Pikler LOCZY

Miriam Rasse, directrice de l’association Pikler-Loczy : «L’enfant a besoin de repères »

Miriam Rasse est psychologue en crèche, directrice de l’association Pikler-Loczy de France. Pour les pros de la petite enfance, elle décrypte la relation enfant-professionnel dans l’approche d’Emmi Pikler. Elle invite à s’affranchir du poids du collectif et à se recentrer sur l’enfant dans ces précieux temps de soin qui déterminent la richesse de son activité autonome, son épanouissement dans le groupe et son bon développement psychologique.

 
Miriam Rasse, directrice de l
Les Pros de la Petite Enfance : En accueil collectif, les temps de soin pâtissent souvent du rythme et de l’organisation des structures. Par manque de temps, d’effectifs, de formation, ces précieux moments sont souvent mal considérés ou dispensés à la chaîne…

Miriam Rasse : Il faut savoir qu’à la naissance, la construction du cerveau du tout jeune enfant n’est pas achevée, il est encore dépendant de son entourage qui assure ses besoins vitaux. La qualité des soins reçus est donc essentielle, elle a une influence certaine sur son développement psychologique. Dans un lieu d’accueil, l’enfant a besoin de savoir qui va prendre soin de lui pour assurer sa sécurité affective ; quand et ou cela va se passer pour ne pas être en permanence dans cette quête ; et comment cela sera fait, ce qui va déterminer la façon dont il se construit. Il lui faut des repères. C’est pour cela que l’approche Piklerienne propose « le tour de rôle ». L’enfant peut attendre que ce soit son tour s’il peut s’appuyer sur de bonnes expériences de satisfaction de ses besoins.

Qu’est ce qu’un soin de qualité au regard d’Emmi Pikler ?
Emmi Pikler nous propose une technique de soin au service du bien-être de l’enfant et pas seulement de l’hygiène et de sa sécurité. On oublie souvent que lorsqu’on touche le corps d’un enfant, on entre dans son intimité, on franchit la distance habituelle. On ne devrait pas toucher son corps avant de le lui demander. Alors on prend soin de l’informer de ce que l’on va faire afin qu’il puisse coopérer, qu’il soit présent et actif. On ne peut pas s’occuper du corps de l’enfant sans convoquer sa personne. De fait, distraire l’enfant avec un jeu pour qu’il "se tienne tranquille" pendant qu’on le change parasite cette rencontre individuelle… Emmi Pikler parlait de l’autonomie relative du bébé. Elle a donc imaginé une gestuelle qui anticipe ses capacités qui vont survenir au fur et à mesure de sa maturation. Porter l’enfant, le déposer sur la table à langer, le retourner avec délicatesse, avec des gestes lents qui prennent en compte son tempo et ses capacités motrices, pour éviter les tensions et crispations. Par exemple, pour lui mettre son vêtement, l’adulte enfile la manche sur sa propre main et attend que le l’enfant lui donne sa main pour la dérouler sur son petit bras. Lors des repas, on présente la tétine, la cuillère et on attend que l’enfant ouvre la bouche pour la glisser entre ses lèvres, on ne force pas : c'est lui qui décide s'il en veut ou pas.... Pendant le change, plutôt que d’attraper et de tirer ses pieds vers le haut pour soulever ses fesses, l’adulte peut glisser sa main sous le pli des genoux pour soulever le bassin. Au fil du temps, l’enfant le fera de lui-même lorsqu’il sentira la main se placer. Il est actif s’il peut anticiper, s’il connaît le déroulement du soin, si la technique est commune à chaque personne qui prend soin de lui. Alors bien sur cela nécessite un vrai travail d’équipe pour harmoniser les pratiques ; changer un enfant, donner un biberon, proposer un repas de manière homogène et centrée sur l’enfant, sur ce qu'il exprime de ses besoins, goûts, rythmes, plaisirs et déplaisirs. En effet, bien avant de savoir parler, le bébé communique par ses gestes, ses comportements. Pour se sentir écouté, considéré et pris en compte, le petit enfant a besoin de rencontrer des adultes réceptifs à ces signaux de communication, qui cherchent à leur donner du sens et à lui faire des propositions adéquates. Faisant l'expérience qu'il peut "influencer" l'attitude de l'adulte, l'enfant se perçoit compétent !

L’activité autonome que développe l’enfant est donc intimement liée à ces temps de soin ?
En effet, c’est parce que les enfants bénéficient de cette qualité relationnelle, dans les temps de soin, qu’ils peuvent avoir une activité autonome riche. L’adulte va ainsi pouvoir se consacrer pendant un temps à un enfant car les autres ont une activité autonome qui les intéresse. En collectivité, il est essentiel de privilégier ces temps de rencontre adulte-enfant dans une articulation indissociable avec l’activité autonome. L’un ne peut être mis en place sans l’autre dans une structure. On a souvent une vision réductrice de l’autonomie. Etre autonome, c’est pouvoir faire par soi-même, lorsqu’on en a la capacité et l’envie. Cela demande beaucoup d’humilité de la part de l’adulte : l’aide qu’il apporte à l’enfant doit s’arrêter là ou commence son autonomie.  Ce n’est pas non plus en faire un enfant-roi, tout puissant puisque c’est une proposition faite à l’enfant de réaliser ses envies dans un cadre socialement acceptable et défini par l’adulte.

