Deux femmes, pédagogues et féministes, à l’origine de l’école maternelle

Parmi les personnalités féminines qui ont jalonné l’histoire de l’éducation préscolaire en France, deux d’entre elles ont particulièrement participé aux luttes sociales de leur époque et ont revendiqué l’égalité entre les femmes et les hommes, Marie Pape-Carpantier et Pauline Kergomard. Fabienne-Agnés Levine, psychopédagogue, leur rend hommage.
Pape-Carpantier et Kergomard : deux femmes dont les noms ont été attribués à des rues et à des écoles dans quelques villes, deux femmes engagées politiquement, deux femmes qui ont ouvert la voie à une réflexion de qualité sur les enjeux de l’éducation préscolaire. Deux femmes qui, probablement, auraient débattu avec enthousiasme sur la place des filles dans les filières scientifiques, la mixité des métiers, peut-être aussi à propos de l’écriture inclusive. Deux femmes qui, assurément, auraient lutté contre les violences faites aux femmes et pour la protection des enfants exposés aux violences conjugales. Deux femmes, pédagogues et féministes.

Marie Pape-Carpantier,  (1815-1878) :  une  fervente militante de la mixité
La première ambition de Marie Carpantier (avant de porter aussi le nom de son mari), née à La Flèche en 1815, était de devenir écrivain. Son recueil de poésies publié en 1841 eut du succès mais, issue d’une famille pauvre, elle avait besoin de gagner sa vie rapidement. Elle commença à travailler auprès des jeunes enfants par hasard, avant d’en faire sa vocation. S’étant fait remarquée pour ses qualités intellectuelles et ses idées nouvelles, elle eut rapidement des responsabilités au sein des salles d’asile (établissements pour les enfants de 2 à 6 ans). Un film « La volière aux enfants » (2006) relate avec justesse, semble-t-il, sa première prise de fonction en 1834, sa lutte pour le bien-être des enfants et son combat pour la laïcité dans l’enseignement. Elle se consacra à l’amélioration des conditions d’accueil des enfants des milieux populaires en vue de leur offrir à la fois éducation et instruction. D’ailleurs, c’est elle qui proposa, en 1845, de remplacer le nom de salle s’asile par celui d’école maternelle, ce qui sera validé par la suite.

En 1848, elle est la première femme à obtenir un poste important dans l’enseignement lorsqu’elle est nommée directrice de l’École normale maternelle fondée à Paris pour former les futures institutrices de maternelle (que des femmes !). En 1867, elle fut sollicitée par le ministre de l’instruction publique pour donner une série de conférences et fut donc la première femme à intervenir dans le prestigieux amphithéâtre de la Sorbonne (devant un public d’hommes !). En 1878, à l’occasion de l’Exposition universelle, une médaille d’or lui a été attribuée en tant qu’inspectrice des salles d’asile et collaboratrice de « Revue pédagogique ».

Rien de bien révolutionnaire dans cette petite phrase glissée dans le premier manuel des salles d’asile rédigée par la pédagogue : « Certains jeux et certains travaux peuvent être communs entre nos garçons et nos filles ; car à leur âge, la différence de goûts que donnent le sexe et la manière de vivre n’est pas encore bien tranchée. » Mais si on se rappelle d’où en était l’accès à l’éducation des filles et des garçons en 1887, on ne peut que saluer un propos presque  audacieux. Et quand on pense qu’aujourd’hui, la mixité n’est pas systématique, par exemple dans les cours de récréations autour des jeux de ballon ...

Parallèlement à sa carrière, Marie Pape-Carpantier s’engagea dans la lutte contre la misère et l’injustice sociale, tout particulièrement celle subie par les jeunes filles et les femmes. La première phrase de son « Manuel de l’institutrice », publié en 1869 est « Un des progrès les plus importants que notre époque voit s’accomplir, c’est l’extension donnée à l’éducation des femmes », suivie quelques lignes après de « La femme n’est pas un être d’une autre nature que l’homme, elle possède les mêmes facultés. »
Lorsqu’elle écrivait « Refuser à une femme un emploi qu’elle est capable de remplir, lui fermer une profession à laquelle elle est apte, la chasser d’un atelier où elle tient sa place avec honneur, ce serait commettre un crime, car ce serait condamner à mourir de faim la mère qui vous a nourri, et au déshonneur la sœur formée de votre sang. », le mot féminisme n’existait pas encore. Cette phrase est extraite de sept articles publiés sous le titre général « La question des femmes » au cours des années 1862 et 1863 dans la revue « L’économiste français ». Elle y dénonçait le maintien des femmes les plus pauvres dans l’ignorance, les discours sur la prétendue infériorité des femmes, les difficultés d’accès à certaines professions et activités artistiques pour les femmes et même la disparité des salaires masculins et féminins. Elle ne cachait pas son indignation : « Loin donc de s’étonner à voir quelques femmes sortir du rang, c’est-à-dire du niveau actuel de leur sexe pour aborder les sciences, les arts et toutes les autres carrières ouvertes à l’intelligence, il faudrait s’étonner de ce que, pour y atteindre, il soit nécessaire de sortir du rang. Ce n’est pas une femme sur 20 000 qui devrait atteindre à la maturité de son intelligence, c’est toutes. »

