Message d'erreur

Il reste dans son coin

Il n’est pas rare qu’un enfant se démarque du groupe par son comportement solitaire. Il préfère jouer seul et ne recherche pas le contact avec les autres enfants. Si cette attitude est souvent mal interprétée des adultes, professionnels comme parents, elle n’est pas pour autant signe de gravité. Le plus souvent, il s’agit d’un trait de tempérament : l’introversion. 
Pourquoi un enfant peut-il préférer jouer seul ?
Il est assez introverti. Les enfants à la personnalité plus sociable et extravertie sont davantage tournés vers l’extérieur, à la recherche de stimulations. C’est en partie dans le contact avec les autres enfants qu’ils se ressourcent. A l’inverse, les enfants à la personnalité plus introvertie puisent une partie de leur énergie et de leur plaisir dans la solitude et le calme. L’un de ces profils est-il plus adapté que l’autre ? Non. Un comportement extraverti n’est ni mieux, ni moins bien qu’un comportement introverti. Il est juste différent. Et pourtant, moult parents et professionnels s’évertuent à rendre les enfants sociables et à s’inquiéter dès le moindre signe d’introversion… Comme s’il s’agissait d’une pathologie ! D’ailleurs, aucun enfant n’est introverti ou extraverti à 100%. Tous se situent sur un continuum, plus ou moins proches de l’introversion ou de l’extraversion.

C’est une question de tempérament, de personnalité. Chacun de nous naît au monde animé d’un tempérament qui est en partie génétique. Si vous vous mettez soudainement à chuchoter à l’oreille de trois nouveau-nés d’une heure de vie chacun, vous constaterez que tous les trois risquent de réagir différemment à cette stimulation. Le premier ouvrira peut-être un œil, sensible à ce son inhabituel, le second se mettra à pleurer, mis en état d’alerte, tandis que le troisième restera profondément endormi. Des recherches ont suggéré que le cerveau des enfants plus discrets et solitaires était plus « sensible » et qu’il réagissait plus vivement aux stimuli inhabituels. Il était notamment observé une plus grande sécrétion de cortisol, hormone du stress, et un rythme cardiaque plus rapide. De cette forme « d’hypersensibilité » s’enracinerait une vigilance plus importante vis-à-vis des inconnus. Sur la base de ce tempérament se développera, tout au long de sa vie, de son histoire, de ses rencontres, sa personnalité plus ou moins marquée par l’extraversion et la sociabilité. Rien n’est figé, donc. Et gare aux raccourcis : ce n’est pas parce que Mathéo ne dit pas « non » quand un enfant lui pique son jouet à trois ans qu’il se fera harceler par ses collègues à 33 ans ! De même, ce n’est pas parce qu’il éprouve plus de plaisir à empiler des cubes seul à deux ans qu’il ne sera pas en capacité de manager une équipe quarante ans plus tard !

Cette course à l’enfant extraverti est avant tout culturelle ! En ce 21ème siècle, dans notre société occidentale, se montrer sociable et à l’aise dans un groupe semble être devenu une norme voire un impératif, pour l’adulte comme pour l’enfant. Partout, dans les magazines, à la télévision, au cinéma, on aperçoit des enfants qui rient ensemble, main dans la main, tandis que le petit solitaire est montré du doigt. Ce modèle du plaisir partagé a pour beaucoup d’entre nous bercé notre enfance et façonné notre imaginaire collectif. Toutefois, rappelons que cette valorisation de l’extraversion est essentiellement culturelle. Au Japon, par exemple, la discrétion et la retenue sont des traits valorisés, si bien que 90% des japonais se décrivent timides et s’en portent très bien !

L’enfant introverti a lui aussi ses atouts. Ces petits discrets se révèlent aussi plus observateurs, dotés d’un meilleur sens de l’analyse des gens et des situations. Bien souvent, ils font preuve d’une réelle autonomie et d’une grande sensibilité. Les recherches en psychologie soulignent que ces enfants devenus adultes deviennent d’excellents experts dans leur domaine, mais aussi de remarquables dirigeants appréciés pour leur sagesse et leur stabilité. Eleanor Roosevelt, Darwin, Gandhi, Larry Page, Chopin, Proust, Rosa Parks, Descartes, Einstein… Nombre de personnalités introverties ont changé le cours de l’Histoire, déclinant les soirées mondaines au profit de l’intimité de leur salon ! Pas de panique, donc.

Peut-être l’enfant peine-t-il à trouver sa place au sein du groupe. La vie au sein d’un lieu d’accueil n’est pas une évidence pour tous les enfants. Si certains se jetteront spontanément dans le bain, d’autres, plus prudents, nécessiteront un plus grand temps d’acclimatation avant de se mêler au groupe. Le positionnement de l’adulte en tant que tiers médiateur joue un rôle-clé dans cette mise en relation.