Dans les Etablissements d’Accueil du Jeune Enfant (EAJE), le poids du collectif se fait particulièrement sentir. Pour un tout-petit, ça doit être compliqué de se construire dans le groupe…
Vivre en collectivité est difficile pour un tout jeune enfant à qui on demande de faire attention aux autres à une période ou il est essentiellement préoccupé par la connaissance et l'affirmation de lui-même. La socialisation, c'est pouvoir prendre en compte l'autre sans renoncer à être soi. Alors en effet, à nous de soutenir la construction de l’individualité de chaque enfant dans le groupe. A nous de résister à l’emprise du collectif et de la collectivisation de l'accueil !  Il est donc essentiel que chaque enfant sache qu’il va avoir son temps individuel, prévisible avec l’adulte et qu’il ait des espaces personnels (son lit, son casier, sa place à table…) et à sa disposition ses objets personnels (tétine, doudou...) pour se retrouver dans le groupe.

Dans ces temps de soin, quelle est la juste distance à adopter ? Jusqu’où aller dans l’attachement ?
On confond souvent le besoin d'attachement de l’enfant et l’attachement de l’adulte. Dès la naissance, le petit enfant est équipé d’un certain nombre de stratégies comportementales pour appeler l’adulte. Il a absolument besoin de savoir qu’il peut compter sur lui pour satisfaire ses besoins, accueillir ses émotions, dans une relation continue. Un adulte stable, fiable c’est à dire dont on peut anticiper les réactions. Bien évidemment, va se créer une relation avec cet adulte. Mais il faut différencier la relation maternelle et parentale d’une relation « professionnelle ». Pour un parent, ce qui ce qui est premier dans la relation avec son enfant, c'est l'affect : c'est parce qu’il aime son enfant qu' il le soigne. Pour un professionnel c’est l’inverse : parce que je le soigne avec attention, une relation va se construire. Cette juste proximité est là, une proximité qui n’envahit pas mais qui est nécessaire.

Comment rester dans une posture professionnelle vis à vis de l’enfant ?
Nous avons trois outils à notre disposition. L’observation, qui permet de se décentrer de soi pour se centrer sur l’enfant dans sa singularité, sur ce bébé ici et maintenant, sans se projeter dans les années à venir, à la différence des parents. Le travail d’équipe qui apporte une relation triangulaire. Quand la relation uniquement duelle peut être une source de fusion, de confusion, voire de rejet quand c'est trop, l’équipe est le tiers qui vient équilibrer la relation, parce qu’il y a un projet commun, un projet pédagogique auquel se référer. Les décisions prises pour l’enfant n’appartiennent donc pas exclusivement à la personne de référence : proposées par elle, qui connaît le mieux l'enfant, elles sont prises en équipe. Enfin, il faut garder constamment à l’esprit la place des parents. Les évoquer, les rendre présents pour constamment relier l’enfant à ses parents qui ont une place singulière et fondamentale. En leur absence, le professionnel ne prend pas cette place, il en occupe une autre.

Faut-il alors une personne de référence exclusive ou une équipe qui se relaie auprès de l’enfant ?
Pour se sentir connu et reconnu par les adultes qui l’entourent, il est important que le petit enfant rencontre les mêmes personnes pour mieux les connaître. Une personne de référence et ses relais et non pas une personne unique. Cependant l’adulte de référence est le garant de la continuité de l’enfant, pour qu’il se perçoive être " le même" dans différents contextes, avec différentes personnes, pour l’aider à faire des liens entre ses différentes expériences, à différents moments.... Lorsqu'elle n’est pas là, la personne de référence a la responsabilité de faire le lien entre les moments où elle est présente ou non, d’assurer les transmissions aux collègues et parents. Ce système de « référence » est aussi une organisation institutionnelle pour se répartir le travail lorsqu’on est face à un groupe d’enfant. Il est plus simple de prêter attention à quatre, cinq ou six enfants qu’à une vingtaine ! De fait la personne de référence est missionnée par l’équipe pour prêter plus particulièrement attention à un petit groupe. Cette organisation, permettant à chaque professionnel de savoir clairement ce qu'il a à faire, quand, comment, avec qui, est essentielle à penser en amont pour libérer les adultes de ces préoccupations et leur donner la disponibilité pour aller à la rencontre des enfants. Car bien souvent les adultes ne sont pas assez disponibles dans leur tête…

 
Article rédigé par : Laurence Yéme
Modifié le 09 février 2017

3 commentaires sur cet article

Je suis une adepte inconditionnelle de la philosophie piklérienne, adhérente de l'association j'essaie à mon niveau (je suis assistante maternelle) d'appliquer les principes piklériens dans mon travail; j'ai ainsi découvert les bienfaits de la motricité libre, la communication avec le tout petit lorsqu'on le touche mettre nos actions et nos paroles en concordance; expliquer la place de chacun dans le groupe (memesi je n'ai jamis plus de 4petits ensemble) j'essaie à mon humble place de faire connaitre ces découvertes sur l'enfant et les façons de mieux prendre en compte les besoins des tout petits
Nous utilisons cette méthode depuis plus de 20 ans. Je ne pourrais plus travailler autrement. Les enfants sont bien dans leur tête et dans leur corps, sans compter le respect qu'ils ont de chacun. Le résultat, c'est du pur bonheur.
Comment faut il faire pour avoir accès a l'une de vos formations ?? J'ai très envie d'en savoir plus et m'informer encore et encore...je suis profession elle de la petite enfance en Bretagne dans le 56.