Pikler Loczy

Professionnels : accompagner la socialisation en soutenant l’individuation

La socialisation est un processus, un cheminement qui demande du temps…La vie en collectivité ou avec des pairs est souvent prônée pour favoriser son développement. Or, il ne suffit de mettre des enfants ensemble pour qu’ils se socialisent ! Les adultes jouent un rôle majeur. Accompagner un jeune enfant dans sa socialisation, c’est favoriser des rencontres adulte-enfant individualisées et individualisantes … dans un lieu collectif. Les explications de Miriam Rasse, psychologue en EAJE, formatrice à l’Association Pikler Lóczy-France.
La vie à plusieurs est complexe pour un jeune enfant qui doit partager avec d’autres l’espace, les jouets, l’attention de l’adulte, à une période de son développement où sa principale préoccupation est de se construire en tant que sujet.
Les travaux des neurosciences viennent confirmer l’intérêt précoce du jeune enfant pour les autres comme dans ses comportements d’imitation lorsqu’il intègre des actions d’un autre dans sa propre activité ainsi que ses capacités précoces d’empathie comme lorsqu’un enfant apporte son doudou à un autre pour lui procurer du réconfort.

Prendre en compte l’autre sans renoncer à être soi
Le bébé est un être social, “programmé” pour être social car, de par sa dépendance initiale pour la satisfaction de ses besoins vitaux, il a besoin des autres pour vivre et survivre.
Ce qu’il va avoir à apprendre, à construire dans ce chemin de socialisation, c’est la prise en compte de l’autre dans son altérité : l’autre comme une personne semblable et différente de soi. C’est-à-dire modifier ses gestes, ses comportements, ses attitudes en fonction de ce que l’autre exprime et manifeste, dans une recherche d’accordage mutuel pour pouvoir être et faire ensemble.
Une définition possible de la socialisation pourrait être : “prendre en compte l’autre, sans renoncer à être soi”.

Pour reconnaître l’autre comme un semblable, le petit enfant a d’abord besoin de se connaître lui-même. Pour le reconnaître comme différent, il a besoin de se différencier : “toi et moi, nous sommes différents”. Pour vivre et être avec d’autres, il est nécessaire de tenir compte de leurs intérêts, de leurs projets, de leurs émotions.
Pour favoriser sa socialisation, les adultes qui accompagnent leur développement vont donc avoir à soutenir leur prise de conscience d’eux-mêmes, leur différenciation et leur prise en compte des autres…

La première rencontre du bébé : l’adulte
Le premier autre que le bébé rencontre est l’adulte qui prend soin de lui. C’est dans ces premières rencontres de l’autre que l’enfant va s’initier à la rencontre avec les autres.1
Dans ces rencontres interpersonnelles, l’enfant apprend à se connaître par l’attention qui est portée à ce qu’il exprime de façon encore préverbale avec ses gestes, ses mouvements, son comportement, ses émotions; par les gestes de l’adulte qui touchent son corps et par ses paroles qui en nomment les différentes parties, qui mettent en mots ses ressentis (“tu manges vite, tu as très faim”), qui le relient à ses parents (“ton papa m’a dit que tu avais peu mangé ce matin”) et à ses différentes expériences (“j’ai vu comme tu étais intéressé par cet anneau”).
Dans sa relation avec l’adulte, l’enfant apprend à décoder et à prendre en compte ses messages corporels (“je vois que tu n’as plus faim” ou “que tu as sommeil”…) et que ses émotions peuvent être accueillies et partagées (“tu es agacé de ne pas pouvoir faire tenir ce cube en équilibre sur un autre”, “tu n’avais pas envie que ta maman parte, ce matin”, “maintenant qu’elle est revenue, tu es content de lui montrer comment tu montes sur le toboggan”, “ ta tour a été démolie et tu es en colère ”…).

Grâce à l’adulte l’expérience de la différenciation et de l’altérité
Dans ses rencontres avec l’adulte, l’enfant fait aussi l’expérience de la différenciation “je te donne à manger, peux-tu me donner ta main pour enfiler ton pull” : il s’agit déjà d’une activité commune dans laquelle chacun joue sa partition ! L’enfant ne mange pas “pour faire plaisir à l’adulte”, mais pour satisfaire son besoin auquel l’adulte l’engage à être attentif et en lui apportant l’aide nécessaire à cette satisfaction : ton besoin et mon aide pour y répondre, pour réaliser ton projet. Une aide qui donne de la place aux futures capacités de l’enfant à pouvoir le faire de plus en plus par lui-même. Faire “à la place de l’enfant” (quand il en a les capacités ...et, l’envie !) ou décider “à sa place” (s’il doit encore manger ou non, par exemple), n’aide pas l’enfant à se différencier, l’entretient dans une relation fusionnelle, de confusion entre soi et l’autre.

