Tous les enfants sont-ils faits pour la collectivité ?

Contrairement à ce que l’on aimerait croire, la collectivité ne convient pas à tous les enfants. Certains s’y sentent comme des poissons dans l’eau dès la première minute où ils mettent un pied en section. D’autres, à l’inverse, continuent à s’y sentir mal malgré les mois qui s’écoulent. Quels sont les profils de ces enfants ? Et comment peut-on les aider ?
Nino est un petit garçon de trois ans qui est accueilli dans une grande crèche parisienne de 90 berceaux où une moyenne de 20 enfants sont accueillis par section. Dès son arrivée, vers ses 12 mois, cet enfant a eu un comportement qui le distinguait du groupe. Il est facilement irritable, émotif, dans l’agressivité. Il ne peut pas s’empêcher de taper, mordre « sans raison » ou saisir des objets des mains des autres enfants. Il peut aussi éprouver des difficultés à se poser, à rester concentrer sur une activité. C’est comme s’il n’était pas en phase, en harmonie, avec les 25 autres enfants de la section. Les seuls moments où il parvient à se poser un temps, c’est quand il est dans un petit groupe, en activité, dans un des dortoirs. Ou encore quand il est dans les bras d’une professionnelle, en retrait du groupe d’enfants. Comme vous pouvez l’imaginer, Nino a fait l’objet d’innombrables réunions avec la psychologue de la structure tant il poussait l’équipe dans ses retranchements. Et si ce petit garçon n’était juste pas « fait » pour la collectivité ou, du moins, pour une si grande collectivité ?   

Les enfants sont tous sociaux, mais pas forcément sociables !
On aime à croire que le principe même de la collectivité (c’est-à-dire le rassemblement d’enfants dans un même espace) répond parfaitement aux besoins fondamentaux des enfants. Ils sont si sociables par nature ! Ils aiment tellement vivre les uns avec les autres ! Ces images que l’on a en tête d’enfants qui jouent et qui rient ensemble ne font qu’alimenter cette croyance. Quel monde de Bisounours ! En réalité, c’est une idée reçue qui repose principalement sur une confusion terminologique entre les qualificatifs « social » et « sociable ». A la base, les enfants sont des mammifères sociaux (comme nos copains les chiens, les rats, les éléphants…). Ils sont équipés d’un cerveau social, pourvus d’un instinct grégaire et programmés pour vivre en meute, ou disons, plus joliment, en communauté. En revanche, être sociable est différent. Un enfant est dit « sociable » quand il a des capacités spécifiques à entrer en relation avec ses congénères (les petits et grands humains) et quand ces échanges lui procurent du plaisir. Autant dire que ce n’est pas le cas de tous les enfants, ni tous les adultes d’ailleurs !

A la base, nos cerveaux ne sont pas fans de la (trop grande) collectivité
Donc oui les jeunes enfants sont conçus pour vivre dans une petite collectivité (passés leurs premiers mois de vie bien entendu où ils sont, en revanche, programmés pour vivre en fusion avec un adulte). Par contre, mauvaise nouvelle, ni les enfants, ni les adultes ne sont conçus pour vivre dans une aussi grande collectivité, et dans un espace clos de surcroît ! Au-delà 12 personnes environ dans un même espace, le niveau de stress individuel augmente de manière significative. Ce qui accroît les manifestations d’agressivité, le repli, l’irritabilité, la fatigue nerveuse. Alors, quand 25 enfants et 4 professionnels gravitent tous dans un même espace clos, plusieurs heures par jour, forcément, ça crée des étincelles dans les cerveaux !

Des enfants s’y accommodent, d’autres non
La majorité des enfants et des adultes s’adaptent plutôt bien à ce mode de vie en collectivité. Mais, une minorité d’entre eux peut à l’inverse en souffrir. Ce trop-plein de cris, d’enfants, de bruits, d’odeurs, de décorations, de déplacements, d’adultes, d’allées et venues, d’activités, d’interactions, de conflits… tendent à mettre leur petit cerveau en ébullition. Pourquoi ? Car leur cerveau s’avère plus sensible, plus réactif aux stimulations et plus facilement soumis au stress. Prenons l’exemple des transmissions en fin de journée. Tandis que l’arrivée d’un nouveau parent dans le lieu de vie impactera peu la majorité des enfants, elle risque de générer un stress plus vif chez les enfants les plus sensibles. A des degrés divers, ce nouvel adulte peut induire une sécrétion de cortisol (l’hormone du stress) dans leur cerveau, accélérer leur rythme cardiaque et leur respiration. Et les placer donc dans une position inconfortable voire, pour certains, douloureuse. Jérôme Kagan, professeur de psychologie américain et chercheur, en fait une question d’amygdale : les enfants dont l’amygdale est particulièrement sensible s’agiteraient davantage face à des stimuli inhabituels et développeraient en conséquence une vigilance accrue aux inconnus.

