10 idées reçues sur l’approche Pikler Loczy

L’approche piklérienne, comme tous les courants pédagogiques, est parfois mal comprise ou mal interprétée. On en retient des éléments, qui sortis de leur contexte et déconnectés de la philosophie de la célèbre pédiatre Emmi Pikler, n’ont plus de sens ou du contre-sens.
Pour remédier à ces approximations ou malentendus, on fait le point avec Catherine Peyrot, puéricultrice, cadre de santé, ancienne responsable de crèche, formatrice et aujourd'hui directrice de l’Association Pikler Loczy France. Question de tordre le cou à certaines idées reçues qui ont la vie dure !
1. L'approche piklérienne est dépassée. Cela correspond à une époque - l’après-guerre - et à un accueil en pouponnièreFAUX.
La pensée d’Emmi Pikler est une pensée toujours vivante grâce aux travaux de recherche qui se poursuivent à travers le monde. Preuve en est, en 2018 à Budapest, le symposium international consacré à l’observation piklérienne qui a réuni plus de 600 participants venus du monde entier.
Par ailleurs, Loczy aujourd’hui c’est une crèche de 36 enfants de 6 mois à 3 ans, réunissant trois groupes de 12 enfants (d’âges mélangés). La pouponnière a fermé en 2011 et la crèche a ouvert en 2006. Les professionnelles des deux entités ont donc travaillé ensemble et aujourd’hui chaque groupe d’enfants est accompagné par trois éducatrices (NDLR : l’équivalent de nos auxiliaires de puériculture) : une ancienne de la pouponnière avec presque trente ans d’expérience « piklérienne » et deux jeunes professionnelles.
Ce sont des équipes toujours en questionnement qui ajustent leurs pratiques en fonction de leurs observations afin de répondre au mieux aux besoins exprimés des bébés. L’enfant est au cœur de la réflexion et l’organisation est centrée sur les besoins de l’enfant. Finalement aujourd’hui, les neurosciences ne viennent que confirmer les recherches piklériennes : l’empathie est fondamentale. Un tout-petit, pour se construire, a besoin d’un adulte attentionné, fiable, prévisible et intéressé par l’activité autonome de l’enfant. Donc la pensée piklérienne, loin d’être dépassée, est bien actuelle.  

2. La motricité libre peut retarder le développement moteur de l’enfantFAUX.
Tout enfant né à terme va pouvoir tirer des bénéfices d’une activité motrice autonome. Ses premiers gestes vont lui permettre de se sentir capable et compétent et donc forger les bases de son estime de soi. Estime de soi qui se renforcera au fil de ses expériences et expérimentations. Bouger, pour un tout-petit, c’est penser ! Il construit sa pensée en bougeant, en découvrant son environnement.
Pour Emmi Pikler c’est clair : il n’est pas nécessaire de stimuler un bébé. La meilleure stimulation, c’est son environnement humain et matériel. Aucun enfant n’a besoin d’une stimulation autre que celle de la confiance de l’adulte.
Des recherches sur 700 enfants* en motricité libre ont montré que certains enfants (notamment ceux de petits poids à la naissance) ont un développement psychomoteur plus lent. Or ce n’est pas la rapidité des acquisitions qui compte, mais la qualité du geste. Tous les enfants - hors difficultés ou handicaps identifiés- marcheront entre 9 mois et deux ans. En revanche, on sait que l’ordre d’acquisition reste immuable : tous les bébés passent par les mêmes étapes dans leur développement et ont les mêmes stratégies pour atteindre la verticalité.

A savoir : on oublie trop souvent le rôle de la manipulation dans le développement psychomoteur de l’enfant. C’est pourtant un axe important (et là d’ailleurs les temps d’acquisition sont beaucoup plus serrés). La manipulation ? C’est par exemple faire passer un objet d’une main à l’autre, c’est la façon dont le bébé saisit un jouet …

Ce qu’explique fort bien Anna Tardos, la fille d’Emmi Pikler : « Le nourrisson, dans les conditions adéquates, occupé par lui-même, par sa main, par ses mouvements, par son environnement, varie continuellement les formes de son activité : tantôt il regarde autour de lui, tantôt il est totalement absorbé par son propre mouvement mettant en jeu tout son corps ; à un autre moment , il concentre toute son attention sur l’exploration de l’objet qui se trouve dans sa main »

Et c’est finalement l’observation fine de ces manipulations qui peut indiquer de façon précise où l’enfant en est de son développement. Or la manipulation ne peut se concevoir sans motricité libre.
Et c’est plutôt le développement des bébés contenus dans leur maxi-cosy ou transat sans liberté de mouvements, qui pourrait être entravé !

