« Mais quel bazar ! »

Naim, 15 mois, se dirige vers un petit lit rempli de poupées qu’il s’empresse de vider sur le sol pour s’y installer. Une fois à l’intérieur, il s’allonge, tourne un peu sur lui-même, se rassoit et remet une poupée à ses pieds : cette succession d’actions l’occupe un bon moment. Léa, 2 ans, joue avec des LEGO® juste à côté. Interpellée par les bruits que produit Naim, elle se dirige vers lui, LEGO® toujours en main. Elle se met alors à poser les LEGO® dans le lit de poupées. Amusé dans un premier temps, Naim reste dans le lit. Cependant, Léa semble maintenant décidée à remplir le lit de pièces, quitte à bousculer un peu Naim pour arriver à ses fins. Ce dernier se met alors à pleurer.
Céline, la professionnelle présente dans cet espace voit le désespoir dans le regard de Naim, qui se fait sortir du lit. La scène est impressionnante : Naim est en pleurs, Léa vide tout ce qu’elle trouve dans le lit et le sol de l’espace est maintenant recouvert de pièces de jeu qui le rend quasiment impraticable ! Céline doit prendre les choses en main : « Léa stop, tu arrêtes de mettre des Lego dans ce lit ! Mais quel bazar, on range maintenant. Je vais vous proposer un atelier ! »
Du point de vue de Naim : il exprime sa curiosité ... puis son besoin de sécurité
Mais que fait-il ? Visiblement, il ne joue pas aux poupées, puisqu’il les a mises par terre sans grand ménagement ! Peut-être rejoue-t-il un temps de sieste ? Peut-être est-il entré dans ce lit parce que sa forme et sa morphologie lui suggérait de le faire ? Ou bien, tout simplement, que la vue de toutes ces poupées entassées dans ce lit lui donne l’envie de le vider, pour le plaisir de l’action ?  

En réalité, la raison importe peu, car une fois devant le lit, sa curiosité scientifique va prendre le dessus : il doit maintenant découvrir toutes les possibilités de cet objet. Visiblement, il est assez grand pour pouvoir contenir plusieurs poupées, mais grand comment ? Pas le choix, il va devoir le mesurer. Mais comment calculer son volume ? Alors, si mes souvenirs sont bons, pour réaliser une « mesure volumique », nous devons multiplier la longueur de l’objet par sa largeur puis multiplier le tout par la hauteur… C’est bon pour vous ? Il est vrai que depuis maintenant quelques années, de nombreuses recherches en neurosciences nous ont fait découvrir les incroyables compétences des jeunes enfants, en particulier dans le domaine des mathématiques. Mais de là à dire qu’ils peuvent réaliser mon précédent calcul … n’exagérons pas ! En revanche, nous savons maintenant que l’enfant naît avec la capacité de discerner, de façon approximative, les quantités et les volumes. Avec le temps et l’expérience, il pourra affiner cette compétence.

Pour ce faire, Naim ne va pas prendre un mètre pour mesurer le lit, mais un outil fiable et toujours à sa disposition : son corps ! « Si je rentre dedans, c’est que l’objet est gros, surtout si je peux y rajouter d’autres objets comme des poupées. Si mon corps ne rentre pas, je vais utiliser ma main, ma langue … ce qui signifie que l’objet est plus petit ». Dans cette recherche, l’arrivée de Léa représente dans un premier temps un atout : elle complète l’expérience. Cependant, l’espace vital de Naim commence à se rétrécir et son système de survie se met alors en route : l’important maintenant n’est plus de finir son expérience, mais d’être en sécurité. En raison de son immaturité cérébrale, il est difficile pour lui de se sortir seul de cette situation, il appelle, par son pleur, la seule personne qui va pouvoir l’aider : Céline.

Du point de vue de Léa : elle est centrée sur sa propre expérimentation
Le système attentionnel de Léa est encore très immature, c’est pourquoi il est difficile pour elle de ne pas être distraite par les bruits que produit Naim. Bien que le développement de cette habileté commence dès la petite enfance, il prendra encore plusieurs années. En attendant, les bruits, les mouvements et leurs conséquences, vont être très attractifs.
Léa est très intéressée par l’expérience que mène Naim et veut y participer. Cependant, la différence d’âge et de compétences vont être un obstacle à leur collaboration, elle devra donc très vite se passer de lui : il l’encombre ! Ce qu’elle veut : c’est finir l’expérimentation et que Naim ait été là avant importe peu. Après tout, il lui a donné la permission de se mêler de l’expérience quand il l’a laissée mettre des LEGO® dans le lit, il lui a même souri. Ce n’est pas sa faute s’il n’a pas voulu finir ! Ce comportement « autocentré » est naturel et significatif de son immaturité cérébrale. Elle va privilégier ses propres besoins et découvertes, même si elle n’en est pas à l’initiative, comme dans la situation qui nous occupe.

Maintenant qu’elle est devant ce lit, elle doit aller au bout de sa démarche d’investigation. Pas besoin de son corps en ce qui la concerne, elle a déjà à sa disposition des éléments pour lui permettre de remplir le lit et évaluer sa contenance : les LEGO®. Elle en connait déjà les caractéristiques et ils offrent de nombreuses possibilités du fait de leurs petites tailles et de leurs nombres. En les détournant de leur utilisation première, construire des formes en les emboitant, Léa va pouvoir mener son expérience jusqu’au bout. Mais cette quête de connaissance commence à faire désordre, surtout que Naim, en partant du lit, met pleins de LEGO® dehors !

