Des albums jeunesse pour parler de la frustration avec les tout-petits

Les tout-petits font rapidement face à l’expérience de la frustration. Leur besoin viscéral d’exploration du monde comme leurs envies se heurtent dès le plus âge aux limites et aux interdits des adultes qui les entourent. En tant que parent ou en tant que professionnel, il n’est pas toujours facile de les accompagner dans les multiples situations de frustration qui jalonnent le quotidien. Les livres sont des supports qui permettent d’en parler, autrement, à tête reposée. Voici un petit tour (non exhaustif) des classiques sur ce thème dont les enfants sont en général friands. De quoi assouvir, au moins, leur avidité d’histoires, et leur soif de mots…
« On ne peut pas ! », de Jeanne Ashbé, L'école des Loisirs
L’histoire : « On ne peut pas ! » dresse le tableau des tentations qui parsèment la vie de bébé, le jeu de la découverte et des joies sensorielles associées : « tirer les lunettes de papa », « mettre de l’eau partout »... Les sempiternelles réponses des adultes, telles un refrain, marquent elles aussi la cadence du quotidien « non, non, non, on ne peut pas ! ». Heureusement, d’autres voies s’offrent au bébé pour concilier plaisirs sensori-moteurs et respect des interdits…

Ce qui plaît : 
-    Retrouver les scénettes qui font la jouissance du quotidien 
-    Le texte : ni trop court, ni trop long, juste ce qu’il faut pour entrer dans l’ère du récit à l’aube de la vie. 
-    La petite musique des mots : « Kss », « plouch, plouch », « paf », « scritch scratch »…
-    La douceur du dessin et des couleurs. 
-    L’abord en rondeur du pré-apprentissage de ce qui est proscrit. La formule « on ne peut pas » est ici bien moins tranchante qu’une formulation de type « on ne doit pas »
-    Le bébé n’est pas nommé, mais est reconnaissable au fil d’une série d’albums de Jeanne Ashbé consacrés au tout jeune enfant (0-2 ans). 

Ma lecture de psy : Les scènes, très réalistes, rappellent  la frontière fine entre jeu et débordement pour le tout-petit. L’environnement humain, animalier, les objets, animés ou inanimés, sont explorés sur un même mode de petit scientifique en herbe qui déploie toute son énergie pour jouer avec, comprendre, apprendre, agir sur les composantes du monde qui l’entoure, et tester les réactions en retour ou en conséquence. Quand on lit ce livre, on peut reparler avec amusement des scènes qui fâchent ou qui ont fâché. Quand les scènes se reproduisent, on peut faire référence au livre de Jeanne Ashbé et ainsi aider l’enfant, même tout petit, à se décaler un peu de l’action pour mieux supporter la limite posée. 

A partir de : 6 mois jusqu’à 3 ans environ

5
« OH NON, GEORGE ! », de Chris Haughton, éditions Magnard
L’histoire : George est un chien plein de bonnes volontés. Il « promet » toujours d’être sage, mais dans les faits, c’est un peu plus compliqué… En effet, comment résister à la tentation d’un succulent gâteau, de courir après le chat, ou encore de jouer avec la terre ? 

Ce qui plaît : 
-    Le comique de répétition, un must pour petits et grands !
-    Tout chez Georges pousse au rire comme à l’attendrissement, un vrai purgatoire pour les jeunes enfants, habitués aux « bêtises » en tout genre, comme aux réactions partagées de leur entourage. 
-    Les parents pourront se reconnaître, réitérant inlassablement les mêmes consignes. Les enfants s’y retrouvent également immanquablement, répétant sans cesse les mêmes prouesses!
-    Le graphisme, en douceur, permet d’aborder plus facilement les moments de tension du quotidien associés à la question du (non) respect des interdits.

Ma lecture de psy : Le long chemin vers la capacité d’inhibition des jeunes enfants est ici retranscrit avec malice. Cela permet d’en rire avec l’enfant, ce qui n’est pas une mince affaire, tant cela peut crisper enfants et adultes au quotidien. Ce n’est pas parce que le tout-petit veut, qu’il peut. Jour après jour, année après année, cette différence met à rude épreuve les adultes qui les entourent car ils constatent que les enfants tentent de respecter les règles, et qu’ils les comprennent très bien intellectuellement mais ne peuvent pas toujours (voire jamais suivant les périodes) la respecter. Je rencontre souvent des parents et des professionnels réellement décontenancés par ce décalage entre compréhension intellectuelle et émotionnelle des jeunes enfants, épuisés de répéter les mêmes formulations. Mais ce n’est pas vain. Le jeune enfant intériorise peu à peu les interdits, et saura s’en saisir le moment venu… même si la fin de l’histoire de George ne nous le dit pas ! 