3. La motricité libre a donné lieu à des générations de bébés souffrant de plagiocéphalieFAUX.
Il n’y a jamais eu de bébés « à tête plate » à Loczy ! Les recherches de deux pédiatres françaises** tendent même à prouver « l'impact bénéfique - pour l’enfant - de la mise en place d’un environnement favorisant son activité motrice spontanée » pour prévenir les plagiocéphalies fonctionnelles.
Évidemment, il est préférable que les bébés soient installés à plat dos sur un sol assez ferme. Libres de leurs mouvements. Et surtout encore une fois, pas coincés dans un cosy. Le cosy est certainement ce qu’il a de pire pour la plagiocéphalie car les enfants ne peuvent bouger leur tête.  

4. La référence, c’est impossible à mettre en place dans les structures !FAUX.
S’il est un concept piklérien mal compris, c’est bien la notion de référence. La référence n’a rien à voir avec l’exclusivité !  On sait aujourd’hui que les bébés ont besoin de pouvoir compter sur un adulte stable et prévisible. Un adulte qui le connaisse bien. La référence est un moyen d’atteindre cet objectif. Cela ne veut pas dire un seul adulte qui sera tout le temps avec l’enfant. C’est un adulte qui sera responsable du bien-être de cet enfant-là pendant son séjour à a crèche. Et en son absence, il aura organisé la continuité de l’accueil avec les autres professionnels qui doivent rester peu nombreux.
L’idée de la référence, c’est juste que le professionnel qui connaît le mieux l’enfant partage ses observations pour que tous ceux qui ont affaire à lui ajustent au mieux leurs comportements à ses besoins. Qu’il y ait de la cohérence, et pas des ruptures dans les besoins pour l’enfant.
L’enfant doit juste savoir sur qui il peut en compter en l’absence de ses parents. Le plus important, quelle que soit l’organisation des crèches, étant de lui donner un sentiment de continuité, car pour lui plus les choses sont prévisibles, plus il pourra être acteur de ses soins, participer et anticiper.

5. L'approche piklérienne nie que la socialisation des bébés se fait grâce à la vie en groupeVRAI, mais….
Les enfants ne vont pas à la crèche parce qu’ils ont besoin de se socialiser, mais parce que leurs parents travaillent !
Pour Pikler Loczy la socialisation primaire - qui dure jusqu’aux 3 ans de l’enfant - c’est d’abord et avant tout se connaître soi-même et identifier qu’on est différent de l’autre. Cette première socialisation se met en place à travers le regard de l’adulte dans les temps de soins. C’est dans ses interactions que l’enfant va se nourrir et apprendre à se connaître.
C’est la qualité de la socialisation primaire (la qualité de la relation des adultes avec les enfants) qui va impacter les relations qui vont se nouer avec les autres enfants dans les temps de jeux libres par exemple. A Loczy, l’attention à l’autre est transposée dans ses relations avec les autres enfants. Par une sorte de mimétisme de la relation établie avec l’adulte pendant les soins.
Mais l’intérêt à l’autre ne se manifeste pas véritablement avant la troisième année. Avant 3 ans, l’enfant vit sa vie et à ces âges-là, c’est beaucoup plus important que le collectif. Une socialisation réussie, c’est d’abord une prise en compte de l’individu qui se construit.

6. Ce que Pikler Loczy prévoit pour les temps de soins fait perdre beaucoup de temps aux professionnels … et perturbe l’organisation des structuresVRAI ET FAUX.
Chez Pikler Loczy, prendre du temps pour les soins au bébé est une vraie philosophie. Cela se fonde sur une observation des soins du bébé dès sa naissance. Il faut adopter le rythme de l’enfant qui est différent de celui de l’adulte. Laisser à l’enfant le temps de manifester sa réponse à la question posée par l’adulte. L’idée est qu’on ne peut toucher le corps de l’enfant sans son accord. La condition pour qu’il puisse être acteur de son soin. C’est un temps long, nourri mais ensuite l’adulte est moins sollicité. Parfois on fait les choses vite à la chaîne pour aller faire des activités. Mais garder ce temps individuel de qualité est plus important. Prendre ce temps cela peut paraître long de l’extérieur, néanmoins la professionnelle garde en tête le temps qu’elle a pour le change par exemple et maintient un cadre.        
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    
7. L’approche piklérienne ne convient pas à l’accueil individuel, pour une assistante maternelle ça n’a pas de sensFAUX.
Prenons un seul exemple : la référence. Par essence, chez l’assistante maternelle la référence est là ! Il n’y a pas de problème de ce côté-là. Néanmoins prendre du temps avec chaque bébé reste nécessaire. Mais le plus difficile pour les assistantes maternelles, c’est de trouver la juste proximité. D’où l’intérêt qu’elles soient bien formées et accompagnées.