Introvertis, anxieux, hyperactifs, hypersensibles…
Mais alors qui sont ces enfants à la sensibilité hors-norme ? Leur profil est très variable. Ils peuvent être introvertis (auquel cas la lecture de la fiche « Il reste dans son coin » pourrait vous être très utile en complément de cet article), discrets, anxieux, hypersensibles, à haut potentiel, autistes (Trouble du Spectre Autistique - TSA), hyperactifs (TDA/H - Trouble Déficitaire de l’Attention avec ou sans Hyperactivité)1… Ces profils d’enfants ont souvent un point commun : ils ont un cerveau qui peut être plus sensible que celui des autres enfants. Des enfants, notamment ceux qui présentent un TDA/H, un TSA ou un haut potentiel (qui seront identifiés plus tard dans leur développement) peuvent même présenter des particularités sensorielles. C’est-à-dire que certains de leurs sens peuvent traiter l’information sensorielle de manière atypique. On peut retrouver, chez ces enfants, une hyperacousie (une perception augmentée des sons), une hypersensibilité olfactive (une perception augmentée des odeurs), tactile (une perception augmentée des odeurs)… De toute évidence, ces hypersensibilités les mettent dans un inconfort plus ou moins élevé quand ils se retrouvent au milieu d’une pièce bondée d’enfants (et adultes !) qui crient, qui courent, qui les touchent ou les bousculent ou encore qui génèrent des odeurs fortes et pas toujours agréables ! Aussi, ce type de contexte très stimulant sensoriellement peut induire chez ces enfants des comportements atypiques, variables selon les profils : un repli sur soi, une agitation motrice, une hyper-vigilance, des manifestations d’agressivité répétées, une demande constante des bras de l’adulte, des difficultés à jouer posément ou à se concentrer, des difficultés à s’endormir ou à dormir plus de 20-30 minutes, des difficultés à manger, à interagir sereinement avec les autres, à parler… (Il en est de même pour les adultes d’ailleurs - certains professionnels souffrent véritablement de travailler dans une trop grande collectivité du fait de leurs propres particularités sensorielles !).   

Faire des petits groupes, limiter le bruit
Au risque de choquer certains professionnels, il paraît évident que des sections accueillant 20 à 25 enfants sont parfaitement inadaptées aux profils de ces enfants. Il est fort probable que ces derniers souffrent de leur mode d’accueil pendant les trois années où ils y seront accueillis. Cela leur demandera de compenser, plusieurs heures par jour, ce trop-plein de stimulations humaines et sensorielles par des stratégies d’adaptation coûteuses en énergie. L’idéal de l’idéal serait de les accueillir chez une assistante maternelle, en micro-crèche (ah, si seulement elles n’étaient pas aussi chères pour les familles !), ou dans un lieu d’accueil collectif proposant des sections à taille humaine, de 10 enfants environ.
A la lecture de ces propos, sans doute vous dites-vous : « Oui mais une fois que ces enfants « atypiques » sont déjà là, dans notre crèche de 1526 berceaux (ou presque !), dans laquelle des petits humains intrépides courent, crient et tapent dans tous les sens, que peut-on leur proposer pour les aider ? ». Bonne question !
Il va s’agir au possible, dans la limite des contraintes de votre établissement, de diminuer la surcharge sensorielle et humaine du lieu d’accueil (vous noterez que ces pistes d’intervention pourraient être bénéfiques à l’ensemble des enfants, tous profils confondus) :
- Placer au maximum ces enfants dans des petits groupes
- Les accompagner tout particulièrement (si possible) pendant les temps de transmission durant lesquels les parents entrent et sortent du lieu de vie
- S’efforcer de ne pas élever la voix en leur présence
- Limiter le bruit (ne pas mettre de musique de fond continue, limiter l’accès aux jouets bruyants à certains moments de la journée, inviter les enfants du groupe à parler doucement plutôt qu’à crier…)
- Organiser des temps calmes durant lesquels ils pourront recharger leurs batteries
- Accompagner leurs manifestations émotionnelles (de peur, de colère…) avec une grande tendresse et une réelle empathie
- Leur proposer des temps de câlin individuel (s’ils le souhaitent) pour les ressourcer