A partir de : 2 ans jusqu’à 6 ans environ

9
« Gloups », de Christine Naumann-Villemin et Marianne Barcilon, L’école des loisirs
L’histoire : Gloups est un vrai petit monstre qui déborde d’énergie, d’affection et d’appétence pour le monde qui l’entoure. Vient le jour où Gloups rentre à l’école, terrain de jeu par excellence, mais aussi d’apprentissage de la socialisation. 

Ce qui plaît : 
-    L’évocation de toutes les étapes de la vie du jeune enfant, du ventre maternel à l’école.
-    La représentation du « petit monstre », sans jamais le nommer comme tel. 
-    La frontière ténue entre tendresse et agressivité, caractéristique des jeunes enfants, est abordée sans détour et avec humour, contournant ainsi les pièges de la morale.
-    Les demandes des adultes : « être gentil », « on ne fait pas ce qu’on veut dans la vie », et leur application… plus complexe, que ce soit pour le bébé ou le jeune écolier !

Ma lecture de psy : Bien qu’une grande partie de l’histoire de Gloups se déroule à l’école, la pulsion de dévoration, intrication absolue d’amour et d’agressivité, reste le fil conducteur du récit. Ainsi, Gloups est adapté aux enfants d’âge pré-scolaire pour lesquels la pulsion orale est particulièrement active. C’est pourquoi, probablement, Gloups fait fureur dans les crèches où les morsures sont légion ! Pour les plus grands qui connaissent les chemins de l’école, Gloups vient déculpabiliser l’enfant qui doit faire face à de nombreuses règles de socialisation mais ne peut encore les respecter pleinement, du fait de son immaturité psycho-physiologique.  Comme Gloups, l’écolier s’affranchit peu à peu du pulsionnel pour mieux entrer dans l’ère des apprentissages et ainsi un jour… dévorer les livres, plutôt que ses camarades !

A partir de : 2 ans et demi jusqu’à 6 ans 

13
« Ne laissez pas le pigeon conduire le bus ! », de Mo Willems, Kaléidoscope
L’histoire : Le fameux pigeon de Mo Willems n’a qu’une seule idée en tête : conduire le bus ! Il tente alors de convaincre le lecteur de l’aider à atteindre son objectif. Tous les arguments sont bons, mais non recevables. Mais alors comment faire face à une telle frustration ?!

Ce qui plaît : 
-    Le côté interactif du récit. Le lecteur peut à la fois s’identifier au héros frustré comme à celui qui doit répéter la règle et la faire respecter. 
-    Le « bus », objet de passion et d’obsession chez de nombreux tout-petits !
-    Le moment d’explosion et de colère du pigeon, acmé bien connue des effusions émotionnelles chez le jeune enfant. 
-    L’humour et le style direct qui donnent vie au texte, un peu comme une pièce de théâtre ou une comédie. L’adulte et l’enfant peuvent ainsi « jouer » avec le texte, sans jamais s’ennuyer.
-    Prendre un malin plaisir à retrouver le pigeon, jeune héros intrépide aux aventures passionnantes du quotidien. 

Ma lecture de psy : L’histoire du pigeon condense à la fois l’image de la fascination des très jeunes enfants (parfois dès la fin de la première année de vie) pour tout ce qui roule et est en mouvement (quel parent n’a pas dû s’arrêter 10 minutes pour regarder la scène extraordinaire du camion poubelle ?) et la question de l’identification à celui qui « est au volant », c’est-à-dire de l’adulte qui conduit, qui peut emprunter librement des directions en étant aux commandes. 
L’humour et le personnage du pigeon (animal suscitant autant d’attraction que de répulsion !) permettent d’aborder avec distance mais plaisir l’ambivalence qui traverse les adultes face à l’entêtement des jeunes enfants, et la douloureuse frustration du tout-petit qui ne doit pas faire comme l’adulte mais bien « faire-semblant » et inhiber, déplacer, différer de nombreux désirs jusqu’à ce que son tour vienne. 

A partir de : 2 ans jusqu’à 7 ans 
Le livre s’apprécie différemment selon les âges. Les plus petits pourront s’identifier facilement au pigeon aux idées fixes et être attirés par les illustrations. Plus l’enfant grandit, plus il sera en mesure de comprendre l’humour décapant des aventures du jeune pigeon et la subtile allusion à la capacité de rêver… pour mieux tenir face aux frustrations que lui impose la réalité. 

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Article rédigé par : Marine Schmoll
Publié le 13 janvier 2022
Mis à jour le 17 janvier 2022