Lien petite enfance et école maternelle. Le point de vue d’une ancienne directrice petite enfance et parentalité

L’école maternelle est-elle adaptée aux tout petits ? Ce débat sur l’école à 2 ans, qui remonte aux années 19901, continue d’opposer partisans et détracteurs mais sans apporter de réelle réponse. Peut-être justement parce que ce sujet est l’arbre qui cache la forêt et qu’en fait le problème majeur est l’absence de lien entre la petite enfance et l’école maternelle. C’est le point de vue d’Elisabeth Ducharne, ancienne directrice petite enfance et parentalité de la ville d’Evry, aujourd’hui à la retraite. Forte de son expérience, elle explique ici, exemples à l’appui, comment ces structures aux organisation et fonctionnement si différents peuvent collaborer dans l’intérêt des jeunes enfants et de leurs parents.
Deux mondes qui se parlent peu
Aujourd’hui, il existe d’un côté les établissements qui accueillent les jeunes enfants (EAJE) avant leur entrée à l’école maternelle. Ceux-ci dépendent du Ministère des Solidarités et de la Santé. Au-delà d’aider les parents à concilier vie professionnelle et vie familiale, les lieux d’accueil des jeunes enfants ont beaucoup évolué ces dernières années pour devenir de véritables lieux d’éducation où, en collaboration avec les parents, on accompagne les tout-petits dans leur développement et on contribue à leur épanouissement dans un environnement sécurisant. Les professionnels de la petite enfance (puéricultrices, éducatrices de jeunes enfants, auxiliaires de puériculture...) travaillent sans cesse pour améliorer la qualité de l’accueil et offrir aux familles les conditions du bien-être de chacun.
De l’autre côté, l’école maternelle sous la tutelle de l’Éducation Nationale, où les enseignants, avec la contribution des ATSEM, sont chargés de mettre en œuvre un programme dans l’objectif que l’enfant devienne un élève. Dans la réalité, malgré leur engagement, les enseignants de maternelle se retrouvent souvent démunis pour accueillir le très jeune enfant dans son individualité et dans le respect de son rythme.  

Ces deux mondes se parlent peu, sont parfois même en rivalité. Avec des jalousies qui se cristallisent notamment autour des conditions de travail (temps de travail auprès des enfants réduit pour l’un, effectifs moins importants pour l’autre).
Dans l’esprit de beaucoup, parents, élus, décideurs - et quelquefois de certains professionnels eux-mêmes ! -, les structures petite enfance et l’école sont des lieux différents où on ne fait pas les mêmes choses. Le plus souvent, en termes d’éducation, c’est l’école qui est plébiscitée Dans les discours, il semble même que l’enfant arrive au monde avec un cartable sur le dos ! La petite enfance est régulièrement associée à « mode de garde » pendant le temps de travail des parents quand elle n’est pas rabaissée aux seuls soins d’hygiène !

Le rôle central des EJE pour favoriser les échanges
On sait aujourd’hui que la fréquentation d’une structure collective dès le plus jeune âge est un gage de réussite future, notamment pour les enfants issus des familles les plus défavorisées.
Des rapports et études publiés ces dernières années (celui de Terra Nova par exemple) ainsi que  la nouvelle Convention d'Objectifs et de Gestion (COG) 2018/2022 qui vient d’être signée entre l’Etat et la Cnaf pointent l’intérêt que revêt l’accompagnement précoce des jeunes enfants et de leurs parents. L’un des objectifs de la COG est d’améliorer l’accessibilité des modes d’accueil pour tous les enfants en favorisant « le développement d’actions d’accompagnement progressif vers l’accueil collectif ou vers l’école, notamment celles qui mobilisent parallèlement des actions de soutien à la parentalité (lieux d’accueil enfants-parents, ludothèques, classes passerelles...) ». L’action portée par la COG s’inscrit en cohérence avec la volonté des pouvoirs publics de prévenir et de lutter contre la pauvreté des enfants et des jeunes.

