L’école avant trois ans : la solution pour lutter contre les inégalités ?

L’accueil des enfants de deux ans en maternelle est une réalité ancienne, mais devenue, depuis une quarantaine d’années, un débat récurrent, associant idéologie sociale et psychologie du développement. Le dispositif, très fluctuant en fonction des alternances politiques, ne serait pourtant que l’arbre qui cache la forêt, la clé de la lutte contre les inégalités s’ancrant dès le préscolaire, en structure d’accueil du jeune enfant.
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La scolarisation précoce : une idée qui remonte à Jules Ferry
La scolarisation des moins de trois ans est une idée aussi ancienne que l’école maternelle, créée par les lois Ferry de 1881 à partir des salles d’asile. Si cet accueil a été, jusqu’aux années 1960 environ, l’apanage des familles pauvres, la question de l’accueil des bambins à partir de deux ans se pose de longue date. « Dès 1925, dans son bulletin, une institutrice de l’AGIEM (Association Générale des Institutrices des Ecoles classes Maternelles) posait la question : « Est-ce qu’ils ne seraient pas mieux en crèche ? », sourit Pascale Garnier, sociologue, professeur de sciences de l'éducation à l'université Paris 13, et directrice du laboratoire de recherche EXPERICE (Centre de Recherche Interuniversitaire Expérience Ressources Culturelles Education).
Cette tranche d’âge des 2-3 ans se situe en effet à la charnière des deux systèmes d’accueil des tout-petits qui coexistent en France : le secteur « petite enfance », destiné aux 1-3 ans, et l’école maternelle. Une option théoriquement pour les 3-6 ans, mais ayant toujours accepté des enfants dans l’année de leurs trois ans lorsque les places le permettaient, dans le cadre des TPS (toutes petites sections). Et qui a institué, depuis 2012-2013, un accueil spécifique des moins de trois ans. A la clé, pour ces bambins, deux statuts qui font toute la différence : « grands » à la crèche, ils sont « tout-petits » à l’école maternelle.

Une évolution en dents de scie depuis les années 1960, au gré des fluctuations politiques
Enjeu socio-démographique
La scolarisation à deux ans a revêtu un enjeu nouveau depuis les années 1980, à la lumière d’un double aspect, social et démographique. Avec des phases de montée en puissance et de régression, au gré des fluctuations politiques. La loi Haby de 1975 évoque déjà le fait que l’école maternelle doit compenser les inégalités. En 1981, la loi Savary aborde, pour la première fois, la question de la pré-scolarisation des enfants de deux-trois ans, qu’elle entend favoriser dans le cadre de la politique des nouvelles « zones d’éducation prioritaires » (ZEP). Dès 1990, les ministères des Affaires Sociales et de l’Education Nationale signent un protocole d’accord visant à favoriser l’intégration des enfants les plus jeunes en milieu scolaire. Ce protocole introduit les classes passerelles, des dispositifs innovants, massivement implantés en  ZEP et associant un professeur des écoles, une Atsem et éducateur de jeunes enfants. L’aménagement de la classe, l’effectif et le rythme sont adaptés aux tout-petits.
A la clé, une forte augmentation de cette population dans les classes de maternelle. « Au milieu des années 1990, on compte pas moins de 35 % des enfants de moins de trois ans scolarisés », note Pascale Garnier. Dans les années 2000, apparaît la notion d’investissement social pour la petite enfance, qui ne fera que se renforcer jusqu’à nos jours. En parallèle, le vocabulaire évolue. De « pré-scolarisation », on passe à « scolarisation précoce » dans les années 1990, voire à scolarisation tout court.

Fluctuations d’ordre politique
Mais les priorités fluctuent au rythme des alternances politiques. Tous les enseignants de maternelle se souviennent avec amertume de la réflexion du ministre Xavier Darcos en 2008 : « Est-ce qu’il est vraiment logique (…) que nous fassions passer des concours bac+5 à des personnes dont la fonction va être essentiellement de faire faire des siestes à des enfants ou de leur changer les couches? ». Les années Sarkozy (2007-2012) voient le curseur reporté sur l’accueil de cette classe d’âge par les structures de petites enfance : individuelles (assistantes maternelles) et collectives (via les « jardins d’éveil »). « Un mouvement accompagné par des réductions massives de postes d’enseignants et des fermetures de classe, à commencer par celles accueillant des moins de trois ans, qui ont toujours fait office de variables d’ajustement des politiques scolaires », déplore Isabelle Racoffier, Présidente nationale de l’AGEEM (Association Générale des Enseignants des Ecoles et classes Maternelles publiques).
Conséquence : une chute drastique du taux de scolarisation des moins de trois ans, divisé par trois de 2001 à 2012 (de 35 à 11%). Le nombre d’enfants scolarisés avant trois ans passant de 259 700 à 91 100. Sans d’ailleurs, pour autant, une augmentation du nombre de crèches… Le tout, dans un contexte de croissance démographique galopante.

