On ne va pas lire cette histoire toute la journée !

Judith propose un temps de lecture à trois enfants. Elle vient de terminer de lire une histoire que les enfants adorent et leur en présente une nouvelle. Alya, 20 mois, lui montre le livre qu’elle vient de finir et lui demande de le relire. Les autres enfants veulent visiblement la même chose et se mettent à répéter « Oui encore, encore... » à l’unisson. Mais Judith commence à en avoir marre de cette histoire qu’elle lit régulièrement et s’exclame : « On ne va pas la lire toute la journée ! Une fois par jour, c’est déjà bien ! Et puis, vous la connaissez par cœur ». Sans attendre de réponse de leur part, elle range le livre sur une étagère et en commence un nouveau ! Alya se rasseoie sans un mot.
Du point de vue d’Alya : elle a besoin de lecture en boucle pour s’approprier l’histoire
Alya aime cette histoire et veut encore l’entendre !  Est-ce dû à la qualité de la prose ? Aux belles images ? Au scénario qui fait écho en elle ? Sûrement un peu de tout ça et même, bien plus encore !
En termes d’apprentissages, le livre est un support incroyable pour un jeune enfant. Il permet de développer son imaginaire, de nourrir sa connaissance du monde et d’enrichir son vocabulaire. Prenons par exemple le sens d’un mot : pour un jeune enfant, le fait de choisir un mot pour définir un objet ou un animal est parfaitement arbitraire ! En effet, le mot « éléphant » peut représenter aussi bien une impressionnante bête grise dans un zoo, que sa peluche rose préférée. Pourtant, elles n’ont ni la même taille, ni la même couleur, ni le même aspect général. Il va devoir apprendre à reconnaitre tous ces éléments pour les intégrer à une seule catégorie : le mot « éléphant ». Il va s’en construire un prototype mental qui lui permettra par la suite, d’en reconnaître un sur des photos, dessins ou comme personnage d’un livre. Mais l’acquisition de toutes ces informations demande du temps, l’accompagnement de l’adulte et des occasions d’apprentissage. Il va devoir les découvrir sous toutes ces formes et les livres sont des alliés efficaces dans cette démarche.

Alya sait de quoi elle a besoin pour ancrer ces informations dans son cerveau et nous le fait savoir. Elle va alors demander à Judith de lui relire l’histoire, encore et encore… juste pour être sûre de ne pas perdre d’informations précieuses, de valider le sens de chaque mot dans ce contexte précis. Pour mémoriser une nouvelle information, il est important que cette dernière soit répétée plusieurs fois pour être conservée par le cerveau.

Il est possible que le sens de certains mots ou phrases lui échappent encore. Cela ne va pas pour autant freiner sa compréhension du livre : elle va associer le thème, le contexte, les mots qu’elle connaît et les images pour en comprendre le sens général. Ces derniers vont donner sens à ce qu’elle entend. La tonalité et les émotions que manifestent Judith lors de sa lecture vont lui être également d’une grande aide. Utiliser ces indices précieux pour mieux décrypter son monde est une chose habituelle pour Alya : loin de toujours tout comprendre aux demandes des adultes, elle se fie à leur langage émotionnel pour tenter de décoder ce qu’ils veulent et tenter d’y répondre !
Bientôt, elle va maîtriser cette histoire, au point qu’elle sera capable de la réciter par cœur. Cet exercice de consolidation de nouvelles connaissances deviendra alors un jeu de mémoire et de collaboration avec l’adulte. Elle pourra faire comme lui, marquer les pauses au même moment, lui donner la réplique quand ce dernier change des mots…pour lui montrer tout son talent !

