Du côté des bébés : une crèche, « ça n'existe pas »

Pouvons-nous imaginer ce que ressent un nourrisson lorsqu'il entre en crèche ? Probablement pas. Cependant, les soins ou gestes que nous lui procurons et qui l'apaise nous montrent ce dont il avait besoin ou envie. L'amélioration de l'accueil des jeunes enfants pendant cette période est-elle possible ? Certainement. Votre meilleure arme est la connaissance mais aussi ce vous ressentez lorsque vous êtes avec le bébé.
Bébé à la crèche
L'avant-crèche : tout tourne autour de lui
Pour une meilleure compréhension de l'adaptation du nourrisson, un petit voyage dans la période in utéro pourrait être nécessaire. Pendant plusieurs mois, la plupart des fœtus ont connu le paradis : ni sensation de faim car le cordon ombilical les alimente non-stop, ni de sensation de froid car le liquide amniotique varie peu en température mais, également, en goût et en odeur. Il est à l'écoute du corps et du cœur de sa maman et du bruit filtré de son environnement. Puis vient l'accouchement, la découverte du monde. Il rencontre ses parents dans la plupart des circonstances mais c'est aussi les nouvelles perceptions de son corps : faim, froid et les émotions (pleurs, colère). De l'accouchement à l'entrée en crèche, le bébé apprend, avec l'aide de ses parents, le monde, un monde qui tourne autour de lui... C'est le fameux « dévouement » que Winnicott a décrit dans sa théorie de la « mère suffisamment  bonne » qui fait croire à l'enfant qu'il contrôle son univers familier.
Les parents, dès les premiers signes ou bruits, agissent pour apaiser le jeune enfant. Naturellement, les humains (homme, femme et enfant) réagissent biologiquement à la détresse des nourrissons. Les parents et le bébé se sont rencontrés et ont ajusté leurs comportements lors de ses trois premiers mois. Ils lui parlent et le nourrisson découvre son environnement sonore mais aussi physique. Très tôt, le nourrisson ressent le tonus musculaire, l'odeur, la voix de ses parents lors des soins quotidiens et différencie les gens par ces indices. Plus le bébé grandit, plus il prend conscience de son action sur son entourage. Il sait que lorsqu'il pleure, sa maman ou son papa viendra le calmer.

Pour certains, ils auront déjà eu l'expérience d'une première séparation chez les grands-parents. Pour être précis, le mot « séparation » ne convient pas totalement. Pour être au plus près du vécu du bébé, nous devrions plutôt dire « absence » qui indique la perte des perceptions sensorielles mémorisées, repères pour le nourrisson. Nous les avons déjà nommé : le son de la voix, l'odeur, le toucher si particulier de chaque parent (holding, handling) et sa façon d'être au monde. Lors de ce premier temps sans sa maman, il ressentira des perceptions nouvelles. Il découvrira une nouvelle façon de porter, de parler et d'agir. Le nourrisson sentira la différence sensorielle mais aussi d'investissements auprès de lui. Nous le savons, certains parents sont plus anxieux que d'autres et seront constamment à anticiper les besoins du bébé alors que d'autres considèrent leurs enfants comme secondaires à leurs besoins d'adulte. Dans le dernier cas, c'est le nourrisson qui s'adaptera au rythme de la famille. Ce monde sera leur « sécurité » si nous pouvons utiliser ce terme. Ils ne connaissent rien d'autre et le monde doit tourner ainsi. Le descriptif n'est pas exhaustif mais dresse une première vison du monde du bébé avant ses premières heures à la crèche.

Un temps de rencontre et de nouveaux repères
Lors des premiers temps à la crèche, le jeune enfant est souvent accompagné de sa maman ou de son papa. Les locaux ne sont pas déstabilisants pour les enfants car ils sont curieux de voir et d'observer le monde qui les entoure. Ce qui préoccupe le jeune enfant, c'est la proximité, voire la promiscuité avec ses inconnu(e)s qui sont assises sur le sol. Le bébé est un être social génétiquement programmé pour le contact humain. Nous le savons depuis les années 80 et grâce aussi à de nombreuses recherches sur les jeunes enfants. Les parents racontent le début de vie de leur bébé et ses habitudes de vie puis on lui présente souvent la professionnelle qui s'occupera de lui et on lui explique le « concept » de la crèche. Cette rencontre n'indique pas pour l'enfant l'inévitable : la séparation sur un temps plus ou moins long sans ses parents. L'enfant est social mais avec ses figures d'attachements et non avec toutes les personnes.
Pour les bébés, les mots se lient avec la perception du corps pour qu'ils prennent sens dans son existence. Le mot « faim » a pris sens lors des premières heures de vie quand il a commencé à pleurer et sa maman lui a dit : « bah c'est l'heure, tu dois avoir faim ». La répétition du mot et de la sensation ont ensuite pu être associés dans sa mémoire. L'enfant apprend par la répétition de son expérience (corporel et intellectuel) et si on prend le temps de lui expliquer les événements qui lui arrivent. Les mots « crèche » ou « séparation » n'existent donc pas jusqu'à ce que plusieurs séparations s'effectuent dans le lieu.