Lors d’un conflit entre enfants, l’intervention de l’adulte va aider à cette reconnaissance de chacun dans son altérité et à cette différenciation entre soi et l’autre : “tu as très envie de ce jouet” ou “tu es très intéressé par le jeu de Paul avec cet objet” → reconnaissance de son envie, son projet. “Mais, Paul n’a pas envie de te le donner”2 ou “n’a pas terminé son jeu” → différenciation : lui et toi, vous n’avez pas le même projet. Cette mise en perspective des 2 désirs différents est très importante car le tout jeune enfant, pas encore bien “différencié”, imagine que s’il veut cet objet, l’autre aura sûrement envie de le lui donner ! Le petit enfant pense que l’autre pense comme lui … ce que, nous, adultes, continuons parfois à penser aussi, dans nos relations entre adultes (“mais comment cette personne peut penser un truc pareil”) !

L’intervention de l’adulte offre aussi aux protagonistes la possibilité de trouver une solution qui convienne à chacun d’eux : “il y a d’autres objets semblables” : l’adulte n’est pas un juge ou un censeur qui déterminerait qui a tort ou raison, qui doit céder le jeu à l’autre, ou dont l’intervention se limiterait à rappeler une règle, d’ailleurs connue des enfants (comme “ne pas prendre un jouet de la main d’un autre”). L’adulte est un allié des enfants, cherchant à comprendre leurs intentions et en leur faisant des propositions pour qu’ils puissent les réaliser dans un cadre “socialement acceptable”.

L’adulte doit protéger l’enfant dans son activité
Au fur et à mesure de la prise de conscience de lui-même, le petit enfant va de plus en plus affirmer sa volonté, son vouloir, pour faire reconnaître et revendiquer son identité naissante. Il exprime fortement aussi ses frustrations – qui sont à la hauteur de ses désirs – lorsqu’il ne peut accomplir ce qu’il veut faire, être, obtenir. Ainsi, dans ses activités, alors qu’auparavant il pouvait être tout au plus étonné ou surpris lorsqu’il se faisait prendre son jouet, maintenant il semble “faire corps” avec le jouet comme si une partie de lui- même lui était arrachée quand il le lui est pris. L’enfant est engagé physiquement et psychiquement dans son activité, son activité est un mode d’expression de ce qu’il est, lui.
C’est pourquoi, dans le soutien de sa personne en construction, l’adulte va chercher à ce que chaque enfant puisse être protégé dans son activité et même à ce qu’il apprenne à la protéger lui-même : “tu peux lui dire non”, ou “tu peux t’éloigner un peu si tu ne veux pas être dérangé dans ton jeu”, ou “il t’a pris cet anneau, mais regarde il y en a un autre juste à côté de toi”. Et, inciter celui qui interfère dans son activité à prendre en compte sa réaction : “tu entends, il te dit non”, “tu vois, il n’a pas terminé son jeu”, ou “il est encore occupé avec cet objet” : l’adulte n’est ni un gendarme, ni un moralisateur qui définit le bien et le mal, mais bien un allié qui cherche à favoriser une vie possible à plusieurs, dans laquelle chacun peut se sentir exister, être assuré de sa place singulière et accepté dans ce qu’il est.

Grâce à l’adulte le tout-petit apprend à négocier et à décider
Se sentir exister, c’est aussi pouvoir décider. Ce n’est pas “faire tout ce qu’on veut”, mais choisir et décider pour ce qui nous concerne … dans un cadre donné : décider de ce que je vais manger, dans le cadre du repas qui m’est proposé (et même choisir dans quel ordre manger les plats, dans le cadre d’un repas individuel). Soutenir l’expression de sa volonté, lui donner la possibilité de décider pour lui-même accompagne l’enfant dans la construction de son individuation (devenir un individu différencié d’un autre, unifié et autonome) qui se réalise principalement au cours de ses trois premières années.
C’est ce que le jeune peut expérimenter au cours de négociations dans ses rencontres avec les adultes : ”tu ne peux pas emporter le tube de crème dans la pièce de jeu (le cadre est posé et tenu par l’adulte) : où pourrais-tu le poser ? (L’enfant peut décider et ne pas se sentir “soumis” à la volonté de l’adulte, même s’il doit prendre en compte la règle).
Initié à la négociation dans ses rencontres avec l’adulte, l’enfant pourra s’appuyer sur ses expériences dans sa rencontre avec d’autres enfants. On peut voir ainsi un enfant d’à peine un an déjà faire du “troc” en proposant un autre jouet à un enfant dont il convoite le sien.
C’est en faisant l’expérience d’être écouté, considéré, pris en compte que l’enfant va pouvoir écouter, considérer et prendre en compte l’autre.


1. Colloque de l’Association Pikler Lóczy-France : “De la rencontre de l’autre à la rencontre avec les autres” - Diffusé par les Editions Erès
2. la théorie de l’esprit

Bibliographie/Filmographie

- G. Appell, J. Falk, M. Vincze “Bébés et jeunes enfants entre eux” - DVD n°10 diffusé par les Éditions Erès
- Colloque de l’Association Pikler Lóczy-France “De la rencontre de l’autre à la rencontre avec les autres” – Diffusé par les Éditions Erès
- M. Rasse : “le processus de socialisation” in M. Rasse, JR. Appell “L’approche piklérienne en multi-accueil “ – Erès 2016
- M. Rasse (coordonné par) : “Je, tu , nous. La socialisation dans la petite enfance”  - Spirale n° 88 – Erès 2019

Article rédigé par : Miriam Rasse
Publié le 07 janvier 2020
Mis à jour le 04 février 2020