Priorité de la gauche en 2012
C’est pourquoi la question de la scolarisation des moins de trois ans revient en force dès le retour de la gauche en 2012, en tant qu’enjeu social intégré dans la politique de la ville. Dès décembre 2012, une circulaire relance la scolarisation précoce. Une incitation aux familles, assortie de toute une réflexion visant à accueillir au mieux ces enfants. Et réactivée en avril 2016, avec le relai de la CNAF (Caisse nationale des allocations familiales) auprès des familles. L’argumentaire porté par Najat Vallaud-Belkacem est simple est direct : « L’école maternelle est gratuite et présente sur tout le territoire, alors que la crèche est payante ».
Le Ministère annonce plus de 25 000 places supplémentaires ouvertes dans les écoles maternelles pour accueillir ces très jeunes élèves, essentiellement dans l’ensemble des réseaux de l’éducation prioritaire, avec un projet d’école particulier. Et promet des ajustements ad hoc : un accueil des enfants différé en fonction de l'anniversaire de l'enfant, une adaptation des locaux et des matériels en accord avec la collectivité locale, l'assouplissement des heures d'entrée et sortie des enfants en accord avec les parents… Objectif : scolariser 30 % des moins de trois ans en REP (Réseau d’éducation prioritaire) et 50 % en REP+.

Un taux de scolarisation qui reste modeste et inégalement réparti
Qu’en est-il aujourd’hui ? Les résultats sont mitigés. En 2016, selon le ministère, le taux global de scolarisation précoce s’élève désormais à 11,7 % sur le territoire. Il atteint même 20,6 % en éducation prioritaire. Soit 93 600 enfants de moins de trois ans accueillis à la rentrée 2015… Mais, pour près de 90 % d’entre eux, dans des classes de plusieurs niveaux, intégrant des plus âgés.
Surtout, les inégalités territoriales demeurent fortes. Dans l’Ouest, le Nord et le Massif central, plus d’un enfant de deux ans sur cinq est scolarisé. Mais dans les zones rurales, notamment du Centre et de l’Est, le taux de scolarisation est moins élevé qu’au niveau national. Quinze départements scolarisent toujours moins de 5 % des deux ans : ainsi la Seine-Saint-Denis (pourtant l’un des territoires les plus visés par la réforme) en scolarisait 2,8 % seulement en 2015. Ce qui ne relève pas seulement d’une réticence culturelle des familles. « Dans les communes les plus pauvres, les écoles explosent déjà du fait de la croissance démographique, les écoles sont déjà surchargées. D’où un manque de locaux pour accueillir ces enfants, tandis que les crédits pédagogiques sont affectés à d’autres priorités », explique Pascale Garnier.

L’accueil collectif préscolaire : des enjeux socio-éducatifs forts
Scolariser ou pas les enfants de moins de trois ans ? Un débat qui continue de faire rage au sein des professionnels et spécialistes de la petite enfance. Parmi les « contre », ceux qui mettent en avant les arguments - et ils sont nombreux - selon lesquels l’école maternelle, même en toute petite section, n’est pas adaptée aux besoins des moins de trois ans, tant en matière de développement que d’affectivité. Parmi les « pour », ceux qui mettent en avant les avancées sociales et cognitives de cette scolarisation précoce. Celle-ci peut aller dans le sens de l’intégration sociale et de la laïcité. Elle peut aussi être bienvenue dans certains territoires, notamment ruraux, où l’école est le poumon de la revitalisation locale.
L’enjeu serait également cognitif. Dans un rapport récent, intitulé « Petite enfance, grands défis 2017 », l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) estime, apports des neurosciences à l’appui, que l’intégration des jeunes enfants dans un programme d’éducation préscolaire (incluant donc la préscolarisation) est un facteur de réussite, notamment pour les enfants issue de milieux sociaux défavorisés ou migrants. « Avant trois ans, les capacités cérébrales de l’enfant sont les plus fortes. Il acquiert toutes les bases des compétences socio émotionnelles ou le langage. Il faut donc beaucoup stimuler les jeunes enfants, notamment quand les familles ne le font pas », préconise Éric Charbonnier, expert de l’OCDE, dans le rapport. Selon l’organisme, entre les élèves préscolarisés pendant plus d’un an et ceux qui ne l’ont pas été ou moins longtemps), l’écart de maîtrise des compétences à 15 ans, tel qu’évalué lors de l’épreuve de sciences du programme PISA 2015, atteint 25 points - sachant qu’une année d’enseignement correspond à un écart de 30 points.