Dans l’article récent publié sur le site « Les pros de la petite enfance », Boris Cyrulnik, neuropsychiatre, plaide pour l’enseignement de la théorie de l’attachement à tous les professionnels petite enfance afin que les jeunes enfants puissent bénéficier de services d’accueil et d’éducation de qualité et ainsi lutter contre les inégalités.
C’est bien là que l’action des éducateurs de jeunes enfants (EJE) est centrale pour développer le lien entre tous les professionnels œuvrant auprès des familles, et partager avec eux leurs compétences et connaissances pour permettre de proposer, en collaboration avec les parents, les conditions du bien-être des jeunes enfants propices aux apprentissages.

Apprendre à travailler tous ensemble
La mobilisation des acteurs d’un territoire est la clé pour développer un accueil de qualité des jeunes enfants où qu’ils soient : lieux d’accueil de jeunes enfants, école, maisons de quartier… Mais pourquoi est-il si compliqué de travailler ensemble en toute simplicité ?
Il est vrai que d’un premier abord cela peut sembler compliqué : les convictions sont souvent bien ancrées, les formations différentes, les approches théoriques sur le développement de l’enfant aussi. Cependant, les professionnels des structures petite enfance et ceux de l’école peuvent facilement se retrouver autour de la conviction que leur action est déterminante pour l’avenir des enfants, citoyens de demain… Partant de là, des personnes bienveillantes œuvrant pour le même objectif ne peuvent que s’entendre pour travailler ensemble dans un esprit de collaboration avec les parents et dans un souci de continuité éducative. Des exemples existent ailleurs et ça marche !

A Pistoia bien sûr
« Qu’est-ce qu’on attend ? » C’est la question que pose Sylvie Rayna, maître de conférence honoraire à l’université Paris 13, en s’appuyant sur ce qui se passe à Pistoia en Italie où les écoles maternelles et les crèches municipales sont reliées en un système coordonné de structures éducatives de l’enfance. Lors de ses voyages, elle a pu constater que « la culture de l’enfance de Pistoia » s’est développée depuis les années 1970 autour des droits de l’enfant. A commencer par le droit à une éducation digne de ce nom. Sylvie Rayna nous exhorte « ils ont su le faire…pourquoi pas nous ? ». Au-delà ou grâce à l’exemple italien dont on peut s’inspirer, des initiatives existent aussi en France. Des professionnels petite enfance et des enseignants travaillent ensemble pour favoriser la transition petite enfance/école en développant la collaboration avec les parents dans un esprit de tolérance et de complémentarité.

A Evry, l’action parentalité : « Mon enfant entre à l’école maternelle »
L’exemple d’une action parentalité avant l’entrée à l’école « mon enfant entre à l’école maternelle » illustre ce travail. Il s’agit d’un projet collaboratif des établissements d’accueil de jeunes enfants et des écoles maternelles d’Évry pour assurer une transition en douceur des petits qui vont faire leur première rentrée à l’école. Coordonnée par l’inspectrice de l’éducation nationale et la directrice petite enfance, cette action est organisée conjointement par la directrice et/ou une EJE de chaque structure petite enfance et par la directrice et/ou un enseignant de chaque école maternelle de la ville. Elle a pour vocation de toucher tous les parents et notamment ceux les plus éloignées du système scolaire et dont les enfants n’ont pas eu d'expérience de vie en collectivité.
Entre mars et juin de chaque année, des rencontres de parents sont proposées dans chaque quartier de la ville en collaboration avec les maisons de quartiers. Animées par des professionnels petite enfance et des enseignants, elles ont pour objectif de rassurer les parents mais surtout de développer la coopération parents /professionnels indispensable à la réussite de l’enfant. Une campagne d’information de ces réunions est faite d’une part par l’ensemble des acteurs du territoire œuvrant auprès des familles mais également auprès de chaque parent ayant effectué la préinscription scolaire.