Pauline Kergomard (1838-1925) : déjà en lutte contre les stérotypes de genre
 Née Reclus à Bordeaux en 1838, elle est connue pour avoir été la première inspectrice des écoles maternelles de 1881 à 1917. En effet, elle avait pris la succession de Marie Pape-Carpantier à la direction des salles d’asiles en 1878, avant que le nom d’école maternelle soit adopté (en 1881). Derrière la pédagogue qui proclamait « Le jeu, c’est le travail de l’enfant, c’est son métier, c’est sa vie. », il y avait une militante pour les droits de la femme, à commencer par sa manière d’argumenter la mixité dès le plus jeune âge.
En 1886, dans son livre « L’éducation maternelle dans l’école », elle se plaint que « les plus faibles sont trop souvent victimes des plus forts ; la femme souffre par l'homme, les enfants par les parents, par les sœurs et les frères aînés » et affirme qu’il « est de toute nécessité que l'école maternelle enseigne aux enfants des deux sexes à vivre harmoniquement et proprement côte à côte. Elle le leur apprendra non par des raisonnements et des discours appris par cœur, mais par les bonnes habitudes prises le plus tôt possible. » Le même chapitre, « L’école maternelle mixte », termine par une conviction : « Nous poserons donc en principe absolu que la directrice d'une école maternelle doit parler et agir, non pas comme ayant sous sa direction des garçons et des filles, mais simplement des enfants. Rien dans la discipline, rien dans l'enseignement ne doit établir la distinction. » Dans le chapitre « L’éducation morale », elle pose l’hypothèse que si les femmes sont « timides sur le terrain des idées », c’est parce que « c’est un domaine qui leur a été longtemps interdit d’explorer ; leur timidité est la conséquence de l’éducation qu’elles ont reçue, et qui est en opposition absolue avec les principes égalitaires. » Elle demande « Que les instituteurs fassent aussi leur devoir dans le sens de l’égalité, et les défauts dits « masculins », l’égoïsme, et surtout le manque de respect de soi-même et le manque de respect envers la femme, disparaîtront peu à peu de l’âme des hommes. »
Elle aborde même la question des stéréotypes de genre : « Et pourtant c’est à l’école maternelle que l’éducation commet ses premières fautes. Si un petit garçon se montre poltron, curieux, bavard, la maîtresse, imbue des préjugés que nous avons combattus plus haut, et oubliant qu’elle va semer dans l’âme de son élève un germe de déconsidération contre elle-même, lui dit d’un air dédaigneux : -Tu veux donc que l’on te prenne pour une petite fille ?  Si une petite fille est bruyante ou brutale, si elle laisse échapper une expression grossière, un geste qui choque la pudeur : - Fi donc ! on t’enverra avec les garçons si tu continues ! »
Son combat pour l’égalité ne s’arrête pas là. En 1887, elle est à l’origine de la fondation d’une association laïque pour protéger l’enfant maltraité dans sa famille (Union française pour le sauvetage de l’enfance). Elle milite aussi pour l’émancipation des femmes par le biais de l’égalité d’accès à l’instruction et par la place des femmes dans le corps enseignant. Son parcours en tant que pédagogue est en soi exemplaire : entre autres, elle a été inspectrice générale des écoles maternelles, elle a dirigé une revue pédagogique réputée (à la suite de Marie Pape-Carpantier), elle a été la première femme élue au Conseil Supérieur de l’Instruction Publique créé en 1886, elle a aussi été vice-présidente de la Société libre pour l’étude psychologique de l’enfant, association fondée en 1899 pour promouvoir la formation psychologique des instituteurs et les travaux de recherches en psychopédagogie.
Son engagement féministe en quelques dates : en 1889, elle participe au Congrès des œuvres et institutions féminines, organisé par un mouvement féministe ; la même année, elle écrit des articles engagés pour le droit des femmes dans un journal quotidien, « La Fronde » ; à partir de 1901, elle est membre du Conseil national des femmes françaises (association féminine non mixte) et y préside la section « Éducation ».


 

Pour aller plus loin

Colette Cosnier, Marie Pape-Carpantier, fondatrice de l’école maternelle, Fayard, 2006
Pauline Kergomard, L’éducation maternelle dans l’école, Fabert, 2009
Sous la direction de Christine Bard, Dictionnaire des féministes, France XVIIIe – XXIe siècle, PUF, 2017
 

Article rédigé par : Fabienne Agnès Levine
Publié le 04 mars 2022
Mis à jour le 10 mars 2022