Avec cet enfant, le courant ne passe pas !

Malgré votre bonne volonté, avec cet enfant le courant ne passe pas. Vous ne ressentez aucune affection ou empathie à son égard, vous n’éprouvez aucune envie d’aller vers lui voire, il vous repousse. Cette problématique, quotidiennement éprouvée par de nombreux professionnels de la petite enfance, demeure taboue.
Comment expliquer que le courant ne passe pas ?
Ladite neutralité est un mythe.
En tant que professionnel de la petite enfance, on exige de vous une neutralité absolue à l’égard des enfants et des parents que vous accueillez, on vous parle de juste distance, d’impartialité, d’équité. L’attirance pour certains enfants et, au contraire, l’animosité à l’égard d’autres, paraît intolérable. Or, il me semble judicieux de rappeler un point essentiel : vous œuvrez dans l’humain. Dans ce champ d’action où s’entremêlent d’innombrables problématiques relationnelles et intimes, beaucoup d’éléments ne sont pas maîtrisables, dont les sentiments. Comme dans toute relation humaine, parfois la magie s’opère, et parfois non.
Cet enfant vous renvoie l’image d’un professionnel incompétent, impuissant.
Les raisons, conscientes ou inconscientes, pour lesquelles le courant ne passe pas avec un enfant peuvent être multiples. Il peut s’agir d’un enfant qui, par ses manifestations d’agressivité répétées ou ses pleurs persistants et inconsolables, échappe à votre contrôle, à votre maîtrise, et vous fait vous sentir impuissant. Il peut également s’agir d’un enfant qui, dès qu’il est dans vos bras, se met à vous frapper au visage, à vous mordre, vous souriant peu voire jamais. L’impuissance face à un enfant est un sentiment légitimement déplaisant qui peut être, pour certains d’entre vous, littéralement insoutenable. L’absence ou la perte de contrôle d’une situation demeure d’ailleurs l’un des premiers facteurs de stress sur le lieu de travail, tous métiers confondus. Notons au passage qu’une relation délicate, voire conflictuelle avec des parents peut aussi tout à  fait altérer votre relation à un enfant.
L’enfant ne vous attire pas.
Dans d’autres cas, la raison de cette aversion à l’égard de cet enfant est avant tout physique et non comportementale. Vous le trouvez disgracieux, il n’est physiquement pas attirant, il bave beaucoup, voire il dégage une odeur qui vous est insupportable (odeur de transpiration, de parfum, de vomi, de tabac…). Dès lors, le prendre dans vos bras s'apparente pour vous à un supplice.
L’enfant ne vient pas vers vous.
Il arrive que l’enfant lui-même ne recherche pas votre contact, alors que la période d’adaptation s’est bien déroulée et que la relation avec la famille est sereine et constructive. Certains professionnels confient qu’il peut être douloureux pour eux de se dire que « cet enfant ne veut pas de moi ». Comment expliquer ce rejet ? Certains psychologues estiment que l’enfant tend souvent à  tourner le dos à la personne qui l’a séparé de ses parents, son référent en l’occurrence. Pour ma part, je resterais plus prudente ; tant que l’enfant ne verbalise pas ses ressentis, il est difficile de décrypter ce qu’il se passe réellement dans sa tête sans tomber dans la sur-interprétation. Pourquoi ne pas plutôt inviter l’un de vos collègues (EJE, psychologue de la crèche…) à procéder à une observation fine de vos interactions sur des temps formels (transmissions, repas) et informels (jeu libre) pour gagner en analyse et en objectivité. 
Cet enfant imparfait.
Quelle que soit la raison de cette aversion, il y a des chances que cet enfant soit bien loin de votre image de l’enfant idéal, à savoir celui qui semble toujours d’humeur stable et joyeuse, qui a un joli visage, qui ne transgresse pas, qui fait preuve d’autonomie, qui recherche ponctuellement votre contact (suffisamment pour vous faire sentir important et précieux à son épanouissement et en même temps pas trop pour ne pas vous sentir envahi), qui s’endort rapidement et qui mange de tout en quantité raisonnable. Et, n’oublions pas, celui dont les parents reconnaissent et apprécient votre investissement auprès de leur enfant.
Un cercle vicieux.
Vous le constatez tous les jours, le jeune enfant est une éponge. Son intelligence étant émotionnelle avant d’être verbale, il est bien plus sensible à vos émotions et à la manière dont vous lui parlez et le portez, qu’aux mots que vous lui adressez. D’ailleurs, la communication non verbale est tout aussi prédominante chez l’adulte (à 70% environ). Dans ce sens, lorsque vous cherchez à faire semblant, cet enfant risque de sentir votre manque d'authenticité.  Or, certains enfants qui ne se sentent pas suffisamment porté et accompagné, fuient le contact avec l’adulte, demeure dans le mal-être, multiplie les manifestations d’agressivité et les épisodes de pleurs. Un cercle vicieux s’est instauré : vous voilà tous les deux coincés dans cette relation disharmonieuse.

