Des imagiers, à quel âge et pourquoi ?

Les albums pour enfants ne racontent pas tous une histoire. Une catégorie d’entre eux, celle des imagiers, énumère simplement des choses et des personnes avec pour seule légende un mot écrit en toutes lettres sous chaque illustration. Hormis répondre à la curiosité des apprentis parleurs, quelle est la fonction des imagiers ?  Quelle place ont-ils alors que, dans l’espace privé et public, les jeunes enfants sont déjà tellement entourés d’images ? Les explications et conseils de Fabienne-Agnès Levine, psychopédagogue.
Les imagiers sont le reflet du réel
Sans être exhaustif, un imagier donne à voir ce qui existe, à commencer par ce qui est déjà connu de l’enfant : ce qu’il mange, ce qu’il y a autour de lui, les paysages, les véhicules, les animaux. Il accompagne l’installation de la pensée symbolique : l’image est une forme de représentation mentale, le mot prononcé en est une autre et le mot écrit, une troisième. Vers 15 mois, l’enfant devient capable de reconnaître une chaise dessinée et de montrer du doigt celle qui est dans la pièce. Devant une photo de biberon, il peut essayer de prononcer le mot mais aussi aller à la recherche du sien. C’est le début de la conscience de la différence entre le monde et sa représentation, étape importante de ce que Jean Piaget appelait la « construction du réel ».

Les premiers imagiers, qui énumèrent une sélection d’éléments du quotidien, peuvent être complétés par d’autres structurés autour d’un thème comme la maison, la nature ou les transports. Lorsqu’un imagier a du succès dans un cadre familial ou dans une structure d’accueil, il a tendance à devenir une référence longtemps, jusqu’au moment où il sera détrôné par un nouveau qui sera utilisé avec autant de plaisir que le précédent ! Malgré la banalité de leur sujet, les imagiers ne se ressemblent pas. Le but étant de faciliter la reconnaissance visuelle par les plus petits, la plupart sont réalistes, comme celui qui est réédité depuis 1957 par Flammarion Jeunesse. L’imagier du Père Castor est composé de 470 images en lien avec l’environnement familier et est publié dans deux versions identiques, l’une sous forme de dessins, l’autre de photos, au choix. Au fil des nouvelles éditions, la couverture a changé et le contenu a été modifié : exit les images de la bassine en métal et du vieux téléphone, bienvenue à celles du robot de cuisine et de l’écran plat. Cet imagier existe aussi sous forme de 360 cartes regroupées dans une boîte. Le titre est explicite : « Mon coffret pour associer les images et les mots » et annonce clairement le but d’apprentissage préscolaire : regarder, nommer mais aussi sensibiliser au langage écrit.

Les imagiers : un support pour l’attention soutenue et sélective
Faut-il laisser l’enfant feuilleter seul son imagier et nous interpeller quand il veut ou faut-il d’abord lui présenter en lisant chaque mot et en commentant chaque image ? Paul Faucher (1898-1967), alias le Père Castor, conseillait dans la préface du premier imagier d’ « entreprendre avec [les enfants] des promenades à travers l’imagier, en les accompagnant comme vous le feriez dans une vraie promenade, vous laissant guider par eux, répondant simplement à leurs questions, et les encourageant à s’exprimer librement ». Mais l’environnement éducatif du XXIe siècle n’est plus du tout le même ! Aujourd’hui, le champ visuel des jeunes enfants est saturé d’images fixes ou animées, dans sa famille comme dans les lieux publics : affichage publicitaire, écrans de toutes sortes et, bien sûr, smartphones ou tablettes trop souvent entre leurs mains. Avec des enfants déjà habitués à faire glisser des images (sur les smartphones et tablettes) pour en faire apparaître de nouvelles, tout aussi vite supprimées, le rôle du professionnel de la petite enfance est de savoir orienter l’attention vers la contemplation d’images, une par une, sans se presser et, pour une fois, sans zapping !

