Psycho-pédagogie

Comment pallier les micro-séparations dans les soins aux jeunes enfants

Lors des journées en crèche, on observe que certains jeunes enfants à la fin d'un soin (repas, change, lever de sieste) pleurent dès que les professionnels les remettent au sol. On constate ce comportement chez les bébés de moins de an mais, également, chez les enfants d'âge de la marche.  Voici quelques propositions pour tenter  d’aider ces bébés à surmonter ces petites séparations. Par Frédéric Groux, ancien EJE, aujourd’hui psychologue en crèche.
Soins donnés à un bébé
Dans sa première année, le jeune enfant utilise son corps pour communiquer mais cette communication est bilatérale, c'est-à-dire, qu'il interprète nos gestes comme un langage. Lors d'un soin, vous indiquez à ce chérubin que vous êtes avec lui psychiquement et physiquement. C'est un moment de plaisirs. Vous lui parlez, vous jouez avec lui en plus du soin. Pour tous les bébés, vous êtes ce qui le stimule le plus au niveau intellectuel, physique et émotionnel.

 La continuité des soins
Les chercheurs en neurosciences [1] ont bien décrit depuis longtemps cette recherche de la nouveauté chez le jeune enfant dans l'environnement physique et humain. Le donneur de soin est créatif, il ne refait pas les mêmes gestes et ne dit pas les mêmes paroles. Cette stimulation procure au bébé  un sentiment de bien-être, Winnicott [2] parlerait de sentiment d’exister. C'est une des fonctions de la « continuité des soins » que Winnicott (1956) [2] décrira à l'aide de trois idées : Le « holding » qui signifie le maintien, la façon dont est porté l’enfant physiquement et psychiquement. Ce sont les soins maternels qui lui offre de façon satisfaisante et continue une sécurité affective et une chaleur protectrice tant physiologique que psychique. Le holding met en place, chez l’enfant, le sentiment d’exister, de se sentir une unité différenciée. Le deuxième concept, le « handling », signifie le maniement. Il s’agit de la manière dont l’enfant est traité, soigné et manipulé par la personne qui lui donne les soins. Les conditions et effets du « handling » participent au développement du fonctionnement mental ainsi qu'à l'intégration du psyché-soma. Le dernier concept concerne la « représentation de l’objet ». C’est la façon dont est présentée la réalité à l’enfant via son environnement.

Le début et la fin d'une danse
Les professionnels ont connaissance de l'importance des soins pour le très jeune enfant mais ils minimisent l'importance de ce qui entoure l'entrée et la sortie dans le soin. Or, la « continuité de soin » demande un début et une fin pour la construction psychologique mais, également, corporelle des bébés. Parfois, ils minimisent la fin d'un soin par méconnaissance mais, aussi par manque de temps, car, à l'inverse des parents, ils ont plusieurs enfants du même âge à prendre en charge. Si vous prenez le temps de regarder certaines périodes de la journée d'une section de bébés ou d'enfants qui commencent à marcher, vous observerez un joli ballet entre un professionnel et les bébés à partir de dix heures du matin. Le départ de la danse est marqué par un accueillant qui lira le cahier de transmission, puis se dirigera vers un enfant pour lui parler, celui-ci sera pris dans les bras et, ensuite, il aura son soin : couche ou biberon. Pendant ce temps, l'adulte effectuera les trois fonctions que nous avons décrit plus haut bien évidement. Jusque là, vous me direz tout est normal et je vous répondrais : « oui ». Dans ce ballet, il y a plusieurs jeunes danseurs et un autre vient de se manifester par des pleurs car lui aussi à besoin de l'attention d'un adulte. Le rythme de la danse s’accélère progressivement pour répondre à tous les jeunes danseurs et c'est à partir de ce moment que le professionnel posera le bébé au sol. Dans l'esprit de l'enfant, il vient juste de rentrer en relation avec un adulte, il commençait juste à être éveillé à son maximum pour être en communication. C'est pile le moment où l'interaction avec l'adulte s’arrête. Pour manifester son mécontentent, ce jeune danseur pleurera et, parfois, il aura le droit à cette petite phrase : « tu sais, tu n'es pas tout seul, je peux pas te garder tout le temps dans les bras ». Nous venons d'apercevoir un des nœuds du problème, cette micro-séparation. Tout le monde connaît maintenant l'importance de l'accueil le matin et le soir dans les établissements petite enfance et l'impact de la séparation sur la suite de la journée. Les équipes les ritualisent, les préparent avec soin pour éviter les pleurs lors de la séparation pour la journée. Il est rare d'avoir des parents qui oseraient laisser un bébé sans lui dire au revoir ou ne pas prendre le temps pour échanger avec les professionnels de la section afin que le  nourrisson retrouve ses repères dans le lieu. Pourtant, au cours de la journée, l'enfant passera d'une pièce à l'autre, d’un professionnel à un autre, d'un temps privilégié à un vide, selon la méthode Loczy, et cela en un laps de temps court (moins de 5 minutes). Notre ballet passe de l'allegro à l'adagio mais où ce situe le bébé dans tout ça ? Avons-nous les moyens pour prévenir les micro-séparations ?