Les crèches, bastions de la lutte précoce contre les inégalités ?
Toutefois, au-delà de cette préscolarisation, l’enjeu semble avant tout résider dans le fait que les enfants aient fait l’objet d’un programme éducatif avant d’accéder à l’école élémentaire, que ce soit au sein d’un établissement d’accueil du jeune enfant (EAJE) ou d’une école maternelle. Mais de quelle éducation exactement ? En France, l’une des difficultés à estimer les apports éducatifs réels de tel ou tel type d’accueil préscolaire tient à l’éparpillement de la prise en charge des moins de trois ans entre différents Ministères (Familles ou Affaires Sociales, aujourd’hui Solidarités et Santé  pour les EAJE, Education nationale pour la maternelle) : une rupture éducative inexistante dans de nombreux autres pays européens.
Une faille que pointe d’ailleurs l’OCDE. D’ailleurs, selon l’organisme européen, davantage encore que la scolarisation précoce, ce qui compte pour asseoir les acquis scolaires, c’est un environnement porteur reçu, de manière globale, en accueil collectif petite enfance. C’est pourquoi cet accueil collectif serait particulièrement profitable aux enfants issus des milieux défavorisés ou d’origine migrante, qui ont, moins souvent que les autres, bénéficié d’un mode de garde non individuel au préalable. En effet, selon une étude de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques) de 2016, pour les 20 % de familles les plus modestes, le taux d’enfant accueilli à titre principal en crèche est de 5 %, contre 22 % pour les enfants des 20 % de familles les plus aisées.
Des conclusions qui reprennent celles exposées par le « think tank » Terra Nova dans deux rapports de janvier 2014 et mai 2017, selon lequel la politique d’accueil du petit enfant( donc dans les EAJE) est un instrument de justice sociale encore sous-estimé. Un rapport complémentaire de Terra Nova, publié en septembre 2017, proposait d’aller encore plus loin dans cette politique d’égalité des chances, en favorisant une discrimination positive en faveur des familles les plus modestes, renforcement des contrôles à l’appui.

Pour d’autres, l’accueil collectif précoce renforcerait encore les inégalités
Toutefois, d’autres experts font remarquer qu’à l’inverse, les conditions actuelles d’accueil du jeune enfant en maternelle, ancrées dans un cadre collectif et déjà axé sur des acquisitions cognitives précises (langage, psychomotricité, autonomie…), donnent encore une longueur d’avance aux enfants de milieux favorisés, déjà familiarisés, pour nombre d’entre eux, avec la collectivité. « Au risque d’accroître les différences avec certains de leurs petits camarades, d’origine plus modeste ou migrante, dont la scolarisation précoce constitue la première rupture avec leur famille… », pointe Pascale Garnier.
Au-delà de ces enjeux sociaux et cognitifs, certains estiment toutefois que l’aspect crucial de la scolarisation précoce relève du niveau de préparation affectif de l’enfant. « Le fait d’aller à l’école de la manière la plus confortable possible ne dépend pas de la crèche ou de la nourrice, mais est fonction du sentiment de sécurité interne qu’éprouvent les enfants, sentiment de sécurité apporté par une présence affective forte de la part de l’environnement », estime pour sa part Romain Dugravier, pédopsychiatre et co-auteur du rapport Terra Nova de mai 2017.

Des dispositifs innovants, faisant le pont entre accueil et éducatif, mais encore trop rares
La solution à la quadrature du cercle tient sans doute à la généralisation de dispositifs innovants, réconciliant Education nationale et Petite enfance, accueil maternant et démarche éducative, démarche collective et suivi individuel. A l’instar des jardins maternels, calqués sur les jardins d’enfants, mais pour les deux-trois ans. Ou, surtout, des classes passerelles. Las ! Leur coût sur les collectivités locales a freiné la multiplication de ces structures. Les jardins maternels se comptent à peine plus que sur les doigts d’une main, tandis que les classes passerelles ne dépassent pas une petite centaine. En attendant une volonté politique suffisante pour réellement relancer la machine, ce sont les tout-petits qui trinquent.

Pour aller plus loin

Rapport du ministère de l’Education nationale de juin 2014 sur la scolarisation des moins de trois ans
Le dossier statistique du Ministère
• Rapport de la Cour des Comptes (novembre 2013) : « L’accueil des enfants de moins de trois ans : une politique ambitieuse, des priorités à mieux cibler. »
• Et aussi ce que dit le rapport Giampino sur les classes passerelles notammment.
• Pascale Garnier, Gilles Brougères, Sylvie Rayna, Pablo Rupin. « A deux ans, vivre dans un collectif d’enfants : crèche, école maternelle, classe passerelle, jardin maternel… » Eres, 2017.
• Entretien avec Pascale Garnier : « Prendre soin des enfants induit de prendre soin des enseignants aussi », Diversité n°89, 3ème trimestre 2017
• Pascale Garnier. « Sociologie de l’école maternelle ». PUF, 2016
• Jean-Bernard Gallois, Laetitia Stella. « AGEEM et école maternelle : histoires croisées », Nathan, 2017

Article rédigé par : Catherine Piraud-Rouet
Publié le 14 novembre 2017
Mis à jour le 02 mars 2018