La référence doit-elle être la référence dans la petite enfance ?

La référence, notion piklérienne découlant des travaux notamment de John Bowlby, est inégalement appliquée dans les structures d’accueil du jeune enfant.  Pas, peu, mal, beaucoup, trop … ! C’est une notion souvent mal comprise. Anthony Stephanov, éducateur de jeunes enfants, directeur de deux micro crèches  Païdou en région parisienne, s’interroge sur la pertinence de ce « système » et sur ses vrais enjeux pour les pros et les enfants. Voici son point de vue : critique, tranché mais argumenté, à contre-courant.
Dans les lieux d’accueil de la petite enfance, notre travail est d’accompagner quotidiennement la séparation que vit l’enfant avec ses parents. Pour cela, une des méthodes les plus appliquées est de mettre en place un système de référence. En effet, ce système a pour but de rendre prévisible l’accueil de l’enfant durant la journée car il pourra savoir quel professionnel va s’occuper de lui tout au long de ses semaines passées au sein de ce lieu. Ainsi, un enfant sera accompagné sur les temps importants (change, repas, sommeil) par le même adulte. Il est donc primordial de se demander si ce système est la panacée et surtout, quels enjeux se cachent derrière cette référence.

Deux conceptions de l’attachement
Si l’accompagnement de la séparation est au cœur de notre travail, elle va de pair avec la notion d’attachement car pour qu’il y ait une séparation à accompagner, c’est bien que l’enfant a dû, un jour, s’attacher. Derrière la référence, nous proposons à l’enfant de « s’attacher » à un nouvel adulte, ou en tout cas, nous faisons le pari que c’est de cet attachement individuel que va naitre une certaine sérénité pour aborder la séparation.
Or, l’attachement est une notion complexe à aborder. Afin d’illustrer cela, j’aimerais faire le parallèle entre la vision de deux psychanalystes célèbres : Sigmund Freud et John Bowlby.
D’un côté, l’approche freudienne montre que l’attachement est une pulsion secondaire, pulsion qui est fortement liée au besoin primaire de nourriture de l’enfant. C’est parce que l’enfant a besoin de se nourrir qu’il va s’attacher aux personnes qui lui permettent de combler ce besoin. Dans ce cas, puisque l’enfant prend toujours son repas avec son référent, un lien d’attachement pourrait se créer, assurant ainsi à l’enfant des bases solides pour vivre la séparation.
De l’autre côté, John Bowlby va émettre l’hypothèse selon laquelle l’attachement est un besoin primaire pour l’enfant. Ce besoin fondamental dans le développement de l’enfant n’est donc pas dépendant d’un autre besoin. Pour lui, l’attachement a deux fonctions principales : une fonction de protection car l’enfant, vulnérable durant les premières années de vie, va naturellement s’attacher aux adultes qui lui assurent sa survie ; et une fonction de socialisation car petit à petit, l’attachement va se déplacer à des groupes de personnes de plus en plus éloignés du cercle familial et va donc devenir un facteur de la structuration de sa personnalité.

Pratique pédagogique ou système d’organisation ?
Cependant, il ne suffit pas de plonger un enfant dans un nouveau groupe pour qu’il s’attache automatiquement : le processus de socialisation est bien plus complexe mais pour que la fonction de socialisation de l’attachement soit bien vécue par l’enfant, il faut que celui-ci soit certain de pouvoir reprendre contact avec ses parents (c’est pour cela que nous répondons à ses questions ou nous posons des mots sur l’absence de ses parents tout au long de la journée) et il faut aussi que les autres besoins liés à son rythme (sommeil, repas) soient comblés de façon appropriée. En ce sens, dans les lieux d’accueil, le référent est le garant du respect du rythme de l’enfant car son accompagnement individuel lui permet d’avoir une connaissance accrue de son rythme et donc de répondre à ses besoins avec une grande efficacité.
La référence apparait donc ici comme une pratique pédagogique adaptée à l’accueil du jeune enfant, et si elle est si populaire c’est parce qu’elle permet d’organiser plus facilement la journée des professionnels. Tel professionnel a trois ou quatre enfants en référence et il sait en arrivant comment et quels enfants il accompagnera. Le système de référence a donc aussi un enjeu lié à l’organisation générale de l’équipe.