Comment réagir ?
En parler, pour mieux rebondir. Votre première réaction ? Lever le tabou et discuter de votre ressenti avec une personne de confiance (votre collègue, la psychologue de la crèche, votre direction…) vous libérera d’un poids. Interrogez-vous, de manière sincère et authentique, sur la raison pour laquelle le courant ne passe pas avec cet enfant. C’est en vous remettant en question que vous pourrez avancer, faire tomber les barrières et dépasser réellement cette « mésentente ». De plus, remémorez-vous votre tout premier contact : l’avez-vous vous-même accueilli ? Qui a assuré son adaptation (ou familiarisation) ? Comment vous êtes-vous senti ? Etc.
Changer de regard sur cet enfant. Comme vous le savez, les enfants ont tendance à se conformer à l’image que nous avons d’eux. Prendre le temps d’observer régulièrement cet enfant et de constater son évolution, vous permettra de moduler votre perception de son comportement, d’adopter un regard plus objectif et de prendre conscience de ses ressources et de ses points forts. Sachant qu’un nouveau regard de votre part peut induire, de sa part, un nouveau comportement.
Décrypter ses émotions et identifier ses besoins. Bien souvent, les professionnels qui n’apprécient pas un enfant ne sont plus dans une position empathique à son égard. Pour développer cette précieuse empathie, pierre angulaire de la bientraitance, prenez le temps de décrypter ses émotions et d’identifier ses besoins tout en gardant à l’esprit que tout comportement « déviant » (pleurs, manifestations d’agressivité…) exprime chez cet enfant un besoin non satisfait. Bien souvent, au sein des lieux d’accueil collectif, le besoin d’une attention individuelle et bienveillante de la part de l’adulte s’exprime tout particulièrement, tant il demeure inassouvi. Rappelez-vous que cet enfant n’a pas choisi d’être là, qu’il a besoin de vous et qu’il subit, autant que vous (voire bien plus), cette relation.
Créer du lien. C’est par des temps de plaisir partagé que vous pourrez (re)créer du lien avec cet enfant. Jouez avec lui, lisez-lui des histoires et chantez-lui des chansons, proposez-lui vos bras. Si, au début, ces temps individuels demanderont un effort de votre part, ils deviendront rapidement authentiques et spontanés à mesure que votre relation évoluera. L’enfant manifestera son plaisir ce qui vous encouragera à poursuivre.  
Passer le relais. Si, par moments, vous vous sentez dépassé par le comportement ou la présence de cet enfant, n’hésitez pas à passer le relais à l’un de vos collègues. Ce temps de distance vous permettra de souffler, de vous ressourcer pour ainsi revenir vers lui plus disponible.
Héloïse Junier
Par
Héloïse Junier, psychologue
Publié le 15 novembre 2016
Mis à jour le 05 juin 2017

3 commentaires sur cet article

Portrait de Lizzy
Lizzy le 18/11/2016 à 21h07
Merci pour vos articles Héloïse Junier. Ils sont réellement en lien avec le quotidien de l'accueil collectif. Vous essayerez-vous à en rédigé un sur le sur-investissement d'un enfant par les professionnels .
Chère Lizzy, Je vous remercie pour votre retour positif et encourageant. Figurez-vous que je suis actuellement en train d'écrire un nouvel article sur le phénomène du "chouchou" ou enfant sur-investi. Un texte qui promet de nombreux débats en perspective !
Ah ben tiens, nous les assistantes maternelles, nous sommes peut-être des ignares en ce qui concerne les écrans de télévision (https://lesprosdelapetiteenfance.fr/bebes-enfants/sante-prevention/dossiers-santeprevention/les-jeunes-enfants-et-les-ecrans-quelle-prevention-mettre-en-place) mais avec l’accueil familial que nous proposons, je doute que ce genre de situation puisse arriver...