Le bébé qui a mis des jours à comprendre et découvrir ses parents se retrouve face à un langage corporel et verbal différent propre à un des membres de l'équipe. Il devra le décrypter et accepter cette aide nouvelle. Si nous voulons comprendre le ressenti d'un bébé, prenons comme exemple, il faudrait imaginer que du jour au lendemain, les panneaux du code de la route changent de signification. C'est-à-dire, celui qui indique le « stop » devient celui de l'« autoroute » et ce changement est valable pour tous les panneaux. De plus, vous avez été prévenu de ce changement dans une langue qui n'a pas de sens, pas de symbolique. Bien évidement, il vous faudra du temps pour vous adapter car il faudra assimiler et comprendre les changements mais surtout que cela ne change rien à votre capacité de conduire votre voiture car elle n'a pas été modifiée. Seulement, tous les changements de repères demandent un effort d'acceptation et d'assimilation. Lorsque le bébé pleure, il s'attend à voir, entendre et se sentir porter d'une certaine façon. La professionnelle, malgré tous ses efforts, ne répondra pas à toutes les conditions physiques. Vous demanderez donc à des bébés de comprendre, d'accepter d'autres repères. Certains jeunes enfants trouveront facilement de nouveaux repères mais, pour d'autres, il faudra plus de temps.

Tisser de nouveaux liens, ça prend du temps
Certains jeunes enfants trouveront facilement de nouveaux repères mais, pour d'autres, il faudra plus de temps. Ces enfants-à interrogeront les équipes. On parlera d'enfant « insécure » selon les termes de la théorie de l'attachement. Mais, il faut comprendre que cette théorie doit être prise en relation avec l'accueillant. Il arrive souvent que des enfants « sécures » avec leurs parents ne le soient pas ou plus à la crèche car l'institution n'a pas permis à l'équipe de mettre des repères et une stabilité dans les soins pour les aider se sentir en sécurité dans la section. De plus en plus de jeunes parents sont très alertes sur les soins du bébé et montrent de très bonnes capacités dans la relation avec leur enfant. Or, quand ce bébé arrivera en section, il sera parfois dans une équipe débordée en période d'adaptation ou avec des problèmes de changement de personnel ou avec des intérimaires qui sont de passage. Pour ce bébé, les panneaux du code de la route changeront parfois plusieurs fois par jour.
Il est bien connu maintenant que le langage aide les bébés mais il est important de se « re »-présenter avant les soins, de redire ce que l'on va faire car l'enfant apprend dans la répétition. Les équipes sont souvent surprises de voir comment du jour au lendemain un bébé qui était en pleurs toute la journée se met à jouer ou à s'endormir facilement. On ne peut pas quantifier le nombre de fois où le nourrisson doit faire l'expérience d'un mot ou d'un soin pour se l'approprier mais nous savons que c'est la répétition dans un contexte de bienveillance qui accompagnera l'enfant sur ce chemin. La bienveillance sera d'accepter, sur une période, d'être plus présent pour certains enfants qui, de toute façon, le demanderont par leurs cris et pleurs.

Les bébés ont besoin d'explications sur les pleurs des autres enfants car le nourrisson ne connaît qu'un pleur, le sien. Il sera nécessaire de raconter les différences entre sa maison et la section, voire même entre les professionnelles. Si vous observez les bébés, ils vous montrent souvent ce dont ils ont besoin mais, pour cela, il faut regarder. De même, il faut permettre à certains adultes d'être moins dans le mouvement pour laisser le temps aux enfants de se séparer d'eux-mêmes en explorant leur section à l'inverse de les poser puis de partir et de donner l'impression à un enfant de revivre une « séparation ». Pour  se « dés-attacher », il faut déjà avoir créé un lien avec quelqu'un. La notion de la « bonne distance » avec les jeunes enfants a longtemps pesé sur la pratique des professionnels : « il ne faut pas trop s'investir », « s'attacher », « prendre du recul ». Lors des premières absences, le bébé revient à des comportements plus immatures, il régresse. Il cherchera donc le contact avec un adulte qui l'écoutera et le sécurisera comme aux premières heures de vie. Si je devais donner un conseil aux accueillants pour les adaptations, ce serait de développer un « lien » avec l'enfant, c'est-à-dire que, pendant cette période, le jeune enfant ne devrait pas quitter vos pensées ou votre regard plus de 5 minutes. Pour le bébé, le regard et les pensées sont les signes qu'on s'occupe de lui et donc qu'il n'est pas seul au monde. Dans les premiers temps à la crèche, lorsqu'il pleure et il découvre l'absence de sa maman ou de son papa, il se sent seul au monde, perdu. Il faudra beaucoup d'énergie physique et psychique pour palier cette absence.

La crainte d'avoir des enfants qui soient trop demandeurs de l'adulte est le signe d'un environnement peu attrayant. Les signes de bonne santé chez le bébé sont l'exploration visuelle et motrice de son environnement. Un geste simple à connaître est, dans les premiers temps, l'enfant doit être porté vers soi, puis à mesure du temps qu'il grandit, le tourner vers le monde, vers l'avant. En institution petite enfance, le repère n'est pas seulement le ou la référent(e) mais aussi le lieu (jouets, aménagement). Sinon, nous leurrons le nourrisson. Les enfants voient défiler, pendant les trois ans de crèche, un nombre important de têtes (turn-over, mutation, congé maternité, changement de section, stagiaires) mais les éléments qui ne changent pas sont souvent l'institution et le matériel. Un enfant sain ira de lui-même explorer le monde car son développement moteur et intellectuel le réclame et cette pulsion est plus forte que lui.
Article rédigé par : Frédérix Groux, ancien EJE, psychologue de crèche
Publié le 26 septembre 2016
Mis à jour le 24 août 2017