Decroly, la plus discrète des méthodes actives

Decroly, avec Montessori et Freinet, forme le trio gagnant des fondateurs de méthodes actives les plus cités. Sa pédagogie s’intéresse à tous les âges de l’enfance mais, comme toutes celles nées dans la mouvance de l’« Éducation nouvelle », elle concerne plus particulièrement la période de scolarité. D’où la difficulté d’en tirer profit pour l’accueil des moins de 3 ans. Il n’empêche que la bientraitance éducative dont témoignait Ovide Decroly, autant dans ses idées que dans sa vie, en fait un pédagogue et un psychologue inspirant pour les professionnels de la petite enfance. Par la psychopédagogue Fabienne Agnès Levine.
Ovide Decroly, médecin, psychologue et éducateur de terrain
Le pédagogue belge, né en 1871 et mort en 1932, a eu une activité diversifiée mais toujours au service de l’enfant : directeur d’établissement (orphelinat, institut spécialisé, école), professeur de psychologie, concepteur de tests mentaux, créateur de jeux éducatifs, etc. Dès sa formation initiale de médecin, Ovide Decroly se spécialise en neurologie et en psychologie, telles que ces disciplines existaient à la fin du XIXe siècle. Il se destine d’abord à la prise en charge d’enfants ayant des déficiences mentales. Très vite, il étend sa démarche aussi aux enfants dits normaux. Parallèlement à son implication au quotidien dans le fonctionnement de son école située à côté de Bruxelles, qu’il dirigeait avec sa femme, il avait une activité de chercheur en psychologie et s’impliquait dans les initiatives de regroupement international autour de l’éducation nouvelle. Il n’a pas eu le temps de beaucoup écrire pour exposer sa méthode mais sa nombreuse correspondance et les écrits de ses collaborateurs ont permis de diffuser ses idées pédagogiques. Une de ses collaboratrices, Mademoiselle de Montchamps, a cosigné avec lui un ouvrage de référence sur l’invention des premiers jeux éducatifs, « L’initiation à l’activité intellectuelle et motrice par les jeux éducatifs ». Au début du XXe siècle, l’éditeur Fernand Nathan a commercialisé plusieurs jeux inventés par le docteur Decroly et son équipe, comme l’incontournable loto des formes et des couleurs qui continue à plaire aux enfants. Une autre collaboratrice, Amélie Hamaïde, a rédigé, de leur vivant, un ouvrage intitulé tout simplement « La méthode Decroly », paru en 1922, traduit dans plusieurs langues et qui a contribué à la diffusion de cette pédagogie.

Le principe de "globalisation"
Ovide Decroly, pour avoir été à l’origine d’une méthode globale de lecture, a souvent été rendu responsable de difficultés scolaires des enfants ayant commencé à apprendre à lire en mémorisant et reconnaissant des mots complets. Or, sa méthode a été peu appliquée et, le cas échéant, pas toujours avec la progressivité qui prévoyait de faire cheminer l’enfant jusqu’à la décomposition des mots en syllabes et en lettres. Les débats ont été passionnés entre les tenants de la méthode classique, syllabique, et les défenseurs de la méthode globale, basée sur la motivation créée chez l’apprenti lecteur. De là à rejeter tous les apports du docteur Decroly, ce serait dommage. En tant que psychologue, il a étudié les modalités de la pensée syncrétique (ou globalisante) chez l’enfant et en a fait le point de départ de toute sa méthode, au-delà de l’apprentissage de la lecture. En cela, sa démarche s’opposait à celle d’un autre médecin de formation initiale, Maria Montessori (1870-1952), avec qui il partageait les fondamentaux des méthodes actives. Tandis qu’il soutenait que les enfants abordent spontanément les connaissances en allant du tout vers les détails, la célèbre pédagogue, elle, avait basé sa méthode sur le fait d’aller du simple au complexe et de progresser en isolant chaque difficulté. Une autre différence entre les deux méthodes est, pour celle de Decroly, de laisser l’enfant tâtonner librement et d’exprimer sa fantaisie, pour celle de Montessori, de privilégier le libre choix et la libre activité avec le matériel pédagogique mais seulement une fois qu’une démonstration par l’adulte a été effectuée sous ses yeux. Tous deux ont en commun d’avoir développé une méthodologie exigeante pour deux styles d’apprentissages qui ont chacun leur logique à étudier avant de chercher à l’appliquer. Peut-être aussi faut-il se demander, pour chaque enfant, avec laquelle de ces deux méthodes il sera le plus à l’aise ?