8. La pédagogie de Pikler Loczy peut se « marier » avec d’autres approches comme Montessori par exempleVRAI, mais…
La pédagogie piklérienne comme celle de Maria Montessori est née au début du XXème siècle. Toutes deux sont dans la même mouvance de ce qu’on a appelé les pédagogies nouvelles. Bien sûr il y a des éléments communs et complémentaires à ces courants de pensée. Mais seul Pikler Loczy s’est interessé depuis le début aux tout-petits de la naissance à trois ans. Et c’est une vraie spécificité. Il y a des ponts entre ces pédagogies mais en vérité l’approche piklérienne se suffit à elle-même.
Néanmoins par exemple dans les ateliers parents-enfants organisés à Loczy, il y a du matériel Montessori à disposition.

9. Mettre en place l’approche piklérienne à 100% nécessite pas mal d’investissements coûteux FAUX et VRAI
Il n’est pas nécessaire de faire des investissements très couteux. Le matériel de motricité homologué par exemple comporte aux maximum 10 éléments. Avec trois essentiels : le triangle et ses barreaux, une estrade qui peut se retourner pour former un bac et un plan incliné. En revanche par exemple, pas besoin de salle de motricité. Ce serait même une hérésie pour Pikler Loczy. En effet, dans la motricité libre, il y a une alternance entre les grands et les petits mouvements qui développent concentration et motricité fine. Il faut des objets peu volumineux (et assez peu coûteux) mais qui permettent des expériences riches.
En revanche il est vrai qu’il faut investir dans la formation des professionnels de l’équipe et dans l'analyse de pratique. C'est indispensable  comprendre la pensée piklérienne et le développement de l’enfant, apprendre à observer l’enfant, réfléchir à ses pratiques.

10. Finalement la philosphie d'Emmi Pikler, ça fait des enfants rois !FAUX.
Dans l’approche piklérienne tout est fait pour l’enfant. Cela ne veut pas dire que l’enfant peut tout faire. Par exemple dans les temps de repas, on ne laissera pas un enfant patouiller dans son assiette avec la nourriture. Tout simplement parce qu’on ne va pas lui laisser faire quelque chose qu’on lui interdira par la suite. On va lui signifier que ce n’est pas ce qu’on attend de lui ? Il y a des limites posées dans la bienveillance. Même au moment privilégié des soins, il y a un cadre. Ce n’est jamais l’enfant qui décide de tout, l’adulte décide mais avec délicatesse en respectant le rythme du tout-petit. Car on respecte toujours son NON.


* Grandir autonome (érés)
** Voir la recherche sur la plagiocéphalie
Article rédigé par : Catherine Lelièvre
Publié le 30 janvier 2019
Mis à jour le 03 février 2019

2 commentaires sur cet article

En tant qu'assistante maternelle, j'ai beaucoup lu sur cette pédagogie et c'est vraiment celle qui me convient et qui convient surtout aux enfants au quotidien. Il faut prendre le temps de bien observer chaque enfant sans perturber son jeu et sa concentration. Il faut dégager de l'espace dans la salle de jeu/salle de vie. Proposer les jeux qui conviennent aux intérêts de chacun (et surtout pas le dernier jouet à la mode!) : le plus simple reste le mieux!
Dans un mode d'accueil collectif tous est pensé dans l'urgence, d'énorme surcharge d'informations qui induisent des tensions d'ordre psychologique et émotionnelles. Loczy c'est une réflexion autour de l'individualisation de l'accueil du jeune enfant. L'enfant se focalise sur sa construction, sur l'acquisition de ses compétences. Il dépend de l'adulte pour ses besoins fondamentaux et le maternage quand il en exprime le besoin. Il prend conscience de son existence a son rythme en inter agissant avec son environnement. Il prend confiance en lui et en l'adulte qui le soutient par son observation et sa voie. La référence est une relation privilégière, elle accompagne l'enfant dans sa construction psychique et affective. Grace a cette relation fiable, il construit les fondations de sa sécurité interieur. La référence en collectivité lui permet d'anticiper les actions et de ne pas les subir, en organisant son monde extérieur on contribue a organisé son monde interieur. Le résultat c'est un groupe d'enfant apaisé et des pros d'avantages dans l'observation, les échanges et la disponibilité psychique.