Méthode Fröbel : quels apports à la petite enfance ?

Froebelien, froebelienne : l’adjectif sert à désigner un matériel, un jouet, un projet, une méthode ou un établissement. Il se rencontre au détour d’un texte sur la pédagogie préscolaire ou dans un catalogue de matériel éducatif. On trouve aussi, moins souvent, froebelisme, le nom qui désigne l’adhésion à la pensée de Friedrich Fröbel (écrit aussi Froebel) ou la mise en application de sa méthode. Qui est ce pédagogue du XIXe siècle ? Que reste-t-il de ses idées et de ses inventions ? L'éclairage de la psychopédagogue Fabienne Agnès Levine.
Fröbel, un pionnier de la pédagogie de la petite enfance
Friedrich Fröbel est né dans le centre de l’Allemagne en 1782. Il a étudié différentes disciplines scientifiques et a essayé plusieurs métiers avant de découvrir sa vocation pour l’enseignement en général et pour l’éducation des jeunes enfants en particulier. Il a approfondi les idées de J. H. Pestalozzi, pédagogue suisse à la grande renommée en Europe et dont il a été le disciple. 
Il a exposé sa propre vision en 1826 dans L’éducation de l’homme, traité pédagogique dans lequel les références philosophiques et les sentiments religieux sont nombreux. Y sont présentes aussi des notions qui parlent aux professionnels de la petite enfance d’aujourd’hui : la place de l’art, le contact avec la nature, le langage, le jeu spontané. Effectivement, c’est un des premiers textes dans lequel le jeu du jeune enfant est valorisé sur un ton lyrique qui caractérise l’auteur : « Cette époque où l’enfant, jouant avec tant d’ardeur et de confiance, se développe dans le jeu, n’est-elle pas la plus belle manifestation de sa vie ? […] Les jeux de cet âge sont les bourgeons de toute la vie de l’homme ; car celui-ci, tout en s’y développant, y révèle aussi les dispositions les plus intimes de sa vie intérieure. » Dans d’autres livres, il est plus concret avec des conseils donnés pour l’éducation familiale des deux premières années (Les causeries de la mère destinées à l’éducation des tout-petits) et des idées de jeux chantés (Les chants de la mère). 
Son œuvre a surtout été diffusée après sa mort (en 1852), au cours de conférences auprès des professionnels de l’éducation faites par ses adeptes. Des manuels pour les jardins d’enfants ont aussi été publiés dans plusieurs langues. Y sont décrits, en lien avec sa pensée pédagogique, des jeux de manipulation et de construction, des jeux de mouvement et accompagnés de chants, ainsi que des activités ludiques et créatives.

Fröbel, l’inventeur du jardin d’enfants 
En 1840, quelques années après avoir créé un institut dédié à la fois à la fabrication de jouets et à la formation des mères, accompagnés de leurs jeunes enfants, Fröbel eut l’idée – au cours d’une promenade en pleine nature – d’appeler ce lieu « Kindergarten », c’est-à-dire jardin d’enfants. « Jardin », dans la mesure où l’enfant est décrit comme une plante que les adultes aident à grandir, tout en préservant son élan vital et sa spontanéité. « Jardin » aussi, du fait de l’attribution, à chaque enfant, d’un coin de jardin ou jardinet, ou simplement d’une caisse remplie de terre, pour l’aménager à sa manière et commencer à prendre soin de la nature à son niveau. Une idée qu’on retrouve dans toutes les initiatives actuelles autour de la nature par les professionnels de la petite enfance. 
Petit à petit, son institut n’accueillit plus que des groupes d’enfants et fut complété par un cours pour former des guides d’enfants, appelées ensuite jardinières d’enfants. Fin XIXe siècle et début XXe, ce modèle fut, après des péripéties pour des raisons politiques, repris dans des villes européennes et dans le monde, quoique réservé aux familles aisées puisque payant. Encore aujourd’hui, le mot « Kindergarten » est utilisé dans plusieurs pays, en Europe mais aussi aux États-Unis, en Chine et au Japon par exemple. En France, depuis sa création, le jardin d’enfants est en concurrence avec l’école maternelle, débat réactivé par la loi de 2019 sur l’instruction obligatoire.

