La méthode Freinet a-t-elle sa place en petite enfance ?

Parmi les méthodes actives les plus citées, figure le courant Freinet. Associé, depuis son origine, au système scolaire, il a peu ou pas d’applications en crèche ou chez l’assistante maternelle. D’ailleurs, même quand il est évoqué dans les projets d’établissement ou d’accueil, il n’est représenté par aucune mesure concrète et visible au quotidien. Alors, pourquoi  se référer à la pédagogie Freinet quand on travaille avec des bébés ?  Le point de vue de Fabienne Agnès Lévine, psychopédagogue .
Deux pédagogues au nom de Freinet
Lorsqu’on cite la pédagogie Freinet, on pense à l’instituteur Célestin Freinet (1896-1966) et on oublie trop souvent Élise (1898-1983), institutrice elle aussi. Originaires tous les deux du sud de la France, ils se sont rencontrés en 1925 et se sont mariés l’année suivante. Investis dans une activité militante communiste et syndicale, ils ont été de grands défenseurs de l’école pour tous et ont posé les bases d’une pédagogie populaire. Ils ont été obligés de quitter l’école publique en 1933 suite à de graves conflits avec la municipalité de Saint-Paul-de-Vence tant pour leurs opinions politiques que pour leurs méthodes non conventionnelles. Dès l’année suivante, le couple Freinet s’est engagé dans un projet d’école qu’ils ont fait construire à quelques kilomètres de là. Une rare expérience d’école privée et destinée aux enfants les plus pauvres, avant de devenir une école publique expérimentale, de 1961 à nos jours. Depuis, les apports de ces deux pédagogues, autour de l’imprimerie et de la correspondance à l’école pour l’un, à propos de la place de l’art dans l’éducation pour l’autre, ont acquis une dimension internationale.

Les techniques Freinet, pour des élèves libres et solidaires
Le courant Freinet repose sur la participation active de l’enfant à ses apprentissages par le biais de différents moyens : l’écriture, le journal, le dessin, le plan de travail individuel, le projet de groupe... Dès la petite section de maternelle, les enfants sont invités à rédiger, par l’intermédiaire de l’enseignant qui écrit sous leur dictée et les aide à formuler leurs idées. Dans les classes Freinet, petits et grands commencent leur journée par la « causette » du matin, temps régi par des règles de prise de parole et permettant à chacun de s’exprimer. Ce rituel appelé aussi le « Quoi de neuf ? », aussi simple soit-il, n’est pas plus applicable tel quel à l’âge de la crèche que les autres techniques Freinet. Peut-être que des termes ayant une signification bien précise dans un environnement Freinet sont susceptibles d’induire en erreur en laissant croire qu’ils concernent aussi l’accompagnement des bébés : expression libre, tâtonnement expérimental, méthode naturelle ? Or, il s’agit d’outils spécifiques à développer en classe pour aider chaque élève à construire ses savoirs ou ses savoir-faire et non pas de notions générales sur le début du développement psychomoteur et cognitif. Les bases de la méthode Freinet que les éducateurs de jeunes enfants découvrent pendant leur formation initiale ne peut être que bénéfique car les bébés aussi, ont besoin, à leur manière, d’une éducation propice à l’expérimentation et à la coopération. Mais aucun outil pédagogique, aucune piste d’organisation de l’accueil des tout-petits dans les écrits des Freinet et de leurs successeurs.