Du point de vue de Céline : ils ne jouent plus, ils mettent la pagaille !
Céline sait qu’il est important pour les jeunes enfants de pouvoir jouer librement dans la journée, sans l’intervention de l’adulte. Mais de toute évidence, le jeu a débordé ! Il y en a partout, un enfant pleure : des signes qui ne trompent pas ! Ils ne jouent plus, ils mettent la pagaille.
Mais quels sont les critères pour considérer que des enfants jouent ou non ?  

Du calme et de la concentration ?
Mais Léa est très concentrée et impliquée dans son jeu. S’il n’y avait eu qu’elle dans la pièce, aucun bruit ne serait jamais parvenu aux oreilles de Céline. Mais le problème est là : ils sont plusieurs ! Et le jeu des uns n’est pas le jeu des autres. Dans leur démarche exploratoire, il arrive que les enfants se gênent, s’entrechoquent et cela peut générer stress ou disputes. Les interactions négatives sont inévitables, mais peuvent être fortement limitées par l’aménagement de l’espace et des jeux en plusieurs exemplaires.
Avec deux lits, les deux expériences auraient pu se dérouler jusqu’au bout. Nous avons souvent tendance à vouloir stopper les actions qui nous dérangent sans pour autant présenter une alternative à l’enfant pour finir sa recherche. Visiblement gênée par la présence de Naim, sous l’impulsion de Céline, Léa aurait pu se déplacer vers le deuxième lit et poursuivre sereinement son action. L’idée est de garder l’expérimentation de Léa, mais dans des conditions garantissant le bien-être de chacun.

Une pièce un minimum rangée ?
Pour un jeune enfant, jouer, c’est tester son environnement, réaliser des expériences pour en comprendre toutes les composantes. Or les conséquences de ces dernières peuvent parfois être éprouvantes pour l’entourage : bruit, pleurs, espace de jeu qui ressemble à une zone de guerre.
Face à ce chamboulement, le rangement devient vite sécurisant, il donne une illusion de contrôle et de retour au calme possible pour l’adulte. Au fur à mesure que les jeux reprennent leurs places, cela nous donne l'impression que l’ordre et le calme reprennent le dessus...Si l’adulte considère que les enfants se sont dispersés en jeu libre, il va alors chercher à les canaliser en provoquant un changement d’intérêt, d’où la proposition d’un atelier. S’il pense qu’ils s’ennuient, il se doit de les occuper.

Pourtant, du point de vue de l’enfant, beaucoup de choses très intéressantes sont « en jeu » et Céline doit continuer à soutenir ces recherches. Son rôle n’est pas de tout orchestrer ou contrôler : elle va y perdre la santé. Elle doit assurer la sécurité des enfants pour leur donner l’occasion d’apprendre de cet environnement pensé pour eux. Dans notre situation, l’important est de rassurer Naim et de permettre à nos deux chercheurs de pouvoir cohabiter sans se gêner. Naim est déjà sorti du jeu et se sent visiblement mal d’où son pleur. Il est important d’aller vers lui, de le rassurer par un contact physique, une main posée sur son bras ou un câlin. Une fois son bien-être retrouvé, il est temps de lui redonner envie d’aller explorer et découvrir le monde. Il peut être intéressant de lui proposer une expérience identique à celle qui l’occupait précédemment : un deuxième lit ou une barquette à découvrir, une caisse solide ou un carton à explorer. Des jeux de contenant / contenu éveille son intérêt en ce moment, alors allons dans le même sens et proposons-lui des supports qui y correspondent.
En ce qui concerne Léa, l’important est de la laisser terminer. Une fois finie, rien ne nous empêche de l’inviter à mettre les Lego dans leur caisse de rangement initial : l’important est de ne pas la couper au milieu de son jeu.

Du point de vue de la pratique : le bazar fait partie du jeu libre
Pour tester un objet et en comprendre toutes les possibilités, un enfant va avoir besoin de le soupeser, le combiner et le comparer à d’autres. Toutes ces expériences vont forcément générer un peu de bazar … du bazar expérimental ! Comment concilier ce dernier avec la vie en collectivité ? Avec notre propre conception d’occupation des espaces par les enfants ? C’est cette récurrente question d’équilibre qui est en jeu, pour permettre à tous de pouvoir cohabiter dans le même espace. Si l’on veut que le temps de jeu libre soit générateur de joie et de découvertes, il est important de se questionner sur le type de matériel que nous proposons aux enfants. Ils doivent correspondre à leur besoin de découverte et de compréhension du monde. Mais, une fois proposée, laissons-les, les découvrir : rien de plus frustrant que de commencer quelque chose et d’être coupé en plein milieu ! Soyons cohérent dans notre démarche.
Cela génère du bazar ? Il y a de grandes chances, mais ce n’est pas grave. Une fois leur expérimentation terminée, rien ne nous empêche de proposer des temps de rangement aux enfants. Il peut devenir un temps très apprécié, surtout s’il est partagé avec un adulte. Il donne l’occasion de remplir des caisses, trier et classer des objets : un vrai régale pour nos scientifiques en herbes !
Article rédigé par : Johanna HIRT, Formatrice et Conseil Petite Enfance, planète Péda.
Publié le 15 mai 2019
Mis à jour le 16 mai 2019