Fröbel et la théorie du jeu
La pensée de Fröbel s’est développée autour d’une notion largement commentée dans sa dimension philosophique, le principe d’« unification de la vie ». Elle est orientée sur les sept premières années et donne une place centrale au jeu, que le pédagogue qualifiait de « miroir de la vie ». Le rôle de la mère, attentive au besoin de mouvement de son enfant, est d’utiliser sa voix, les gestes, les objets pour l’éveiller, tout en respectant son activité spontanée. C’est dans la famille que le jeune enfant entame un travail à la fois d’intériorisation et d’extériorisation, deux autres notions très présentes dans les écrits de l’auteur. Grâce au jardin d’enfants, son développement global peut se poursuivre au sein d’un groupe au travers du jeu libre, des rondes, des jeux chantés, du jardinage, des manipulations et des créations, tout ce que Fröbel considère comme les meilleures préparations, sans se presser, aux apprentissages scolaires que seront lire, écrire, calculer.  
L’activité est individuelle mais dans un groupe dans lequel il y a de la joie et du mouvement. La démarche est intuitive mais grâce à un adulte qui guide, que ce soit pour découvrir la nature, pour faire de la gymnastique ou pour donner à manipuler librement des jouets pensés pour lui. En plus de l’épanouissement visé par ces activités, on trouve dans la méthode froebelienne le but d’accompagner le jeune enfant vers la compréhension des formes de la vie quotidienne, des formes esthétiques et des formes mathématiques. Autant dire que la pédagogie froebelienne ne s’apprend pas en un jour.  

Les balles, les autres volumes et les boîtes de construction
Fröbel a conçu, pour compléter les jeux sans matériel et les activités manuelles, une catégorie d’objets, la plupart en bois et rangés soigneusement dans des boîtes accompagnées d’un descriptif précis. Il les a appelés « dons (au sens de cadeau) pour jouer » (Spielgaben en allemand) et sont au nombre de six à dix selon les points de vue, chacun comportant une série d’objets. Seul le premier, particulièrement attirant et destiné en premier lieu au tout-petit dans la famille, est en laine : six balles de couleurs vives, chacune avec un cordon de quelques centimètres assorti, toutes rangées dans une boîte en bois, ça n’a l’air de rien mais ça peut être le point de départ de quantité de jeux avec le bébé, dont les manuels froebeliens proposent un déroulement précis, planches visuelles à l’appui. Le second don : une boule, un cylindre et un cube ; les troisième et quatrième : un cube composé de huit petits cubes et le même, composé de huit briques ; les deux derniers : le même cube, composés d’autres éléments qui enrichissent les combinaisons possibles. S’ajoutent aux six dons principaux, d’autres séries de planchettes, de bâtonnets et de formes sphériques, de petite taille et propices à toutes sortes de construction.
Tout le matériel Fröbel se reconnaît à ses qualités esthétiques et à la particularité de ses formes géométriques. Malgré la rigueur de sa conception, en accord avec l’idée de former l’enfant à l’esprit scientifique tout en jouant, il se prête bien à la libre exploration et aux transformations, l’idée étant de laisser l’enfant créatif face à la richesse de ce matériel.

Les occupations manuelles favorables au développement de l'intelligence
Qui n’a pas connu, lorsqu’il était enfant ou comme parent, le découpage, le pliage, le tissage, les perles, en plus d’autres activités manuelles (dessin, modelage) ? Toutes ces propositions, qui existaient déjà, ont été mises en valeur par Fröbel en tant qu’« occupations » particulièrement favorables au développement de l’intelligence, à condition d’être présentées de manière organisée et progressive. L’une d’elle est le tissage avec des bandes de papier de deux couleurs (ou plus), à faire passer dessus, dessous, jusqu’à former une surface tressée. La plupart de ces « occupations » ont été introduites dans les programmes de l’école maternelle française depuis sa création à la fin du XIXe siècle ; elles y ont encore une place importante mais tellement éloignées de l’état d’esprit froebelien. Certaines d’entre elles sont même présentées aux enfants de l’âge de la crèche, ce qui ne faisait pas partie du projet du pédagogue, qui les destinaient à des enfants de plus de 3 ans.

Fröbel, le retour
Le nom de cet admirateur du philosophe Jean-Jacques Rousseau, Friedrich Fröbel, réapparaît dans les revues professionnelles, dans les livres spécialisés et dans les catalogues de matériel éducatif pour la petite enfance. Dans d’autres pays, en Allemagne bien sûr, mais aussi en Suisse, en Belgique, au Royaume-Uni ou aux États-Unis, des associations autour du pédagogue existent depuis longtemps et font rayonner ses idées philosophiques et pédagogiques (colloques, expositions…) ; des formations complètes à la méthode froebelienne y sont organisées. En France, le passé des relations franco-allemandes a pu justifier la discrétion autour de la pédagogie Fröbel, de nos jours c’est plus le barrage de la langue qui peut expliquer en partie la méconnaissance des apports de ce grand pédagogue. Il est encore temps de réparer cet oubli. 
 
Article rédigé par : Fabienne Agnès Levine
Publié le 17 février 2022
Mis à jour le 07 avril 2022