Petite enfance : la bienveillance, encore et toujours

La bienveillance est un maître mot de l’univers professionnel de la petite enfance. Elle est le fondement même de nos métiers, le socle sur lequel toutes nos pratiques doivent se construire. Ainsi, lorsque nous évoquons notre cœur de métier aujourd’hui, accueillir et accompagner l’enfant et sa famille avec bienveillance nous parait d’une incontournable évidence. Pourtant, il arrive que dans le quotidien des structures d’accueil, certains actes, certains mots, s’éloignent de cet indispensable fil conducteur.  Afin de lutter contre ces dérives, Karine Laurent, EJE, formatrice petite enfance propose de se repencher régulièrement sur ce concept de bienveillance et de de se rappeler sa nécessaire mise en œuvre.
L’héritage de Bowlby, Maria Montessori et Emmi Pikler
Pendant de nombreuses années, notre cœur de métier fut de prendre soin de l’enfant dans une dimension essentiellement sanitaire : protéger la santé de l’enfant était alors l’absolue priorité. Chemin faisant, des chercheurs comme John Bowlby et Mary Ainsworth ont mis en lumière le besoin d’attachement comme étant tout aussi vital que celui de manger ou de dormir. Nourries notamment par ces théories, nos pratiques ont évolué et nous savons aujourd’hui qu’il est essentiel d’appréhender le jeune enfant dans sa globalité et de prendre soin de lui tant d’un point de vue psychique que physiologique. Les approches pédagogiques de Maria Montessori et d’Emmi Pikler s’inscrivent dans cette même lignée.  Elles mettent en avant les compétences propres aux enfants et le rôle d’un adulte accompagnant et soutenant le développement de ces compétences avec respect et attention. Dès lors, le concept de bienveillance est devenu incontournable.

Garantir la sécurité affective
Pour un bébé, l’entrée en structure d’accueil est une nouvelle étape annonciatrice d’incroyables changements. Centre de l’univers de ses parents depuis sa naissance, il découvre un monde nouveau au sein duquel il ne sera plus le seul sujet d’attention. Pour ce faire, il a besoin d’être étayé par sa famille mais également par les professionnels qui prennent soin de lui au quotidien. Afin de soutenir le développement de cette sécurité affective, il est indispensable de mettre en œuvre des pratiques pensées dans ce sens : le holding et le handling chers à Winnicott, la continuité de soins pour limiter les micro-séparations, les rituels pour structurer le temps, l’aménagement pour se repérer dans l’espace, la posture de phare pour voir et être vu, toutes ces pratiques que nous connaissons doivent être appliquées sans modération. Elles nous permettent de construire une organisation centrée sur les besoins de l’enfant, afin qu’il puisse construire des repères dans son nouvel univers et y prendre sa place.

Accompagner les émotions
Nous savons que le bébé communique bien avant l’accès au langage. Ses mimiques, ses gestes et ses pleurs sont autant de signaux qu’il envoie pour nous informer de son état du moment.  L’accompagnement de l’adulte est alors primordial : en mettant des mots sur ce que l’enfant nous donne à voir, nous lui permettons peu à peu de comprendre ce qui se passe en lui. Par ailleurs, les neurosciences ont apporté un éclairage nouveau sur le développement émotionnel spécifique de l’enfant et ont mis en avant l’importance d’accueillir et d’accompagner les émotions : nous savons aujourd’hui que le caprice n’existe pas et qu’une manifestation émotionnelle doit être accompagnée jusqu’à son terme, avec des mots et des gestes adaptés de la part de l’adulte. Si ce dernier n’assure pas cette fonction, l’enfant se retrouve seul aux prises avec ses émotions, au risque de ne jamais réussir à les comprendre et à mieux en gérer les manifestations.

Favoriser la motricité libre
Parce que l’enfant découvre le monde avec son corps, nous devons penser l’environnement afin qu’il puisse s’y déplacer librement. Les espaces et le matériel doivent permettre une libre exploration et doivent offrir à l’enfant des opportunités d’utiliser ses compétences motrices sous le regard bienveillant de l’adulte. L’enfant qui s’empare d’une chaise et la pousse devant lui avec jubilation ne cherche pas à contrarier l’adulte ; il utilise d’une manière tout à fait pertinente un objet de son environnement pour l’aider à se déplacer.  Ramper, grimper, courir, sauter : tout cela est indispensable au développement moteur de l’enfant et il doit pouvoir mener à bien de telles expériences. Par ailleurs, au-delà de ses capacités physiques, il s’agit pour l’enfant de développer sa confiance en lui, composante indispensable de son bien-être futur.

Nourrir l’expérimentation
Faire des expériences est la meilleure façon pour un enfant de comprendre le monde qui l’entoure et de construire des connaissances. L’enfant est doté d’une curiosité naturelle sans limite que nos propositions pédagogiques peuvent tout aussi bien encourager que freiner. Ainsi, mettre à disposition des enfants du matériel en libre accès, varier régulièrement ce matériel, penser à la complémentarité des objets, enrichir nos espaces de jeux avec des éléments recyclés et des éléments naturels, permet à l’enfant de donner libre cours à sa créativité. Le détournement des jeux et jouets doit également être possible : c’est une source inépuisable d’expérimentation. Et, c’est à fortiori en tentant des expériences auxquelles l’adulte n’aurait jamais pensé, que l’enfant va acquérir de nouvelles connaissances.

En paraphrasant Simone de Beauvoir, on pourrait dire qu’on ne nait pas professionnel de la petite enfance mais qu’on le devient. En effet, lorsque nous terminons nos formations initiales et que nous nous retrouvons sur le terrain, beaucoup reste à apprendre et notre identité professionnelle est à construire. Ainsi, une posture professionnelle bienveillante ne se décrète pas : elle se nourrit en permanence et doit se concrétiser dans chacun de nos mots et dans chacun de nos gestes.
Article rédigé par : Karine Laurent
Publié le 11 mars 2020
Mis à jour le 11 mars 2020