PARLER Bambin

PARLER Bambin veut renforcer le langage des tout-petits

C’est un dispositif ambitieux, généreux mais controversé, adopté par une cinquantaine de crèches, qui s’appuie sur des recherches sérieuses. Sa mise en application repose sur les professionnels de la petite enfance. Les résultats semblent prometteurs mais méritent une évaluation plus scientifique. Dans ce but, En 2016 débute une étude nationale qui s’étendra sur 4 ans.
Michel Destot
enfants qui regardent un livre
A l’origine, le Dr Michel Zorman, médecin et chercheur à l’Université et au CHU de Grenoble proposait une méthodologie assez rigide et poussée, associée à une perception du développement du langage très scientifique qui suscite encore de vives réactions. Ses travaux sur le langage s’inspirent directement d’expériences d’envergure, menées aux Etats-Unis et au Canada, qui mettenten évidence l’influence de l’environnement de l’enfant sur ses acquisitions en matière de langage (notamment un milieu défavorisé, une famille monoparentale, le chômage, le manque de diplômes etc.). Ces études longitudinales justifient que le niveau de langage atteint à 2 ou 3 ans aun impact certain sur les apprentissages scolaires, les capacités de compréhension en lecture, les compétences syntaxiques et le vocabulaire. En partant de ce postulat, le projet PARLER Bambina été théorisé puis expérimentédans deux crèches de Grenoble, en collaboration avec le Centre Communal d’Action Sociale (CCAS). Mais au fil de ses observations et de seséchanges avec les professionnels de la petite enfance « dont il a beaucoup appris », le Dr. Zorman a manifestement assouplicertaines postures excessives de son dispositif, dans la méthodologie comme dans la pratique.

Des ateliers pour booster les « petits parleurs » 
Acteurs de premier plan dans le dispositif PARLER Bambin, les personnels des crèches entrées ces dernières années dans le dispositif ont été forméssur trois volets. Dans un premier temps, on leur recommande de solliciter les enfants dans leur environnement quotidien pour les inciter à parler.Individualiser la relation avec chacun d’entre euxen évitant l’usage du « on », en prénommant les enfants, en prenant le temps de converser avec eux, même avec les plus petits. Mais aussi, éviter d’anticiper leurs demandes, ne pas tout mettre à portée de main pour leur donner l’occasion de demander, quitte à semer quelques obstacles… Ensuite,le dispositif demande la mise en place d’ateliers de langagepar groupe de deux ou trois, pendant 15 à 20 minutes, trois fois par semaine. La conversation s’appuie sur des outils simples (livres, photos) dans le but d’enrichir le vocabulaire et de renforcer l’estime de soi de ces enfants (dès 18 mois-2 ans) préalablement repérés « petits parleurs » par les équipes.Leurs progrès sont évalués et consignés après chaque atelier. Enfin, l’implication des parents reste un point essentiel dans la réussite du dispositif. L’équipe s’assure de leur coopération par des transmissions plus larges sur le développement de l’enfant, tente de les sensibiliser au plaisir du langage et de la lecture avec leur enfant, et les sollicite pour l’évaluer à la maison. Mais les structures qui appliquent aujourd’hui PARLER Bambin semblent, malgré une formation commune, adapter le dispositif à leurs sensibilités et à ce que leur permettent leurs effectifs,qui n’ont pas été renforcés pour autant.Ici on a adopté les « bonnes pratiques » pour favoriser le langage au quotidien mais l’idée des ateliers a été laissée de côté, faute de personnel et d’espace nécessaire. Là, on applique le programme à la lettre en remplissant des fiches et traçant des courbes d’évaluation. Ailleurs, hors de question d’évaluer et de tester l’enfant, la simple observation et le dialogue d’équipe restent les meilleurs outils.

Une étude nationale pour une vision à long terme 
Aujourd’hui, une cinquantaine de crèches dans près de quinze villes ont adopté PARLER Bambin et l’ANSA a lancé en ce début d’année une grande campagne d’essaimage pour convaincre de nouvelles municipalités (proposant un nombre minimal de 4 EJAE) d’adopter le dispositif. Si leur enthousiasme est palpable, il est celui d’un nouveau projet stimulant, aux bénéfices rapides et visibles. Mais l’on manque encore de recul sur les effets à long terme d’une telle stimulation. « Les compétences de langage acquises dans leur 3e année vont elles perdurer ? » interrogeait le Dr. Zorman en 2011 dans la revue ANAE. La Fédération des Orthophonistes de France (FOF) et la FNEJE 38 associée au collectif Pasde0deconduite, montrent leur inquiétude et mettent en garde sur les dérives possibles de ce type de dispositif, sans trouver beaucoup d’écho auprès des politiques, emballés par la visée sociale du projet. « L’échange attendu est vu sous l’angle de la répétition (…) Le langage n’est pas QUE la langue bien formulée. La façon dont chaque enfant développe son langage est unique et ne répond pas à un programme d’apprentissage. » soulève la FOF. Pour le collectif Pasde0deconduite, « l’intention louable de favoriser la future réussite scolaire des tout petits passe ici par une pression exprimée sur des enfants encore petits. » A la FNEJE 38, on s’offusque de ce dépistage précoce. « Arrêtons de pousser les enfants trop tôt par rapport à leur développement ! » demande Elodie Cuvillier, présidente de l’association. 
Projet lauréat 2015 de « La France s’engage », PARLER Bambin fera l’objet, ces quatre prochaines années, d’un programme de recherche pluridisciplinaire mené par le J-Pal / Ecole d’Economie de Paris et Laboratoire dynamique du langage sur toutes les nouvelles structures qui entreront dans le dispositif dès 2016. Cette étude nationale permettra d’analyser en profondeur la formation et l’accompagnement PARLER Bambin et leur impact sur les pratiques professionnelles puis sur le développement des enfants. L’ANSA espère ainsi crédibiliser son programme auprès des élus et des professionnels de la petite enfance que les contraintes du programme de recherche et de la formation semblent pour l’instant rebuter, malgré leur enthousiasme pour le projet. Une évolution à suivre de près.
Article rédigé par : Laurence Yème
Modifié le 14 mars 2016

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