Stades de l’intelligence : les idées de Piaget sont-elles dépassées ?

Parmi les théories du développement cognitif, figure en tête celle du psychologue suisse Jean Piaget. Ses méthodes du XXe siècle reposaient sur l’observation, des expériences concrètes proposées aux enfants et une forme spécifique d’entretien clinique. À présent, les chercheurs s’appuient plutôt sur des éléments recueillis grâce à l’imagerie cérébrale pour expliquer les progrès de l’intelligence. Il semblerait que leurs résultats mettent à mal le modèle piagétien. Est-ce une raison pour renoncer à apprendre les stades de l’intelligence décrits par le maître genevois lorsque l’on travaille auprès des jeunes enfants ? Les réponses de Fabienne-Agnès Levine, psychopédagogue
Un spécialiste de l’enfant malgré lui
Qui était donc Jean Piaget ? Sa renommée mondiale a traversé tout le XXe siècle et ses travaux de recherche restent salués par la communauté scientifique. Pour notre bonheur, il reste des enregistrements audiovisuels qui témoignent de la vivacité de l’intelligence mais aussi de l’humour et de la simplicité de ce savant hors du commun. Au-delà des controverses sur l’intelligence de l’enfant, de son vivant et après, l’héritage de Piaget est bien réel, ne serait-ce que par tous ses textes sur l’évolution des sciences, les grandes questions de société et d’éducation.

Né à Genève en 1896, biologiste de formation et jeune docteur en sciences naturelles, il a orienté ses recherches sur l’origine des connaissances humaines, ce qu’il a nommé l’épistémologie génétique. C’est par ce biais qu’il s’est mis, pour mieux comprendre l’évolution du savoir, à étudier le développement de l’enfant, jusqu’à en devenir le grand spécialiste. Son idée centrale est celle d’un processus continu de l’intelligence qui partirait des sensations et des mouvements du nouveau-né jusqu’aux opérations logiques mises en œuvre par la plupart des adultes. Professeur d’université à Genève et à Paris, il a poursuivi ses recherches de psychologie expérimentale auprès de centaines d’enfants et il a formé plusieurs générations de psychologues. Longtemps directeur du Bureau International de l’Éducation, rattaché à l’UNESCO, il restera consulté sur les grandes questions liées à la pédagogie jusqu’à la fin de sa vie, en 1980.

Le modèle « de l’escalier » en question
Dans les manuels dédiés aux formations des secteurs médico-social et éducatif, l’intelligence est décrite comme un processus cumulatif, avec un continuum du plus simple au plus complexe. Cette vision est celle de Jean Piaget, qui considérait que l’intelligence comportait des stades et des sous-stades dans un ordre invariable, schématisés en forme d’escalier, avec quatre paliers importants. Se succèderaient donc (sauf difficultés de développement, quelles qu’en soient les causes) : l’intelligence sensori-motrice ou pratique jusqu’à presque 2 ans, l’intelligence pré-opératoire, autrement dit représentative ou symbolique jusqu’à 6 ans passé, puis l’intelligence opératoire concrète (avant 12 ans) et opératoire formelle (après 12 ans).

Chaque marche correspond à une des étapes qui mènent lentement mais sûrement l’être humain des réflexes moteurs jusqu’à un certain niveau de pensée abstraite. L’intelligence sensori-motrice se manifeste par l’exploration des propriétés sensorielles et physiques de l’environnement, renforcée au fil des mois par la diversité des manipulations et des déplacements. L’intelligence pré-opératoire est déterminante car, tout en s’appuyant sur les expériences concrètes, témoigne de la capacité à représenter quelque chose d’absent, le signifié (une personne, un objet, une action), par autre chose, le signifiant (le langage, l’imitation, le faire semblant ou le dessin). Les deux paliers suivants, qui ont inspiré un grand nombre d’épreuves piagétiennes, concernent la pensée intuitive de l’enfant d’âge scolaire et la pensée abstraite de l’adolescent et de l’adulte.

