sur-articulons en parlant, et un dialogue en miroir se met en place entre l’enfant et l’adulte. Si ces comportements ont émergé et se sont maintenus dans l’histoire de notre espèce, c’est très certainement car ils ont une utilité et un rôle certains pour le développement de nos petits à un stade où tant de fonctions sont en pleine maturation.     
C’est en effet dès les premiers temps de vie que se mettent en place les prémisses du langage oral, mais aussi de la cognition sociale, i.e. l’ensemble des compétences et expériences émotionnelles et sociales qui régulent notre rapport aux autres et permettent la vie en société (incluant par exemple le décodage émotionnel, la capacité à comprendre le langage non verbal de l’autre et son couplage avec le langage oral, l’empathie, la théorie de l’esprit…). »


Célia du Peuty et Anna Cognet alertent qu’en privant le jeune enfant du bas du visage de l’autre, et donc d’une source d’informations infraverbales, l’enfant peut se sentir davantage confus dans ses interprétations. Selon elles, les risques principaux sont : « risque d’altération de l’identification des émotions, d’un sentiment d’insécurité, d’une entrave dans le développement de la communication orale, voire, par mimétisme ou par manque de stimulation, une tendance à l’immobilité du visage. Nous avons pu le constater dans certains services de pédiatrie, où le port systématique du masque entraînait des retards dans l’acquisition du sourire-réponse, de la diversité des vocalises (qui s’appuient beaucoup sur l’imitation des mouvements des lèvres des adultes) chez les bébés longuement hospitalisés. » Anne Dethier et Florence Pirard insistent ainsi également sur ces risques et que le masque « ne devrait être utilisé que s’il existe réellement une nécessité sanitaire établie ».

Mélodie Campiglia complète : « Ainsi le manque de recul face à ce type de pratique ne peut que nous inviter à la prudence, d’autant plus qu’il existe un risque de répercussions neuropsychologiques non pas immédiates mais bien à distance, comme c’est souvent le cas dans le cadre d’une atteinte chez l’enfant, en raison de la dynamique développementale dans laquelle il s’inscrit de fait.

Par ailleurs, les conséquences supposées, bien qu’elles s’appliquent à tous les enfants, peuvent potentiellement s’avérer encore plus marquées auprès des enfants déjà à risque. Ainsi, si nous prenons l’exemple d’enfants « borderlines » présentant a minima des atypies sur le plan relationnel et social, nous pouvons nous interroger sur l’impact d’une absence de stimulations adéquates plusieurs heures par jour du fait du port du masque chez les adultes en interaction avec eux. Ne seront-ils pas plus à risque de décompenser et de présenter par la suite des troubles plus sévères, s’inscrivant par exemple dans le tableau des troubles du spectre autistique, alors qu’ils auraient potentiellement pu développer certaines formes de compensation en ayant interagi de manière plus naturelle avec des personnes non masquées au cours de leurs premières années de vie ? »

La question des inégalités sociales
Enfin, Mélodie Campiglia, explique : « le port du masque risque par ailleurs d’accroître les inégalités sociales. En effet, là où ses effets pourront éventuellement être en partie compensés dans les familles les plus favorisées grâce à des stimulations adéquates en dehors des heures de crèche, il n’en sera peut-être pas de même pour les enfants évoluant dans des milieux familiaux socialement défavorisés et/ou affectivement carencés. Pour ces derniers, la crèche peut en temps normal constituer un lieu de socialisation privilégié, dont l’effet protecteur risque d’être réellement minimisé si les enfants ne peuvent pas interagir de manière totalement naturelle avec le personnel masqué.

Bien sûr, ces éléments restent des hypothèses puisqu’il est pour l’heure impossible d’avoir des certitudes quant aux conséquences, ou à l’absence de conséquences, du port du masques plusieurs heures par jour à la crèche face à des enfants âgés de 0 à 3 ans. S’agissant cependant de la santé de toute une nouvelle génération, un principe de précaution nous semble indispensable à appliquer. »


Références bibliographiques :
  • Dennis, M. (1988). Language and the young damaged brain. In T., Boll, & B.K., Bryant BK (Eds.) Clinical neuropsychology and brain function: Research, measurement and practice (pp. 85-123). Washington DC: American Psychological Association. 
  • Dennis, M. (2006). Prefrontal cortex: Typical and atypical development. In J., Risberg, & J., Grafman (Eds.) The frontal lobes: Development, function and pathology (pp. 128-162). New York: Cambridge University Press.
  • A. Dethier et F. Pirard « Déconfinement des jeunes enfants en milieu d’accueil : impact du port du masque et questions pychopédagogiques liées » 
  • C. du Peuty et A. Cognet « Ne jetons pas les besoins des bébés avec l’eau du bain » 
Article rédigé par : Isabelle Ly Mihelich
Publié le 02 novembre 2020
Mis à jour le 03 novembre 2020
Bien sur que le port du masque a un impact; Les tout-petits ne peuvent plus décrypté le visages des adultes, et ils ressentent leurs stress lié à cette situation.