Dans certains cas, envisager avec la famille un changement de lieu d’accueil
Si l’ensemble de ces interventions ne suffisent pas à améliorer le bien-être de ces enfants au sein du lieu d’accueil, une rencontre avec les parents s’avère nécessaire. Même si cela peut être difficile à entendre et à envisager, un changement d’accueil peut, dans certaines situations, être le plus adapté. Il est intéressant de noter que certains parents – eux-mêmes introvertis, peuvent choisir de placer leur enfant dans une grande collectivité pour venir « compenser » leurs propres difficultés à créer du lien social. Sans doute se disent-ils que la crèche rendra leur enfant sociable (ce qui est, nous le savons bien, un leurre !).
La perspective d’un changement de lieu d’accueil doit être abordée avec la famille d’une manière la plus douce, humaine et bienveillante possible. Bien entendu, il ne s’agit pas d’exclure un enfant d’un lieu d’accueil parce que ses comportements font tourner en bourrique les professionnels, mais bel et bien de proposer à cet enfant un environnement plus adapté à ses besoins spécifiques. Ce n’est pas l’enfant qui dysfonctionne mais l’établissement qui compte un effectif d’enfants trop nombreux. Quelle mauvaise idée de rassembler autant de petits humains dans un même espace, vous ne trouvez pas ? Qu’on se le dise, cette proposition de changement de lieu d’accueil peut être très douloureuse à entendre pour une famille qui éprouvera peut-être la sensation que leur enfant est « rejeté » du système et que cela promet une scolarité – où les groupes d’enfants sont très nombreux – chaotique et semée d’embûches.
Pour finir, rappelons que la création des lieux d’accueil collectifs, datant du 19ème siècle, répond à la base aux besoins socioéconomiques des parents (et non aux besoins de sociabilisation des enfants !). Etant dans la nécessité d’aller travailler, les familles devaient faire garder leurs enfants. Les plus aisées avaient recours à des nounous à domicile. Les autres s’orientaient vers une alternative moins onéreuse, à savoir le mode de garde collectif. Au fur et à mesure, les enfants et les professionnels se sont acclimatés à ce type d’accueil… Ou pas. Une question reste en suspens : si, de manière générale, la grande collectivité (crèche ou école) telle qu’elle est aujourd’hui organisée répondait véritablement aux besoins des enfants, mettrait-elle autant d’enfants dans l’inconfort ? Le débat est ouvert…

1. Pas dans le sens de « je cours partout » (quoi que, un peu aussi quand même !) mais dans le sens d’un TDAH, d’un Trouble Déficitaire de l’Attention avec ou sans hyperactivité (dans le langage courant, on parle d’hyperactivité). Il s’agit d’un trouble neuro-développemental dont les signes peuvent apparaître tôt mais dont le diagnostic se fait à partir de 5-6 ans environ.  
 
Article rédigé par : Héloïse Junier
Publié le 30 mai 2020
Mis à jour le 25 juin 2020
Bonjour, Je suis gérante de micro-crèche et je n'apprécie pas de voir dans votre article le commentaire suivant : "ah si seulement elles n'étaient pas aussi chères pour les familles!". D'une part, ce commentaire n'a aucun intérêt sur le sujet traité; d'autre part, il est infondé. Il ne fait qu'alimenter les croyances contre lesquelles il faut se battre pour ouvrir une telle structure. Non, je n'ai pas ouvert une crèche de riches. 70% de mes familles sont dans la tranche 1 des revenus des barêmes de la CAF. Oui, nous avons besoin des micro-crèches qui proposent un accueil de qualité, qui répond mieux aux besoins des enfants, vous le concédez vous-même. Arrêtons avec les idées reçues. Merci.