Psycho-pédagogie

Doit-on laisser les enfants monter sur les tables ?

A la hauteur et à la disposition des enfants, les tables sont souvent prises d’assaut par ces petits grimpeurs en herbe. Comment réagir ? Devrait-on, oui ou non, les laisser les escalader ?
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bébé grimpant sur  une table
Jeudi, 15h. Pour la 22ème fois aujourd’hui, un enfant escalade méticuleusement la table située au fond du lieu de vie. Il y dépose ses deux bras, puis ses coudes, puis son pied droit, avant de hisser la totalité de son corps. Pour la 22ème fois aujourd’hui, le professionnel le reprend : « Ah non, Adam, on ne monte pas sur la table. Je ne suis pas d’accord ! Tu sais bien que c’est interdit ! Si tu veux monter, tu vas sur la structure motrice, elle est là pour ça ». A quelques détails près, le scénario est le même pour les étagères et pour les fauteuils, des mobiliers particulièrement accessibles et attractifs pour ces petits explorateurs.

Des réactions variables, d’un professionnel à l’autre
Si la quasi-totalité des lieux d’accueil se retrouve confrontée à ces comportements d’escalades intrépides, la réaction des professionnels est relativement variable. Pour certains adultes, non, c’est non. C’est une question de sécurité physique. Leur réaction est claire, stable et irrévocable : on ne monte pas sur les tables, les fauteuils ou les étagères. Ils n’autorisent les enfants qu’à grimper sur le mobilier qui leur est destiné. D’autres adultes font preuve de davantage de flexibilité. Tout dépend des jours et de la taille du groupe. Il leur arrive de tolérer que les enfants grimpent sur les tables quand ces derniers ne sont pas très nombreux ou pas trop agités. Dès lors, lorsque l’ensemble des enfants sont de retour, ces professionnels tendent à intensifier les interdits et à réduire la marge de manœuvre de ces mini-explorateurs (à noter que cette variabilité des règles n’est pas toujours évidente à comprendre pour les jeunes enfants). D’autres professionnels, encore, prennent le parti d’autoriser les enfants à grimper sur l’ensemble des meubles sur lesquels ils sont en mesure de grimper, dans la limite du raisonnable (bien entendu, il ne s’agit pas de les laisser escalader la commode avant de se pencher par la fenêtre du premier étage !). Chaque adulte réagit en fonction de sa sensibilité, de ses peurs, de ses connaissances du jeune enfant, de l’équipe dont il fait partie, de la taille du groupe d’enfants qu’il accueille, du type de mobilier qui est à leur disposition et de la propre éducation qu’il a reçue. Or, vous en conviendrez, harmoniser les interdits au sein d’une même équipe est précieux pour le bien-être d’un groupe (d’enfants et d’adultes). Pour autant, un point est commun à l’ensemble des professionnels : tous redoutent, à juste titre, la réaction des parents en cas de chute grave de leur enfant…
Mon objectif, à travers cet article, n’est pas de vous proposer une réponse figée et dogmatique. Il est de mettre à votre disposition un ensemble d’arguments concrets et scientifiques qui vous permettront de nourrir votre propre pratique sur le terrain. Je sais que cette question divise les professionnels et alimentent des débats enflammés depuis la nuit des temps (ou presque !). Dans ce sens, il me semble que le plus pertinent est de se recentrer sur l’essentiel de manière objective, à savoir sur l’enfant, son fonctionnement, ses capacités et ses besoins fondamentaux.

Le jeune enfant est programmé pour escalader tout ce qui est à sa portée
Le cerveau du jeune enfant se nourrit, jour après jour, de son environnement et de ses expériences. Chaque exploration, chaque découverte, chaque escalade de telle ou telle table, de tel ou tel fauteuil va occasionner des milliers de connexions entre ses neurones par seconde. Ces connexions, très positives et bénéfiques à son bon développement, bâtissent et façonnent les fondations de son intelligence. L’enfant ne souhaite pas escalader, il a besoin d’escalader, il est littéralement programmé pour escalader. Escalader, grimper, se hisser, franchir, monter, se faufiler, aller là où il ne faut surtout pas aller et faire ce qu’il ne faut surtout pas faire, c’est un peu son métier. D’autant plus que la petite enfance est une période de vie marquée par un développement moteur intense. Pour aiguiser son sens de l’équilibre et peaufiner ses fonctions motrices, un enfant a besoin de confronter son corps à des situations parfois périlleuses qui lui demanderont de lever la jambe plus haut, de tendre le bras plus loin pour trouver un appui, de chercher davantage son équilibre,. Pour couronner le tout, le manque de maturité de son cortex préfrontal ne lui permet pas de freiner ou d’inhiber ses impulsions. L’enfant est littéralement dans l’agir et l’instant présent. En brimant l’exploration spontanée d’un enfant par des interdits, ce n’est pas juste l’enfant que l’on freine, mais son intelligence qui est en train de se construire sous nos yeux.
Laisser à la disposition d’un enfant une table qui est à sa hauteur et lui interdire de monter dessus revient un peu à déposer un grand verre d’eau face à une personne assoiffée et à lui interdire d’y toucher. Bonjour le paradoxe !