Comprendre le monde, marche après marche
Loin des débats entre spécialistes du développement cognitif, il suffit d’observer les progrès semaine après semaine, puis mois après mois, pour valider la pertinence des deux premiers stades (et sous-stades), sensori-moteur et symbolique. Prenez le temps de regarder un jeune enfant qui cherche à résoudre un problème, dans une situation de la vie quotidienne ou quand il joue : ouvrir une porte, attraper un objet posé en hauteur, appuyer sur un bouton, reconstituer un puzzle, faire tenir une figurine debout, etc. Puis, consultez un tableau du développement de l’intelligence avec les stades détaillés de Piaget. Vous y trouverez une description de son mode de fonctionnement mental en lien avec son âge qui vous aidera à mieux comprendre ce qu’il fait. Tâtonne-t-il au hasard ? Anticipe-t-il une action ? Se représente-t-il les déplacements d’un objet ? A-t-il repéré les éléments de ressemblance ou de différence entre deux formes ? Établit-il des liens de causalité entre deux phénomènes ? Se repère-t-il dans l’espace ? Anticipe-t-il les conséquences de son geste ? Agit-il au hasard ou mémorise-t-il tout un enchaînement d’actions ? Il apparaît alors évident que, selon une citation qui est attribuée à Piaget, « L’intelligence, ce n’est pas ce que l’on sait mais ce que l’on fait quand on ne sait pas. »

À l’origine de l’intelligence est l’action                      
Dès 1936, dans son livre « La naissance de l’intelligence », Jean Piaget a défendu la thèse que l’intelligence se manifeste bien avant l’apparition du langage. Il a changé le regard sur le bébé en lui attribuant une pensée, différente de celle de l’adulte, mais tout aussi dynamique. Pour lui, « L'intelligence organise le monde en s’organisant elle-même » car elle « ne débute ainsi ni par la connaissance du moi ni par celle des choses comme telles, mais par celle de leur interaction. » Sa théorie, connue sous le nom de constructivisme, définit la connaissance comme le résultat des interactions du sujet avec les éléments de son environnement. Par exemple, il a expliqué comment un bébé réussit à retrouver un objet caché sous ses yeux, selon qu’il assiste ou non à l’ensemble des déplacements.

Ce qu’il a appelé la permanence de l’objet, quand l’enfant a vraiment compris que l’objet continue d’exister même quand il ne le voit pas, s’installe selon lui entre 9 et 12 mois (bien plus tôt, d’après les recherches actuelles).

Une autre expérience consiste à montrer deux boules de pâte à modeler et à demander à l’enfant où il y en a plus, après en avoir aplati une seule des deux devant lui. Il s’agit de savoir si l’enfant a intégré la notion de conservation de la quantité, en dehors de tout changement apparent.

D’autres expérimentations, avec deux rangées de jetons plus ou moins espacés, avec des transvasements d’eau dans des contenants de forme différentes, concernent la notion de réversibilité, indispensable pour aborder la construction du nombre. Un autre dispositif connu est celui des trois montagnes, installé sur une table, devant laquelle l’enfant est interrogé sur ce qu’il voit de sa place et ce que peut voir une poupée posée à un autre endroit autour de la maquette. L’égocentrisme intellectuel, ou incapacité de se décentrer pour se représenter le point de vue d’autrui, diminue au cours de la période opératoire, donc après 6 ans.
 
Dans différents pays, des équipes d’universitaires ont reproduit dans les mêmes conditions la plupart des expériences que faisait Piaget avec son équipe de l’institut Jean-Jacques Rousseau à Genève. Les résultats ont été discutés, parfois pour les confirmer, plus souvent pour les rectifier. Un des principaux reproches est de prendre en compte uniquement l’action sur le monde réel, en sous-estimant le rôle de la perception visuelle et en négligeant certaines modalités du cerveau. Effectivement, les caméras qui suivent avec précision le mouvement des yeux des bébés face à des déplacements d’objets virtuels sur un écran, les électrodes branchées sur le crâne du nourrisson ou l’imagerie cérébrale pendant la passation d’une épreuve par le sujet n’existaient pas encore !

Les apports théoriques et pratiques de Piaget
Jean Piaget ne se reconnaissait pas tellement dans les titres de psychologue de l’enfant ni même de pédagogue que ses contemporains lui attribuaient. Il se voyait surtout comme le fondateur d’une discipline difficile et sans application dans la vie quotidienne : l’épistémologie génétique. En effet, la finalité de son activité de chercheur était de comprendre l’évolution des connaissances scientifiques au cours de l’humanité. Ses travaux, tout en suscitant différentes critiques, ont eu un grand retentissement et ont donné naissance à des courants néo-piagétiens ou post-piagétiens, plus qu’anti-piagétiens. Ils ont ouvert la voie à d’autres recherches sur le fondement biologique de l’intelligence et sur la démarche mentale des apprenants, à tout âge.