Freinet, une méthode active de l’Éducation nouvelle
Pour rappel, l’Éducation nouvelle est ce grand mouvement né au début du XXe siècle qui a rassemblé surtout des enseignants, des médecins et des psychologues en rupture avec les méthodes et les valeurs de la pédagogie traditionnelle de l’époque. Célestin Freinet a participé au congrès de ce mouvement lorsque celui-ci s’est tenu en 1932 près de chez lui, à Nice mais a pris ses distances ensuite, du fait d’un manque d’intérêt de ses pairs pour sa classe unique de campagne au fonctionnement original. Son nom est souvent associé à celui de Montessori, de par leur notoriété. Leurs méthodes ont forcément des points communs, du fait de leur ancrage dans le même courant d’idées. Ainsi, les deux pédagogues partageaient la volonté d’une éducation à la paix, de manière apolitique pour l’une, autour d’un projet d’« école du peuple » pour l’autre. Tous deux défendaient une méthode éducative naturelle, fondée sur la force de l’expérience et le plaisir d’agir, une fois que le milieu a été organisé par les adultes. Mais la finalité attribuée à l’éducation, à savoir un individu autonome et responsable pour l’une et un citoyen en révolte contre la société capitaliste pour le second, n’est pas la même. De plus, Montessori, dont l’essentiel des apports concerne les enfants de 3 à 6 ans, a fourni des réponses aux besoins de l’enfant dès la naissance alors que Freinet, lui, s’est consacré à la période de scolarisation, de 3 à 18 ans. Certes, les trois premières années nécessitent un même climat non autoritaire que celui préconisé par Freinet mais les besoins du jeune enfant répondent à d’autres critères que ceux qu’il a énoncés, en lien avec les  savoirs scolaires.

Le courant Freinet dans les crèches, illusion ou réalité ?
Sauf erreur, il n’existe pas de lieux d’accueil de la petite enfance associés au mouvement Freinet. Les enseignants qui y adhérent ont en commun d’être des personnes engagées humainement pour une société plus égalitaire et exercent essentiellement dans des établissements scolaires publics, de l’école maternelle au lycée. De ce fait, aucune proposition pédagogique dite Freinet n’aborde directement des points concernant l’accueil du jeune enfant, de la naissance à 3 ans. Rien n’empêche cependant les professionnels de la petite enfance de partager les idées de Freinet en tant que pédagogue appartenant à l’Éducation nouvelle. Ils peuvent être séduits par une école décrite comme « une maison d’enfants populaire et laïque, conçue pour servir avant tout l’équilibre, l’harmonie et l’éducation des enfants », comme l’explique Élise Freinet dans un livre paru en 1962 (Naissance de l’école Freinet). Mais au-delà de cette déclaration, ceux qui envisageraient de déclarer un lieu d’accueil de tendance freinétiste devront vérifier qu’ils partagent le même idéal de société. Et surtout, ils devront trouver, au sein de la pédagogie Freinet, des éléments à adapter aux très jeunes enfants. Mais lesquels ?

Citer un pédagogue célèbre ne suffit pas  
Pour élaborer un projet éducatif en lien avec les valeurs de l’Éducation nouvelle, il ne suffit donc pas de piocher parmi une série de mots-clés et de citer un des pédagogues qui ont marqué ce mouvement. Il faut vérifier ce que chacun d’eux peut apporter à ses propres pratiques professionnelles en fonction de la spécificité du cadre dans lequel on exerce. Or, avec les moins de 3 ans, le nom de Freinet ne déclenche pas d’emblée une ligne directrice qui guiderait les choix éducatifs en matière d’accueil, de socialisation, d’autonomie, de rythmes de vie, etc. Peut-être cette démarche reste-t-elle à envisager, qui sait ? Dans les classes Freinet, règne un esprit d’entraide qui peut donner envie de cultiver l’empathie dès le plus jeune âge. S’exerce aussi une bienveillance de la part de l’adulte dans sa manière de guider les découvertes et les progrès de chacun qui peut ouvrir des perspectives aux professionnels de la petite enfance. Ce qui est certain : enrichir sa culture pédagogique en découvrant les apports des époux Freinet est une bonne idée et peut contribuer à affiner son regard sur le devenir de l’enfant qui nous est confié. Mais il s’agit plus d’une vision globale que de supports éducatifs à mettre en œuvre dans sa pratique au quotidien. Alors, convoquer Freinet oui, deux fois oui (elle et lui), mais à condition de savoir pourquoi et pour quoi.

Pour en savoir plus
Le site du mouvement Freinet
Sous la direction de Martine Boncourt, Dictionnaire de la pédagogie Freinet, ESF, 2018





 
Article rédigé par : Fabienne Agnès Levine
Publié le 06 janvier 2022
Mis à jour le 06 janvier 2022