Les limites de la référence
Cependant, nous avons tous des cas concrets en tête où la référence peut être mal vécue par l’enfant mais aussi par l’équipe. Il est possible, selon moi, de citer trois limites au système de référence : tout d’abord, l’enfant peut se sentir perdu quand la personne de référence est absente. En d’autres termes, il réactive la séparation d’avec la mère et/ou le père déjà si difficile à vivre pour lui. De plus, la référence se fait aléatoirement : le plus souvent le référent est nommé bien avant de connaitre l’enfant afin de respecter un nombre cohérent d’enfants par référent. Enfin, le système de référence entraine de facto un effet de déresponsabilisation voire de désinvestissement de la part des autres membres de l’équipe vis-à-vis de tel enfant.
J’aimerais donc nuancer l’idée selon laquelle la vie en collectivité peut être dangereuse pour un bébé s’il n’a pas un lien privilégié avec un adulte qui répond à ses besoins. Je pense qu’il faut venir opposer à la référence la notion d’individualisation pour pouvoir limiter les effets négatifs de ce système. En effet, pour moi, l’individualisation ne se résume pas à un simple face à face entre un professionnel et un enfant, et n’est donc pas ancrée dans une relation unique d’un enfant à un adulte seul. Elle consiste plutôt dans la prise en compte d’un enfant individuel par une équipe. L’individualisation caractérise ici la façon de penser l’enfant accueilli et non la modalité de la relation. C’est pourquoi au terme de « référent », je préfère employer celui « d’intermédiaire privilégié » car il décrit pour moi davantage la réalité. Lors des premiers jours, le professionnel qui accueille l’enfant et sa famille demeurera le premier acteur de la relation et aura, de fait, une vigilance plus importante envers cet enfant. Cette relation privilégiée est le fondement de la confiance que les parents acquerront au fil du temps.

Travail d’équipe et intermédiaire privilégié
Je pose ici l’hypothèse qu’après ces premières semaines de familiarisation, l’équipe de professionnels tout entière pourrait fonctionner comme référence auprès de l’enfant à condition de mettre à disposition les outils nécessaires à la communication et à une certaine continuité des soins pour l’enfant en gardant cette idée « d’intermédiaire privilégié ». Il s’agit pour les professionnels d’organiser l’accueil du quotidien en rendant la journée de l’enfant prévisible et rythmée par des temps personnalisés : ce travail n’est possible qu’en équipe. Enfin, si l’ensemble des professionnels accueillent et accompagnent tous les enfants, nous aurons alors un mélange des points de vue et des observations bénéfiques à l’enfant : cela permettra non seulement d’affiner les pratiques et les soins en direction de cet enfant, d’en avoir une meilleure connaissance mais également de se prémunir d’accueillir les familles selon nos propres représentations et nos propres pratiques individuelles qui n’ont pas toujours de sens avec le projet pédagogique du lieu où nous exerçons.

Ne pas faire l’économie de la réflexion !
Être conscient des limites du système de référence doit permettre à chaque équipe, chaque lieu, chaque professionnel de réfléchir à l’accueil qu’ils proposent aux enfants. Tant de contraintes et de paramètres (nombre d’enfants, aménagement de l’espace, nombre de professionnels) viennent rendre unique chaque situation. Que nous parlions d’attachement, de référence, d’individualisation ou relation privilégiée, il est important d’adapter nos pratiques aux enfants que nous accueillons pour que notre organisation leur permette de se développer sereinement au milieu d’adultes disponibles et sûrs de leurs références.
 
Article rédigé par : Anthony Stephanov
Publié le 15 mai 2019
Mis à jour le 19 août 2019