Mais des applications très concrètes découlent aussi des travaux piagétiens.   
1. Jean Piaget a pris part tout au long de sa vie aux débats autour de l’enseignement des mathématiques et a parfois influencé certaines réformes des programmes.      
2. Les orthophonistes, les psychologues et autres professionnels qui évaluent le raisonnement logico-mathématique utilisent, sous leur forme d’origine ou remaniée, des épreuves d’intelligence réalisées par Jean Piaget et son équipe (sur le nombre, la sériation, la conservation, la réversibilité, etc.).                                   
3. Dans les débats actuels sur les atouts des pédagogies alternatives, par rapport aux pédagogies traditionnelles, il faut se rappeler la défense par Jean Piaget de l’enfant comme un apprenant actif.                                        
4. Jean Piaget a participé au début de sa carrière à plusieurs congrès de l’Éducation nouvelle et a été le président de l’association Montessori en Suisse. À partir des années 1960, les éditeurs du secteur scolaire se sont adressés à lui ou ont utilisé ses résultats pour concevoir des jeux sollicitant les tâches de raisonnement. Certaines crèches et écoles maternelles ont peut-être encore dans leurs placards des jeux de la collection « Piaget Nathan » : cartes de repérage spatial, loto tactile, atelier de tri, etc. Quoi qu’il en soit, elles possèdent des jeux éducatifs, qui doivent beaucoup à la référence aux opérations mentales qu’il a décrites.      
5. Des ludothèques et de plus en plus de lieux d’accueil de la petite enfance pensent leurs espaces de jeu en fonction des quatre catégories de jeu proposées par Jean Piaget : de quoi faire des expériences sensori-motrices, de quoi faire semblant, de quoi construire et de quoi suivre des règles. Cette distinction est le point de départ d’un outil de classification et d’analyse des jouets élaboré par une équipe québécoise à partir des travaux piagétiens sur l’évolution parallèle du jeu spontané et de l’intelligence. Cet outil très fonctionnel, dans sa version complète (ESAR) ou simplifiée (COL), suffit à nous réconcilier avec les quatre stades d’intelligence, en tant que témoignage d’une progression qui va de la prise d’informations par les cinq sens jusqu’à la pensée hypothético-déductive sans support matériel.

Comprendre les enfants, avant et après Piaget
Le vingt-et-unième siècle est celui de l’accélération de connaissances, en particulier sur le cerveau, qui bouleversent beaucoup de certitudes, comme celles qui s’appuyaient sur les concepts piagétiens. Les notions de « schèmes d’action », « assimilation », « accommodation », « équilibration » et bien d’autres ont fait place à la description des aires du cerveau et du rôle des neurotransmetteurs pour résoudre une tâche. Le modèle de l’escalier, avec une progression régulière, a laissé place à une conception plus dynamique de l’intelligence, mettant en jeu une diversité de stratégies. Mais il ne faut pas oublier que les auteurs de ces nouvelles perspectives sont nourris par la théorie piagétienne et se positionnent par rapport à elle. Comme l’écrit l’un d’entre eux, Olivier Houdé, dans « La psychologie de l’enfant » (PUF, Que sais-je ?), à propos de Piaget « la puissance de son œuvre » et « la stature du savant » sont indéniables.

Pour les acteurs de terrain, qui travaillent avec l’enfant réel, commencer par étudier les progrès de l’intelligence selon Piaget reste un bon point de départ pour appréhender la richesse des interactions du sujet avec son milieu. Il sera toujours temps d’aborder ensuite la dimension neuro-développementale liée aux découvertes les plus récentes. Et tant bien même les bébés de quelques mois sauraient compter jusqu’à trois et seraient réceptifs à la cohérence entre les formes géométriques, comme des chercheurs ont pu le montrer plus récemment, il n’empêche que, sous nos yeux, dans leur milieu de vie ordinaire, au cours des six premières années, ils nous montrent toutes les ressources d’une pensée en action. Alors, oui, indépendamment des derniers travaux scientifiques sur le développement cognitif, apprendre les stades selon Piaget aide encore à se poser des questions sur les questions que les jeunes enfants se posent dans leurs apprentissages quotidiens.

 

Pour aller plus loin

Jean Piaget, Six études de psychologie, Folio Essais
Jean Piaget, La psychologie de l’intelligence, Armand Colin
Olivier Houdé, La psychologie de l’enfant, PUF, Que sais-je ?
 Site de la Fondation Jean Piaget

 

Pour en savoir plus

Article rédigé par : Fabienne-Agnès Levine
Publié le 21 janvier 2020
Mis à jour le 21 janvier 2020