Pour cela, en s’installant au calme avec un ou plusieurs enfants (pas forcément assis pour autant), le cérémonial du moment des livres peut aider les enfants à regarder et écouter : une image, un mot ; une autre image, un autre mot, et ainsi de suite. Ce qui ne dispense pas d’être réceptif aux réactions des enfants quand ils préfèrent jouer un rôle actif en pointant le doigt sur ce qu’ils reconnaissent ou en donnant des explications sur ce qui suscite leur curiosité. La qualité d’attention de la part des enfants ne se décrète pas ; elle se révèle petit à petit si l’adulte sait être persévérant et respectueux des rythmes de chacun. Pendant la « lecture » d’un imagier, comme de tout album pour les tout-petits, les interactions gestuelles, vocales et langagières sont donc la base de ce temps de partage. Un autre moment à privilégier : regarder un imagier avec un seul enfant, car c’est l’occasion de vérifier et éventuellement de renforcer ses capacités d’attention conjointe. En suivant des yeux alternativement, plusieurs fois de suite, une image et l’adulte en train de la regarder, l’enfant apprend ainsi à partager le point de vue d’autrui. À l'approche de 2 ans, l'absence de ces séquences de regard partagé autour du même objet, imagier ou autre, peut être un indicateur d'éventuelles difficultés du développement cognitif ou social.

Du vocabulaire en quantité et en précision
Une des grandes aventures de la petite enfance est l’accès au langage et l’explosion lexicale : les mots se comptent d’abord sur les doigts d’une main, puis par dizaines et par centaines. Entre 1 an et 3 ans, le vocabulaire passe ainsi de 10 à environ 300 mots, puis s’accroît jusqu’à 2 500 à 3 000 mots vers 6 ans. Une règle bien connue, à tout âge, est que le nombre de mots utilisés reste de loin inférieur au nombre de mots compris. Les imagiers soutiennent le langage oral, car ils contiennent tant de mots nouveaux à reconnaître, désigner, nommer, répéter, prononcer, mémoriser ! Les progrès portent sur l’accroissement du vocabulaire mais aussi sur la précision du sens et sur la prononciation. L’imagier est un support ludique pour accompagner la conquête du vocabulaire, dans une ou plusieurs langues grâce aux imagiers bilingues.

À l’âge des premiers mots, une des difficultés est de trouver le nom juste de chaque chose, surtout lorsque des images différentes ont des analogies : ne pas confondre chaussure, botte et chausson, ou bien tasse, bol et saladier, ou encore chaise, fauteuil et tabouret. Grâce à l’imagier, avant d’entrer à l’école maternelle, l’enfant développe donc le sens du détail et le goût des mots. Grâce à des questions précises, il devient exigeant au niveau de la réception et de la production de mots : « Où est la maison ? », « Montre-moi un parapluie ? », « Comment s’appelle cet animal ? », « Est-ce que tu vois la salade ? » « Qui connaît le nom de ce fruit ? »
L’imagier est un livre qui invite à l’attention visuelle, au dialogue et aux connaissances. Pour un jeune enfant, retrouver un élément de son environnement habituel sur une image figée peut être jubilatoire. Et ce, d’autant plus que cette découverte se fait dans le cadre d’interactions langagières enfant-adulte autour de l’objet livre. Pour rappel – sans les condamner systématiquement si elles sont utilisées avec modération dans la sphère familiale –, les applications proposant des imagiers numériques n’ont pas leur place, ni chez l’assistante maternelle, ni en crèche ou autre mode d’accueil collectif.

Des imagiers pour parler et pour rêver
Difficile de se repérer dans l’offre abondante d’imagiers, qui vont des plus traditionnels jusqu’aux plus artistiques. Avant 2 ans, le réalisme des illustrations est à privilégier. Il faut également éviter les pages très remplies et désordonnées : les imagiers ne sont ni des devinettes ni des jeux de discrimination visuelle, ils sont avant tout des supports de langage. La règle à respecter pour le tout premier imagier est de vérifier la mise en application du principe : une image = un mot. Ensuite, l’imagier généraliste peut être complété par un imagier bilingue (y compris avec la langue des signes) et quelques imagiers thématiques, de petit format et avec peu de pages (habits, maison, animaux, mer, montagne…).

Les imagiers peuvent se présenter sous la forme de cartes grand format qui permettent des jeux de mémoire, d’association, etc. Il existe aussi une gamme d’imagiers ludiques : des imagiers animés avec des caches et des languettes en carton, des imagiers sonores sur le thème des animaux ou des instruments de musique avec des puces électroniques, des imagiers tactiles avec une variété de matières à toucher. Des auteurs se sont affranchis de la fonction première de l’imagier, reconnaître et nommer, pour investir le registre de l’imaginaire et de l’évocation poétique. Ne pas oublier non plus les imagiers conçus à partir de photographies de tableaux de peintres célèbres : apprendre à reconnaître un bouquet de fleurs avec un tableau de Rembrandt ou de Cézanne n’est-il pas un bel éveil de la sensibilité artistique ?

 
Article rédigé par : Fabienne-Agnès Levine
Publié le 03 avril 2020
Mis à jour le 03 avril 2020