D’autres principes decrolyens de toute importance
Le milieu naturel : Ovide Decroly a posé comme un élément essentiel que son école possède un jardin ou soit située près d’une forêt afin que les enfants passent le plus de temps possible à l’extérieur. Les soins accordés aux animaux et l’observation de la nature sont une part non négligeable du programme de sa pédagogie. De manière générale, les situations de la vie quotidienne les plus concrètes sont riches en opportunités d’apprendre selon la progression au cœur de sa démarche selon le processus « observer, associer, exprimer ». Ces trois étapes en lien avec le développement psychologique sont longuement décrites dans les textes de référence et débouchent sur des dispositifs spécifiques d’apprentissages scolaires.

Les centres d’intérêt : Un autre fondement de la méthode consiste à avoir organisé le programme scolaire à partir de la connaissance des quatre besoins primordiaux : se nourrir, se protéger, se défendre et agir. Ainsi, dès 3 ans, les enfants sont amenés à s’interroger sur la provenance de l’alimentation pour eux-mêmes mais aussi pour les animaux et dans d’autres environnements que le sien. Tous les aspects du milieu naturel et du milieu social sont le point de départ de la pédagogie, selon un principe cher à Decroly : aller du concret à l’abstrait.

Le rôle de l’adulte : Pour Decroly, l’éducation passe par une qualité de relation avec chaque enfant, en tenant compte de sa personnalité. Dans une conférence sur l’éducation de l’enfant de 3 à 6 ans donnée avant 1923, il expliquait déjà qu’une éducatrice, « indépendamment d’une instruction suffisante, doit surtout posséder l’art de toucher l’esprit et le cœur des tout-petits et être animée d’une sympathie agissante pour l’enfant ». Cette notion de sympathie agissante n’est-elle pas l’équivalent de la notion moderne de bientraitance éducative ? Il était le premier à montrer l’exemple, en étant très présent au quotidien auprès des enfants et de leurs éducateurs dans les deux établissements qu’il a dirigés jusqu’à sa mort. À l’institut pour enfants « irréguliers » (mot choisi par Decroly à la place d’« anormaux ») et à l’école expérimentale de l’Ermitage, situés à Bruxelles, il était attentif à chaque enfant, à la fois respecté dans son individualité et en tant qu’être social.

La méthode Decroly, pour les petits et pour les grands
En France, le principal établissement dans lequel est appliquée la méthode Decroly, étonnamment, est public, avec des enseignants de l’Éducation nationale, recrutés pour leur adhésion aux valeurs decrolyennes. Il est situé dans la ville de Saint-Mandé (Val-de-Marne) où sont inscrits environ 350 élèves, de l’école maternelle au collège. Hormis cette expérimentation qui perdure depuis 1945, on trouve des projets d’écoles alternatives, plus rarement des projets de crèches, qui revendiquent la méthode Decroly. Reste à vérifier si les principes de base y sont véritablement mis en œuvre, à savoir la globalisation, la richesse du milieu naturel, les centres d’intérêt et tout ce qui caractérise une vision résumée par sa maxime « L’école pour la vie, par la vie ».

Comme toutes les méthodes éducatives nées au début du XXe siècle, celle d’Ovide Decroly proposait essentiellement une alternative au système scolaire de l’époque, même si un jardin d’enfants a été associé à son école, dès sa création en 1907 en Belgique. Malgré l’absence de préconisations liées à l’accueil spécifique des moins de 3 ans, ce pédagogue, dont la reconnaissance est internationale, gagne à être étudié dans le milieu de la petite enfance et ouvre des pistes de réflexion sur la pensée globale, sur les apprentissages au contact de la nature et sur la réponse aux besoins fondamentaux. D’ailleurs, il partage avec sa contemporaine Maria Montessori un intérêt pour les premières années, comme en témoigne le titre d’une de ses conférences en 1923 « L’éducation de l’enfant avant 6 ans », dans laquelle il affirmait : « La joie que l’enfant trouve en jouant est la preuve qu’il doit jouer. Nous devons, en éducation, admettre la joie. »

Pour aller plus loin
Le site de la fondation Decroly
France Culture
 
Article rédigé par : Fabienne Agnès Levine
Publié le 18 janvier 2022
Mis à jour le 07 avril 2022