Un jouet « médiateur »
Nous l'avons vu le début de la danse se passe bien mais nous pouvons l'améliorer. Nous savons que l'enfant attendra plus de l'adulte qui lui donnera le soin. Nous pouvons donc prévoir notre pratique en pensée avant de la commencer et ainsi nous mettre déjà dans le fonctionnement de holding. Nous portons psychiquement et mentalement l'enfant dans notre pensée. Le premier geste pourra être  bien évidement de penser à son doudou ou sa tétine. Parfois, cela ne suffit pas, il faut donc prévoir un médiateur que l'enfant gardera avec lui lors de cette micro-séparation. Selon son âge, il pourra s'agir d'un jouet, d'un livre ou autre. Pendant le soin, vous pourrez toujours échanger avec le bébé sur l'objet qu'il aura pris ou que vous aurez choisi avec lui. C'est lors de la fin du soin que ce médiateur prendra toute sa valeur. Vous l'emporterez avec lui dans la salle et quand vous le poserez sur le sol, si vous avez le temps, vous prendrez un moment pour le laisser retrouver son espace de jeu mais nous savons que parfois le temps est une denrée rare en crèche. Dans cette situation, vous utiliserez vos connaissances des neurosciences : celles qui vous disent que l'enfant s'habitue vite à un jouet et qu'il suffit juste d'assembler deux jouets ensemble pour en créer un nouveau et remettre sa quête d'apprentissage en fonctionnement. Le petit jouet de la salle de bain s'attachera avec un petit nounours, par exemple.

Un adulte relais
Dans beaucoup de lieux, les professionnels ont tendance à séparer ou écarter les bébés les uns des autres après le soin. Il suffit parfois de prévoir vers quel enfant l'accueillant se dirigera après pour l'installer à coté. Vous serez encore à coté de lui. Vous aurez un peu plus de temps pour le laisser retrouver ses repères et de parler avec l'enfant qui entrera dans la danse. Il n'aura pas l'impression d'être laissé et de voir l'adulte s'éloigner rapidement pour un autre compagnon.
Il arrive souvent que le professionnel sache que un tel ou une telle pleurera à la fin du soin. Dans ce cas précis, l’idéal est de confier à un adulte -relais pour  lui laisser plus de temps pour retrouver ses repères. L’enfant passera de bras en bras puis il descendra progressivement au sol. Souvent, ces bébés pleurent et rendent anxieux les autres copains et copines mais aussi les professionnels qui pensent qu'ils n'ont pas d'autre solution que de le laisser pleurer. Le temps qu'on prend à ce moment pour lui et du temps qui le sécurisera dans l'avenir.

Se détendre et parler à l’enfant
Parfois, pris par les soins de tous les enfants, le professionnel pose trop rapidement le bébé ou s’angoisse avant de le poser au sol avec cette phrase : « je vais te poser mais tu ne  vas pas pleurer ». Nous savons que le nourrisson communique avec son corps mais il décrypte aussi les messages de vos corps. L'adulte qui sera stressé aura un corps plus tendu, plus tonique et un rythme cardiaque plus rapide (nous portons souvent la tête des bébés près de notre cœur) et la voix sera moins paisible qu'à l'habitude. Tous ces signaux indiqueront au jeune enfant d'être vigilant car il y a quelque chose qui ne va pas. Si vous êtes dans le métro et qu'une personne s'agite, devient rouge et crie, vous aurez tendance à vous méfier. L'enfant fera de même sauf que pour lui, vous faites partie de sa sécurité de base donc ses peurs lui diront de demander de l'aide à un adulte. Dans cette situation, pour apaiser l'enfant, il suffit de communiquer sur le même canal que lui : par le corps. Vous pouvez utiliser des techniques de relaxation qui apaisera votre corps, en pensant à des souvenir plaisant ou à des être que vous aimez. Vous pouvez également prendre conscience de votre respiration en essayant de la diminuer ou de vous caler sur celle de l'enfant que vous avez dans les bras. Prendre le temps de chanter une chanson aide certaines personnes, la musique adoucit les mœurs et les maux. Dolto [3] a souvent évoqué le parler « vrai »,  c'est-à-dire, elle explique qu'il vaut mieux dire à l'enfant ce que l'adulte ressent à l’intérieur de soi que de tenter de leurrer un bébé sur son état émotionnel. Le professionnel, avec des mots appropriés, verbalisera le moment difficile. Les jeunes enfants apprendront a géré leurs émotions si les adultes qui prennent soin d'eux les maitrisent également. Bien évidement, ce ne sont que des exemples et les professionnels laisseront leur imagination les aider dans ces situations.



[1] Lécuyer R. (1989) : « Bébés astronomes, bébés psychologues » Bruxelles, Mardaga.
[2] Winnicott, D.W. (1956) : « De la pédiatrie à la psychanalyse » Paris, Payot.
[3] Dolto F. (1999)
Article rédigé par : Frédéric Groux
Modifié le 08 mars 2017