Du point de vue de Judith : la répétition c’est l’ennui assuré !
Mais pourquoi Alya ne se lasse-t-elle donc pas… comme nous ? Judith sait que la répétition est importante pour le jeune enfant, mais là, nous parlons de lire la même histoire plusieurs fois par jour !
Dans ce cas précis, nous assistons au choc de deux mondes, celui de l’enfant et celui de l’adulte. En même temps, nous savons que nos besoins, la représentation de notre environnement et même nos cerveaux ne sont pas les mêmes ! Ce livre n’a plus de secret pour nous et du point de vue cognitif, ne représente plus le moindre intérêt : nous avons encodé ces informations depuis longtemps. Du coup, lors de sa lecture, notre cerveau se met en mode par défaut. Qu’est-ce que cela implique pour Judith : de l’ennui ! Il arrive généralement lorsque ce que nous faisons des tâches peu stimulantes pour nous, monotones ou répétitives. Sachez que l’ennui peut être bénéfique et permet au cerveau, très actif durant cet état, de traiter un grand nombre d’informations liées à nos expériences ou souvenirs et de les associer pour construire de nouvelles idées. Il va stimuler notre créativité grâce à des pensées vagabondes. Mais en tant que professionnel, nous ne pouvons pas nous offrir le loisir de nous laisser absorber dans nos pensées. Nous avons la charge de jeunes enfants et c’est bien là toute la difficulté de la situation. Alors, nous allons chercher à nous engager dans une activité plus dynamisante pour nous et vouloir provoquer un changement : une nouvelle histoire !

Conscients que les enfants ne ressentent pas ce besoin, nous allons tenter de les convaincre avec des arguments qui ne parlent qu’à nous : « nous l’avons déjà lu plusieurs fois », « vous le connaissez par cœur… ». Mais Judith sait que cette tentative ne va pas aboutir et précipite les choses en décidant de mettre le livre tant désiré sur une étagère. Elle se laisse séduire par le fameux adage « Loin des yeux, loin du cœur ».
Soyons un peu honnête, Alya le voit encore quand il est sur l’étagère et ne se laisse pas abuser. Mais elle ne dit rien ! Pensez-vous qu’elle a perdue tout enthousiasme pour ce livre d’un seul coup ? Non, mais le plus important pour elle à cet instant, c’est d’être avec Judith. Elle a compris que cette dernière ne veut plus le lire : même si les arguments ne la touchent pas, son langage non-verbal, son attitude, le son de sa voix… eux le font !

Pourquoi ne pas relire encore un peu cette histoire ? Parfois, nous nous trouvons en grande difficulté pour satisfaire tout le monde : l’un veut l’histoire du géant, alors qu’un autre veut celle des pompiers. Mais dans ce cas précis, ils veulent tous la même chose ! Alors courage et relisez ce livre … L’ennui vous guette ? Tenez bon et mettez-vous en action ! Mimez-la ou mettez-la en scène avec des marionnettes ! Posez des questions aux enfants sur l’histoire, sur des détails d’une illustration ou sur ce que ça provoque chez l’enfant comme émotion. Lire une histoire plusieurs fois, ne veut pas dire se contenter de ne faire que ça, alors laissez-vous portez par cette dernière. Au fils de vos échanges avec les enfants, vous pourrez rebondir sur leurs centres d’intérêts et attiser leur curiosité pour un nouveau livre ou imagier…Et enfin passer à une autre histoire !

Du point de vue de la pratique :  mettre les livres en self service
La découverte d’un livre peut se faire de plusieurs façons et engager tous nos sens. De nombreuses recherches en le développement cognitif nous apprennent que notre cerveau garde mieux les informations si ces derrières proviennent de plusieurs sources sensorielles, alors associez l’ouïe, la vue…au toucher ! L’un des grands plaisirs de la lecture d’un livre est de sentir ses pages entre nos mains. Malgré le grand choix des livres numériques, nous sommes encore nombreux à aimer le bon vieux livre de poche que l’on peut traîner partout avec nous ! Cet attrait de l’objet, tout autant que du contenu, s’alimente au fil de nos expériences de lecture. Éveiller l’enfant aux livres, c’est aussi lui permettre de le laisser tourner les pages, sentir le papier sous ces doigts …et apprendre à le manipuler sans le déchirer ! Mais, il s’agit là d’une habilité qui doit s’exercer dès le plus jeune âge, c’est pourquoi il est important pour les jeunes enfants de pouvoir avoir à leur disposition, en libre accès, des livres toute la journée.

Dans cette situation, Judith peut proposer le livre à Alya pour qu’elle le feuillette au lieu de le ranger. Encore imprégnée par chaque mot prononcé, elle va pouvoir se l’approprier et l’explorer avec tous ses sens. Elle développera sa motricité fine en s’exerçant à tourner les pages ou se mettra en position de « conteuse » pour faire comme l’adulte.

 
Article rédigé par : Johanna Hirt
Publié le 14 janvier 2020
Mis à jour le 21 janvier 2020