Pikler Loczy

Comment accompagner les bébés qui demandent les bras ?

Certains bébés ont besoin plus que d’autres d’être portés. Ils ne s’apaisent et ne sont rassurés que dans les bras des professionnelles… de préférence, leur référente.   Comment faire face à leur demande ? Pourquoi ont-ils ce besoin ? Mathilde Renaud-Goud, psychologue et formatrice à l’Association Pikler-Loczy France, décrypte ce besoin et donne des pistes pour qu’en crèche, les professionnelles puissent les sécuriser durablement.

 
Des bébés qui pleurent s’ils ne sont pas dans les bras
Il est 11h dans le groupe des bébés, Camille, assise sur le tapis porte Kahil, lové contre elle. Elle regarde l’heure et tout en posant le petit garçon à côté d’elle, dit à sa collègue « Je vais aller chercher le chariot. » A peine assis sur le tapis, Kahil se met à pleurer et tend les bras vers Camille. De la porte de la section, elle lui dit : « Je reviens Kahil je vais chercher le chariot pour les repas. »...mais le petit garçon reste inconsolable : il crie très fort, ses poings sont serrés, tout son corps est tendu.
Une autre professionnelle s’approche de lui, le prend dans les bras, l’installe sur ses genoux. Il s’agrippe à elle, colle sa tête contre sa poitrine « ça va aller Kahil, je suis là, Camille va revenir, elle te l’a dit. » Au bout de quelques minutes, le petit garçon s’apaise. Son visage est toujours inquiet, ses yeux grands ouverts mais ses larmes ne coulent plus. La professionnelle essuie le nez d’une petite fille, toute proche et demande à sa collègue des informations sur un nouveau bébé en adaptation.
L’étreinte de Kahil se desserre, ses mains s’ouvrent, il observe les feuilles des arbres qui bougent dehors, toujours bien installé sur les genoux de la professionnelle, il attrape un petit hochet posé près de lui. Mais... juste à côté, deux enfants se disputent un doudou ; la professionnelle, les voyant, assoit Kahil sur le tapis près d’elle pour aller vers les deux enfants. Le visage du petit garçon se tend à nouveau, ses poings se serrent, il est surpris, inquiet, ses yeux s’agrandissent, il se remet à pleurer très fort.
En multi-accueil, nous accueillons souvent des bébés comme Kahil qui ont un grand besoin d’être portés, d’être dans les bras de l’adulte, surtout lors des temps « d’adaptation ». La crèche est un monde inconnu, tout est nouveau : les odeurs, les sons, les visages. De plus, dans ce nouveau monde, ils sont privés de leur principale source de sécurité : leurs parents.

Des professionnelles souvent démunies
Ces bébés qui semblent ne s’apaiser que dans les bras de l’adulte peuvent mettre en difficulté les professionnelles car comment répondre à ce besoin dans le cadre d’un accueil collectif ? Il est toujours possible de prendre un bébé dans les bras quelques minutes pour le rassurer, mais ensuite ? Une autre professionnelle peut prendre le relais quelques minutes de plus, mais après ? Le plus souvent il se remet à pleurer dès qu’il est à nouveau installé sur le tapis, alors comment répondre au besoin de ces enfants dans le cadre de la collectivité ?

Le portage, une réponse sensorielle
Essayons d’abord de comprendre ce qu’il y a derrière ce « besoin des bras » : le besoin d’être porté bien entendu, d’être contenu par des bras rassurants, par la chaleur du corps de l’adulte, entendre les battements de son cœur : un rythme connu, familier... Mais nous faisons souvent le constat que ces éléments sensoriels (chaleur, odeur, bruit du cœur, bras qui enveloppent) ne suffisent pas toujours à sécuriser le bébé de manière pérenne. Autrement dit, si à ce besoin du bébé, nous, adultes répondons sur un mode uniquement sensoriel, aussitôt posé, le bébé pleure à nouveau. En plus d’augmenter les tensions dans le groupe pour les enfants comme pour les adultes, cela renforce la dépendance de ces bébés qui ne finissent par n’être détendus que dans les bras de l’adulte.
Mais alors comment faire ? Quelles réponses apporter à ces enfants en grande insécurité ? Il n’est bien évidemment pas question d’abandonner le portage qui est un outil professionnel précieux ; mais, pour que le bébé construise durablement sa sécurité affective et devienne autonome à s’apaiser par lui-même, il est nécessaire de lui apporter une réponse relationnelle en plus d’une réponse sensorielle. En effet, le portage est un soin, comme les autres soins corporels et pour qu’il contribue à sécuriser le bébé, il doit représenter un temps de rencontre individuelle privilégié. Autrement dit, le bébé, dans les bras de l’adulte doit percevoir que l’adulte est tout entier centré sur lui, qu’il le regarde, lui parle, l’aide à comprendre ce qui se passe en lui et autour de lui.

Sécuriser ces bébés aussi lors des soins
En plus du portage physique et de l’engagement relationnel de la professionnelle, la sécurité affective des bébés accueillis en multi-accueil se construit progressivement au cours des autres temps de soin : change, repas. En effet, on sait que le bien-être psychique du bébé passe par le bien-être corporel. Donc, pendant le soin, en s’intéressant à ce que ressent le bébé, en lui laissant le temps et l’espace pour participer, en le prévenant de ce qu’elle va faire, la référente aide l’enfant à construire sa sécurité interne de manière durable.
Enfin, en collectivité, les repères de temps et de lieu contribuent également à tranquilliser les jeunes enfants. Dans ce « nouveau monde » où tout est très différent de la maison, les bébés ont besoin que les évènements soient le plus prévisibles possible : être installé à la même place, avec les mêmes objets, être couché toujours dans le même lit, manger selon un tour de rôle fixe...Rendre le monde extérieur stable, organisé aide le bébé à se sentir en sécurité : il sait à quoi s’attendre, il n’est pas surpris. Il sait qu’il est accueilli par Karine, qui l’installe à la même place sur le tapis, près de la fenêtre pour qu’il voie le vent faire bouger les feuilles des arbres, il sait qu’il va retrouver ce petit hochet en bois qu’il connaît bien, il sait qu’après Suzon, c’est son tour de manger...Ainsi balisée, organisée, ponctuée de rendez-vous réguliers, la journée de crèche est moins inquiétante.

Le portage un bon outil professionnel s’il constitue un vrai soin !
En collectivité, répondre à ces bébés qui demandent beaucoup les bras est un véritable enjeu : pour les enfants bien sûr, mais aussi pour les professionnelles qui peuvent se sentir impuissantes face à ces besoins impérieux. Le portage dans les bras de la référente est un outil professionnel efficace s’il constitue un vrai soin individuel c'est-à-dire si en plus de porter l’enfant dans ses bras, la professionnelle le regarde, est sensible à ses mouvements, ses mimiques, lui parle de ce qu’il vit...Cette manière de considérer le bébé, de le porter, de lui donner des soins attentionnés contribue à construire de manière durable et autonome sa sécurité affective.
Article rédigé par : Mathilde Renaud-Goud
Publié le 10 mars 2020
Mis à jour le 29 juin 2020