Createctura : quand l’adulte quitte son rôle de guide

Voilà près de 8 ans que se développe en Espagne le mouvement pédagogique et artistique Createctura qui commence à essaimer en France. Pour comprendre leur démarche, nous sommes allées à la rencontre d’Irene Fernandez, sa fondatrice. Une personnalité emblématique et passionnée dont le parcours personnel, les inspirations et les projets sont intimement liés.
Le petit lieu d’accueil, monté par quelques familles a bien évolué !  Createctura est aujourd’hui une association, qui compte plusieurs sièges et délégations en Espagne et depuis peu en France. Elle accueille les crèches et les écoles le matin, des familles l’après-midi autour d’ateliers thématiques qui entraînent petits et grands vers d’incroyables découvertes sensorielles, ludiques et créatives, en toute autonomie. Les équipes interviennent dans les écoles, théâtres, musées, pour adapter les espaces, installer les ateliers et proposent des formations pour les professionnels de la Petite Enfance et de l’éducation. Pourtant, rien ne destinait Irene Fernandez, sa fondatrice, à rejoindre un jour les rangs des professionnels de la petite enfance. « J’ai étudié l’architecture, le design et la musicologie, explique-t-elle. Mais lorsque mon fils a rencontré des problèmes d’apprentissage et de développement dans les méthodes d’éducation dites classiques, j’ai cherché de quelle manière le design pourrait changer l’éducation. J’ai commencé l’observation et la recherche dans notre premier espace, en mettant à profit mon expérience des arts scéniques et plastiques, du design, de la musique. Puis tout s’est créé et développé naturellement avec ces familles. Aujourd’hui nous sommes une équipe ! ».

Une approche artistique de l’éducation
Dans les ateliers et formations de Createctura, Irene Fernandez propose une approche librement inspirée de pédagogies reconnues par les professionnels de la petite enfance (Reggio Emilia, l’itinérance ludique, Montessori…) « Nous sommes nombreux à travailler sur les mêmes courants de réflexion, des influences qui s’entrecroisent. J’ai découvert les travaux de Laurence Rameau alors que nous avions déjà cette vision, mais j’aime beaucoup son terme d’itinérance ludique ! », raconte Irene Fernandez.

Avec Createctura, elle confronte les principes de l’éducation « classique » à son regard artistique :

L’uniformité face à la neurodiversité. Les enfants apprennent tous de manière différente, à chacun leur rythme. On propose donc une diversité d’activités et d’espaces où plusieurs choses s’offrent en même temps. On utilise des outils et objets inspirés du monde artistique, du design ou de la vie quotidienne, pas uniquement des jeux dédiés aux enfants.  
La conformité face à la flexibilité. L’adulte quitte son rôle de guide qui dit ce qu’il faut faire, pour se mettre en retrait dans un rôle d’observation active, s’adapte à l’enfant, à ses besoins, à ses difficultés, pour faire évoluer l’activité au fil des jours.
La linéarité face à la complexité. Le parcours n’est pas déterminé à l’avance, il n’y a pas de programme préconçu. On parle de projet, on a un objectif plutôt qu’un chemin qui nous indique comment y arriver. La méthodologie, elle, varie !

Des espaces simples et lisibles 
Des jeux de lumières et de miroirs, des tubes et des balles, du sable coloré répandu au sol, une cabane de fils, une piscine de feuilles mortes, un espace blanc progressivement rempli de gommettes… Les ateliers Createctura sont habilement conçus et bousculent les codes habituels : si le design est bien structuré, l’espace est lisible et la consigne se comprend d’elle-même, laissant une multitude d’interprétations possibles pour l’enfant, alors libre d’évoluer et de jouer comme il en a envie. Les espaces de jeux sont délimités par de simples lignes, et l’on recommande seulement aux enfants de prendre soin du matériel, de prendre soin des autres et (éventuellement) d’éviter de crier. S’il faut vraiment intervenir, on explique et on propose une alternative car on peut toujours détourner les matériaux de leur utilisation première ! Plus qu’une pédagogie, Createctura c’est un regard sur le développement de l’enfant, une manière de faire qu’Irene Fernandez espère transmettre et incite à copier dans nos EAJE. « Je veux que chacun puisse enrichir sa pratique pédagogique, puisse prendre ces outils et se les réapproprier. Mais pour comprendre pleinement notre approche, il faut faire une formation approfondie. Les erreurs peuvent arriver, moi même j’ai beaucoup évolué, mais j’encourage chacun à prendre les moyens de s’approprier notre réflexion et à la réinterpréter avec son propre regard, comme nous le faisons aussi avec les pédagogies qui nous inspirent et nous influencent. »

Un blocage psychologique
Pourtant, dégager l’espace, le temps, le budget et le personnel pour mettre en place ce type d’approche dans nos structures françaises semblerait, pour certains, insurmontable. Pour Irene Fernandez, les problématiques sont réelles mais totalement psychologiques. « Le budget n’est pas indispensable : on a monté énormément de projets avec un budget zéro et du matériel de récupération. Pour le temps, il faut accepter de remettre en cause ses pratiques ! Et si le bien être de l’enfant est une question fondamentale pour nous, on trouvera le temps… J’installe souvent les ateliers avec les enfants, pendant l’atelier ! Et pourtant, en France les ratios professionnels / enfants sont moins élevés qu’en Espagne où l’on arrive à faire beaucoup de choses. Il y a un vrai frein psychologique. Dès qu’il manque une personne, on croit qu’on ne peut plus rien faire ! Au contraire, il faut occuper les enfants avec des ateliers qui apportent le calme, peu de conflits et qui n’exigent pas notre présence exclusive et réconfortante ! L’idée n’est pas de créer plus de travail au contraire. Les professionnels seront ainsi plus détendus et dans l’observation… »  

Pour en savoir plus
Le Site de Createctura Espagne
Contact : createctura@gmail.com
Les groupes Facebook Createctura et Inspirados en Createct
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Article rédigé par : Laurence yème
Publié le 17 janvier 2020
Mis à jour le 29 janvier 2020