« En crèche, Il faut partager ! »

Léonie, 20 mois, veut le camion bleu avec lequel Alexandre joue. Mais il refuse de lui donner ! Après plusieurs demandes infructueuses, Léonie se met à pleurer. Une professionnelle, Hélène, a bien observé la situation et comprend l’impatience de Léonie : Alexandre joue avec le camion depuis très longtemps, il est temps de le passer à quelqu’un d’autre. Elle lui demande donc de donner le camion. Après tout, en crèche, il faut partager !
Du point de vue d’Alexandre, 2 ans : il n’a pas fini son travail avec le camion !
L’apport des neurosciences nous a permis de comprendre que « jouer, c’est du sérieux ». Dans cette scène, Alexandre entreprend un véritable travail d’analyse qui le mobilise totalement. Il étudie le fonctionnement du camion, le mécanisme des roues pour le faire avancer, l’énergie qu’il doit impulser pour le faire rouler... Grâce à cette manipulation, il se construit une représentation de cet objet, de ses possibilités, mais il lui faut du temps pour tout comprendre et assimiler. En lui demandant de stopper son jeu, qui dure trop longtemps selon nos critères, nous lui demandons d’interrompre sa recherche alors qu’elle n’est pas encore terminée. En pleine lecture d’une énigme policière, accepteriez-vous de donner votre livre sans connaître la fin ?
A l’âge d’Alexandre, il est difficile de s’arrêter en pleine exploration, cela demande beaucoup de contrôle. Cette capacité est liée à la zone préfrontale de notre cerveau. D’un point de vue évolutif, il s’agit de la dernière et de la plus lente zone à se développer. A vingt mois, trop immature, elle est peu efficace. En ce sens, demander à Alexandre de partager son jeu est une demande plus difficile qu’il n’y paraît, car son incapacité à y répondre va générer beaucoup de frustrations chez lui.

Du point de vue de Léonie, 20 mois : elle a envie d’imiter Alexandre
Cette soif de connaissance et d’exploration est présente chez tous les enfants, Léonie n’en fait pas exception. La vue du camion en mouvement est très attractive pour son cerveau, bien plus que les objets inanimés posés au sol.
Mais pourquoi veut-elle ce camion ? Il n’est pas le seul à être manipulé dans la salle !
L’objet n’est pas le seul élément à prendre en compte : les actions, que fait Alexandre avec, sont très intéressantes ! Or, pour pouvoir les comprendre, Léonie a besoin de les reproduire à l’identique : il lui faut donc un camion bleu. A cet âge, la conscience de l’autre est en pleine construction et cela demande du temps. L’imitation est une première étape dans ce processus, car imiter l’Autre dans ses actions va permettre à un enfant de mieux le comprendre et progressivement de s’identifier à lui.
Mais s’imiter, c’est d’abord avoir le même matériel pour réaliser les mêmes actions. Quand un enfant ne trouve pas ce dont il a besoin, il mobilisera toute son énergie dans cette recherche… même si le matériel tant désiré est déjà dans la main d’un autre. Pour Léonie, attendre pour reproduire ce qu’elle perçoit est compliqué… Son immaturité cérébrale l’empêche de différer son envie et de prendre en compte le fait qu’Alexandre n’a pas fini de jouer. Elle n’a pas encore acquis la conscience de l’autre et priorise ses propres besoins. Son pleur est un appel envoyé à Hélène pour exprimer sa frustration.

Du point de vue d’Hélène, la professionnelle :  elle veut répondre  vite à la frustration de Léonie
Une dispute de jeux est une chose récurente en crèche et cela conduit notre cerveau à considérer cette situation comme simple et connue. Il va donc se brancher en mode « automatique ». Nous utilisons ce mode régulièrement comme lorsque nous conduisons pour aller au travail. Son avantage est sa rapidité de réaction : Hélène perçoit la frustration de Léonie et peut y répondre sans tarder.  Cependant, l’inconvénient de ce type de réponse est que notre comportement ne sera pas forcement adapté à la situation, il la simplifie un peu trop ! La frustration de Léonie est provoquée par son envie d’avoir le camion, pour mettre fin à sa frustration il faut qu’elle le récupère…Alexandre joue avec le camion depuis longtemps, il peut donc le donner ! Hé oui, nous sommes victimes de notre cerveau et de ses réponses automatiques !
Pourtant, dans cette situation, le plus important pour Léonie n’est pas d’avoir le camion, mais d’être entendu par l’adulte ! Elle a besoin d’Hélène pour apprendre à gérer sa frustration et pouvoir patienter…ou passer à autre chose ! Pour différer une envie, rien de mieux que de se changer les idées. En raison de son immaturité, Léonie ne peut le faire seule, c’est pourquoi Hélène doit l’accompagner dans cette démarche. Elle peut détourner son attention vers un autre objet qui génère les mêmes actions comme des camions ou voitures, ou jouer avec elle. Il ne s’agit pas de fuir la situation, mais de donner les clefs à Léonie pour apprendre à se contrôler, à patienter. Penser à autre chose nous aide au quotidien pour notre gestion émotionnelle !

Du point de vue de la pratique : à 20 mois on ne partage pas, prévoir des jouets identiques
A vingt mois, les enfants n’arrivent pas à partager, ni même jouer ensemble avec le même objet. En demandant aux enfants de se partager les jeux, nous prenons le problème à l’envers :  c’est la collectivité qui doit s’adapter au développement de l’enfant, pas l’inverse ! A un âge où le besoin d’imitation est incontournable pour comprendre le monde qui l’entoure, la possibilité d’avoir des jeux identiques représente une véritable nécessité. En proposant plusieurs exemplaires du même objet, les enfants vont avoir le matériel nécessaire pour s’imiter et se comprendre. Un grand nombre d’interactions négatives vont disparaitre au profit de rencontres positives structurantes dans cette période de découverte de l’Autre.
Article rédigé par : HIRT Johanna Formatrice et consultante Petite Enfance, Planète Péda
Publié le 29 janvier 2019
Mis à jour le 21 mars 2019