Pourquoi une table ne servirait qu’à mettre des objets dessus ?
Contrairement à l’adulte, l’enfant n’est pas assujetti aux nombreuses conventions d’usage. Pour lui, une table ne sert pas qu’à poser des objets et puis c’est tout. Sa perception du mobilier est bien plus riche et foisonnante que la nôtre. A ses yeux, une table sert à monter dessus, à s’y installer, assis ou debout, à créer des cachettes, à taper dessus avec un jouet. Ceci renvoie au concept psychologique « d’affordance » qui peut se définir par « l’ensemble des possibilités d'actions que peut avoir un individu sur un même objet ». En clair, chaque objet va induire chez l’enfant un type d’exploration particulier, en fonction de sa forme et de sa taille, et non pas en fonction des conventions d’usage. Par exemple, l’enfant aura tendance à taper les objets durs et à caresser ou à frotter les objets mous. De même, il aura tendance à grimper sur les objets les plus volumineux et notamment sur tous ceux qui incluent une plateforme où se poser. C’est spontané. Il n’y est pour rien. La formidable histoire de la Chaise Bleue de Claude Boujon (livre édité en 1996 à l’Ecole des Loisirs) illustre à merveille ce concept d’affordance et sensibilise les adultes à l’imagination débordante des enfants. « C’est fou tout ce qu’on peut faire avec une chaise ! » vous direz-vous à l’issue de la lecture de cette pépite éditoriale.  

Ces interdits à répétition énervent les adultes et les enfants
Par ailleurs, sans doute avez-vous remarqué que vos journées sont continuellement ponctuées d’interdits. Pour vous, les adultes, il s’agit d’interdits que vous formulez. Répéter 62 fois par jour « non, ne monte pas sur la table » est guère réjouissant. Pour eux, les enfants, il s’agit d’interdits qu’on leur adresse. Entendre 62 fois par jour « non, ne monte pas sur la table » n’est pas non plus très plaisant. Dans les deux cas, de multiples frustrations sont générées. Or, ces frustrations vont, à leur tour, alimenter le stress individuel et collectif du lieu de vie et augmenter la probabilité de manifestations d’agressivité chez l’enfant comme chez l’adulte. Par expérience, j’ai constaté que moins un lieu de vie était soumis aux interdits, plus il était agréable à vivre pour tous. Car contrairement aux idées reçues, non, une frustration ne fait grandir personne. Notre vie de tous les jours nous soumet, enfants comme adultes, à suffisamment de frustrations pour que l’on n’ait pas envie de rajouter. Plus on peut les éviter, mieux c’est.

Adapter le lieu de vie à leurs besoins et limiter les interdits
L’ensemble de ces constats débouchent sur une proposition assez évidente : celle de limiter les interdits et de laisser les enfants grimper sur les tables. Sachant que plus vous les autoriserez, moins sans doute ils monteront. L’idée est alors d’adapter leur environnement à leurs besoins spontanés d’exploration. Il est intéressant de leur proposer des structures motrices sur lesquelles ils peuvent monter. Mais, bien souvent, ça ne suffit pas à assouvir leur irrépressible besoin de grimper. Que faire alors des mobiliers d’adulte qu’ils escaladent sans vergogne ? Deux perspectives s’offrent à vous. Soit vous estimez que ces meubles en question font courir un réel danger à l’enfant qui les escalade (c’est par exemple le cas de ces étagères tout à fait inappropriés à la vie de la crèche qui menacent à chaque fois de tomber sur l’enfant). Auquel cas, mieux vaut revoir totalement l’aménagement de l’espace et les supprimer du champ d’exploration des enfants. Soit vous décidez de laisser ces meubles à leur place et vous leur permettez de grimper dessus quand ils en éprouveront le besoin.
Et, surtout, vous leur faites confiance. Les enfants parviennent généralement assez bien à descendre des plateformes sur lesquelles ils sont montés seuls. A ce titre, il peut être intéressant d’organiser un projet d’observation autour de l’usage réel (et non estimé) de ces tables par les enfants, pour gagner en objectivité et laisser ses peurs d’adulte de côté. Différentes questions pourraient être soulevées : à quelle fréquence les enfants grimpent-ils sur les tables ? Lorsqu’ils grimpent sur les tables, se mettent-ils réellement en danger ? Descendent-ils la tête la première ou les pieds les premiers ? Ont-ils déjà chuté ? Si oui, se sont-ils fait mal ? Ou ont-ils blessé un autre enfant ? Pour se rassurer, certaines équipes choisissent de sécuriser les meubles en question en déposant quelques tapis autour. Par ailleurs, pour distinguer l’usage « libre » de la table en journée de l’usage « réglementé » sur le temps du repas, des professionnels ont recours à la symbolique visuelle de la nappe. Lorsque la nappe est sur la table, c’est le repas. Seuls les assiettes, les couverts et les plats peuvent y être posés. En revanche, lorsque la nappe est enlevée, la voie est libre : les enfants peuvent de nouveau investir le meuble comme ils le souhaitent.
Bien entendu, cette pratique est plus ou moins concrétisable en fonction des locaux, des professionnels, du groupe d’enfants et du projet pédagogique de la structure. A vous de l’adapter en tenant compte des contraintes humaines et matérielles que vous rencontrez dans votre établissement. C’est à vous de jouer !    


 
Article rédigé par : Héloïse Junier, psychologue en crèche, formatrice
Modifié le 02 octobre 2017