Pourquoi les livres qui font peur sont-ils bons pour les tout-petits ?

Lire des livres qui font peur à des tout-petits peut paraître insensé… Et pourtant. Dans la littérature jeunesse, la peur fait partie des émotions explorées par les auteurs et les illustrateurs. Et si les éditeurs les publient, ce n'est certainement pas pour maltraiter les enfants. Au contraire.
Qui a peur des livres qui font peur ? Souvent, ce sont les adultes qui craignent d'effrayer les tout-petits. Alors, ils préfèrent éviter les albums qui traitent de cette émotion complexe. Pourtant, « les livres qui font peur, c'est bon pour les bébés », assure Nathalie Brisac directrice de la communication à l’École des Loisirs. L'ancienne formatrice à l'IUFM reconnaît néanmoins que cette affirmation est légèrement déstabilisante. « Les enfants aiment se faire peur ! argumente-t-elle. Il faut oublier la posture de « je veux ton bien, donc je te donne que du bon, du joli, du gai et du heureux. » C'est essentiel pour les enfants d'éprouver cette émotion avec les livres. »

La figure du méchant : essentielle !
Dans la littérature pour la petite enfance, la figure du méchant est souvent un loup qui tyrannise, un ogre qui dévore ou un monstre qui effraie… Ces personnages font peur aux tout-petits qui ont malgré tout envie de les retrouver dans leurs livres préférés. « Cette figure du méchant est essentielle parce qu'avant trois ans, les enfants sont par nature très égocentriques et c'est normal dans leur développement », rappelle Nathalie Brisac. Ces méchants, qui ne pensent qu'à eux et qui se comportent mal, ressemblent un peu aux tout-petits qui se montrent parfois tout-puissants, colériques voire tyranniques… « C'est rassurant pour les enfants de ne pas être tout seuls à se comporter comme un méchant. Ça les décentre, ça les aide à s'accepter et, surtout, ça les rassure. » Car dans les histoires, cette méchanceté finit toujours par être combattue, canalisée ou retournée. Dans Va t'en grand monstre vert !, l'enfant a même le pouvoir de déconstruire la figure du monstre.

Apprivoiser ses peurs, oui mais en multiples fois !
Pourquoi veulent-ils toujours relire la même histoire qui, en plus, leur fait peur ? « S'ils veulent ce livre-là et qu'ils veulent qu'on leur relise vingt fois, c'est qu'ils en ont vraiment besoin pour apprivoiser et exorciser leurs peurs. Et puis, il y a aussi l'effet haine-amour », observe en souriant Nathalie Brisac. Les enfants frissonnent de peur et de plaisir en même temps, car dans un livre, tout est sous contrôle et la fin de l'histoire, qui se termine bien, est toujours la même… Mais lire tous les soirs L'alligator sous le lit ne risque-t-il pas de provoquer des cauchemars la nuit ? « Les cauchemars ne sont absolument pas liés à la lecture qui vient d'être faite », affirme Nathalie Brisac. En revanche, les livres mettent de la distance avec les émotions que les tout-petits ne peuvent pas encore exprimer. Et lorsque leur peur est incarnée par un héros qui s'en sort victorieusement, « ils comprennent que, eux aussi, sont capables de s'en sortir. C'est un beau message de confiance qui est indispensable pour grandir. »

Apaiser les angoisses profondes
Les tout-petits sont pétris d'angoisses et la peur leur est intrinsèque. « Ils sont aussi très dépendants des adultes. Sans eux, ils ne peuvent survivre », rappelle Nathalie Brisac. Les livres qui mettent des mots et des images sur leurs angoisses profondes, ce sont des livres qui les comprennent et qui ne leur mentent pas. « Un album comme Bébés chouettes n'est pas considéré aux premiers abords comme un livre effrayant. Pourtant, il met en scène l'angoisse de l'abandon. » Ce n'est pas un hasard si cet album paru en 1993 est toujours lu et relu par les tout-petits. « L'histoire les aide à canaliser cette angoisse profonde et même à la dominer quand ils vivent en vrai cette frayeur de ne pas revoir leur mère. À la fin, la maman chouette revient toujours. » Dans le même registre, Un peu perdu (clin d’œil à Bébés chouettes) est aussi très plébiscité par les tout-petits. Plus récent, Je t'attends met en scène avec acuité la frayeur d'un petit garçon qui ne voit plus sa mère. Mais pas de panique car, dès la deuxième lecture, les petits lecteurs savent que ça va bien se finir et c'est très apaisant. La peur du noir, angoisse universelle, est également très présente dans la littérature jeunesse. « C'est un peu la peur de la mort », remarque Nathalie Brisac. Mais dans les livres, c'est pour de faux, et les enfants le savent bien.

Faire confiance à la littérature jeunesse et aux enfants
La peur est transitoire dans les livres. Une fois que l'histoire est terminée, l'enfant passe à autre chose. « Mais attention à ne pas brûler les étapes en lisant des albums qui ne sont pas adaptés à leur âge », prévient Nathalie Brisac tout en précisant que les auteurs, les illustrateurs et les éditeurs savent très bien « quelles peurs explorer avant trois ans » pour les aider à les surmonter. Et quand les enfants ne sont pas prêts à lire un album parce qu'il fait « trop peur », ils s'en détournent ou le referment. « Il faut faire confiance aux enfants, même aux tout-petits. Ils savent ce qui est bon pour eux. » Aux adultes de les écouter, de ne pas penser pour eux et de ne pas projeter en eux leurs propres angoisses. Ce qui les effraie est très personnel et diffère d'un enfant à l'autre. « Et ce qui fait peur aux enfants ne va pas forcément faire peur aux adultes et vice-versa », conclut Nathalie Brisac.


 
Article rédigé par : Anne-Flore Hervé
Publié le 02 novembre 2021
Mis à jour le 01 décembre 2021