L’action « mon enfant entre à l’école maternelle » a permis également aux professionnels petite enfance et aux enseignants de se connaître et de développer un travail de proximité pour mieux accompagner les jeunes enfants et particulièrement ceux en situation de handicap ou en difficulté d’adaptation.

La classe passerelle de l’école maternelle La Lanterne
Un autre exemple de lien entre petite enfance et école maternelle : la classe passerelle, dispositif extraordinaire pour le plus grand bénéfice de tous - enfants, parents, professionnels petite enfance, enseignants.
Dans cette classe passerelle située dans l’école maternelle La Lanterne d’un quartier difficile d’Évry, l’EJE et l’enseignante à mi-temps accueillent 15 enfants de moins de 3 ans et leurs parents … Eh oui ! Les parents entrent dans l’école. Ils y prennent le temps qu’il faut avec leur enfant pour que chacun se sente rassuré et confiant, ils partagent un atelier, accompagnent “la classe” à la bibliothèque, ils se posent pour parler de leur enfant, de leurs difficultés éducatives, ils échangent avec d’autres parents.
Pour ces parents souvent isolés, éloignés d’une culture scolaire normée, la classe passerelle représente une formidable occasion d’apprivoiser l’école et de se sentir partie prenante de l’éducation de leur enfant.

Mais quel challenge pour l’EJE ! « C’est passionnant et épuisant ». Il faut convaincre sans cesse, mais en douceur, qu’il est nécessaire de repenser l’espace, que ce petit n’est pas un élève, que ce n’est pas grave s’il porte encore des couches et que oui ! on peut changer des couches à l’école ! Il faut aussi tout mettre en œuvre pour que les parents soient bien accueillis, lutter contre cette idée qu’ils ne sont pas à leur place dans l’école, qu’ils dérangent voire menacent la vie de la classe. Certes, ils ont parfois du mal à respecter les règles de la collectivité pris par tellement d’autres problèmes familiaux ou économiques mais ils sont heureux de partager la vie de leur enfant à l’école. Si on prend le temps, tranquillement, les parents seront confiants et les enfants vont se sentir bien, s'épanouir, grandir sereinement, et devenir élèves à leur rythme. L’EJE doit se faire accepter et reconnaître par les enseignants, sans oublier d’impliquer les ATSEM et de contribuer à leur évolution.
Mais au final, (parole d’EJE) « voir l’évolution de ces jeunes enfants et de leurs parents dans ce lieu adapté et aménagé pour eux est une satisfaction de chaque instant.»

Gages de réussite, le soutien de la Ville et de la Caf
Ces beaux projets gagnent à s’inscrire dans un projet plus global de Ville afin d’en garantir la pérennité sans reposer uniquement sur des volontés individuelles qui peuvent s'arrêter. La Caf est également un partenaire très important pour le soutien qu’elle peut apporter à ce type de projet. Il reste néanmoins encore beaucoup à faire pour que le lien petite enfance /école devienne naturel et efficace. L’accueil des enfants en situation de handicap est notamment un élément indispensable à travailler entre la petite enfance et l’école maternelle pour les enfants eux mêmes mais aussi pour leurs parents.
Se connaître est la première étape pour travailler ensemble dans le respect de la place et du rôle de chacun… Alors, éducateurs de jeunes enfants, pas de temps à perdre, n’attendez pas la prochaine rentrée scolaire avec l’article annuel sur la scolarisation des moins de 3 ans ou d’éventuelles réformes… N’attendez plus pour aller rencontrer les enseignants de ou des écoles maternelles proches de votre structure. Il suffit de pousser la porte…

                                        
1. signature d’un protocole d’accord visant à favoriser l’intégration des enfants les plus jeunes en milieu scolaire entre le ministère des Affaires Sociales et le ministère de l’Éducation Nationale
Article rédigé par : Elisabeth Ducharne
Publié le 13 novembre 2018
Mis à jour le 09 février 2019