Comment réagir ?
S’assurer que cette mise à distance du groupe ne soit pas le symptôme d’une pathologie. Quand on évoque la question d’un enfant solitaire, il se dessine malgré nous la crainte d’un signe précoce d’un Trouble du Spectre Autistique. Pour écarter cette hypothèse, le développement de l’enfant est à aborder dans sa globalité. Généralement, les enfants introvertis manifestent un bon contact visuel (pas de fuite de regard) et témoignent d’un développement du jeu et du langage dans la norme. En cas de doute, parlez-en au psychologue ou au médecin de l’établissement. Cette introversion est également à distinguer d’un mutisme sélectif extra-familial (diagnostic médical qui désigne le cas d’un enfant qui s’exprime parfaitement dans son milieu familial et qui, à l’inverse, ne dit pas un mot dans un autre environnement, en crèche par exemple).

Ecarter l’hypothèse d’une souffrance psychologique. Par moments, il arrive qu’un repli sur soi traduise une intense souffrance psychologique induite par un deuil, une maltraitance, un traumatisme, etc. De même, l’état général et émotionnel de l’enfant est à apprécier dans sa globalité. Si ce comportement solitaire est survenu soudainement et/ou s’il est accompagné de signes associés tel qu’un manque d’appétit, des difficultés de sommeil, une tristesse permanente, une attention fragilisée, etc., il peut être judicieux de vous interroger en équipe.

L’accepter tel qu’il est. Ce qui est plus facile à dire qu’à faire ! Chacun de nous possède sa propre image de l’enfant « idéal » qu’il s’est forgée au cours de son histoire, selon sa sensibilité, sa personnalité, son éducation. Pour certains, la vision d’un enfant solitaire peut être source d’une vive inquiétude voire d’une parfaite incompréhension. Octroyer à l’enfant la liberté d’être lui-même, et non celui que l’on voudrait qu’il soit, n’est-il pas le plus beau des cadeaux qu’on puisse lui faire offrir ?

L’observer. Pour le découvrir sous un autre jour et souligner ses atouts, n’hésitez pas à réaliser des observations attentives de cet enfant dans différents contextes : en jeu libre, en activité, au repas. Et à en faire part à vos collègues à l’occasion d’une réunion.  

Lui accorder davantage d’attention individuelle. Il arrive que les enfants dont le comportement est particulièrement discret soient « oubliés » des professionnels. Ces derniers, souvent sollicités par les mêmes enfants, peinent à répartir équitablement leur temps d’attention. Or, ce n’est pas parce que ces enfants ne manifestent pas l’envie de communiquer avec l’adulte qu’ils n’en ressentent pas le besoin ! Il pourrait donc être bénéfique de provoquer le destin et de lui proposer plus souvent votre compagnie.

Lui proposer un temps de jeu en petit comité. Invitez l’enfant à participer à un temps de jeu avec un ou deux autres enfants maximum. Si un nombre trop important d’enfants risque de le mettre dans l’inconfort, un tel contexte relationnel pourrait lui procurer du plaisir et l’enciourager à créer des liens. L’idée n’est pas de le faire devenir un parfat extraverti (ce serait impossible, et c’est tant mieux !), mais de lui proposer une situation de jeu plus adaptée à sa sensibilité.

Veiller à ce que les autres enfants respectent son espace de jeu et sa tranquillité. Dans l’univers d’une collectivité - qui s’apparente parfois à une véritable jungle ! - les enfants explorent l’ensemble de l’espace et se saisissent des jouets qui sont à leur portée, sans se soucier du tort qu’ils occasionnent à leurs petits congénères. Bien entendu, ce n’est pas de la méchanceté. A leurs âges, ils ne parviennent pas encore suffisamment à se décentrer pour faire preuve d’une telle empathie à l’égard de l’autre. C’est donc aux professionnels de veiller à ce que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. Dans le cas d’un enfant qui préfère jouer seul, n’hésitez pas à lui installer un petit tapis au sol qui lui permettra de délimiter son espace de jeu. Sachez d’ailleurs que cette manière de « matérialiser » l’espace individuel de jeu est bénéfique à tous les enfants !

Rassurer les parents. Il est probable que les parents soient préoccupés par le manque de sociabilité apparente de leur enfant et qu’ils espèrent que, le soir venu, vous leur dites que leur petite Chloé a très bien joué avec Paolo et le camion rouge aujourd’hui ! Pendant les temps de transmission, veillez à souligner ses atouts, à décrire avec précision certaines des activités qu’il a menées seul. Pour beaucoup de parents, votre regard de professionnel a une grande valeur et une réelle légitimité. N’hésitez pas à exploiter ce potentiel pour les rassurer sur les ressources et les qualités de leur enfant.
Article rédigé par : Héloïse Junier
Publié le 21 août 2017
Mis à jour le 02 janvier 2018