Comptines et chansons : ce qu’elles racontent, ce qu’elles apprennent

On connait leur importance auprès des jeunes enfants … pour rythmer les journées, instaurer des rituels, rassurer, faire apprendre, jouer, endormir, attendre les parents et vivre des moments privilégiés dans leurs relations à l’adulte et/ou aux autres enfants. Voici, sous la plume d’Olivier Gilly, pédagogue et formateur à l’Association Pikler-Loczy, un inventaire des comptines à dire ou à chanter. Il nous livre même des informations étonnantes sur certaines comptines coquines voire grivoises pourtant destinées aux plus petits.
Nos chansons et comptines trouvent leurs racines dans un lointain passé commun à l’humanité. Des paléontologues ont découvert à proximité des grottes la présence de deux types de foyers, l'un culinaire et l’autre social, avec la double fonction de protection contre les bêtes sauvages et de rassemblement des membres du clans, pour se parler, se conter les préoccupations quotidiennes, échanger, transmettre… Ces veillées se sont chargées au fil du temps d’imaginaire et de rêveries dont on trouve encore les traces dans les contes traditionnels, dont l’une des branches a donné naissance à nos comptines.

A chaque comptine ses spécificités et son utilité !
Aujourd’hui, elles sont répertoriées sous l’appellation comptines ou enfantines. En voici quelques-unes : on peut les trouver regroupées sous l’appellation jeux chantés ou chants de nourrices.

• Les comptines qui comptent, qui nombrent : elles ont pour but de compter, de nombrer, de jouer avec les mots qui désignent des suites de chiffres ou de nombres. Ex : "1, 2, 3 nous irons au bois, 4, 5, 6 cueillir des cerises, 7, 8, 9 dans mon paniers neuf, 10, 11, 12 elles seront toutes rouges…" Elles comptent des chiffres et content aussi des faits.

• Les comptines de repérage : elles ont pour fonction de se situer dans le temps, de rythmer, marquer le temps et c’est au cours de jeux, comme la corde à sauter ou l’élastique, qu’elles sont utilisées. Ex : "A la soupe soupe au bouillon yon yon yon, la soupe à l’oignon c’est pour les garçons, la soupe à l’oseille c’est pour les demoiselles…"

• Les ritournelles : ce sont des refrains mélodiques qui reprennent les mêmes paroles, elles se distinguent par leur facilité à être chantées. A l’origine c’était une forme ancienne de musique qui s’est développée au cours de la renaissance et au début de la période baroque. Ex : "La samaritaine taine taine, va à la fontaine taine taine, pour chercher de l’eau l’eau l’eau, dans son petit seau seau seau, son pied a buté té té , le seau est tombé bé bé, L‘eau c’est renversée…"

• Les jeux de doigts : ce sont des chansons qui font travailler les doigts et les mains, la « motricité fine ». En  augmentant la précision des gestes et l’assouplissement des doigts, du poignet de l’épaule, elles permettent aussi d’exercer la dissociation des gestes. Ex : "Toc toc monsieur pouce, chut je dors ! Allons réveiller vous monsieur pouce ! Bonjour monsieur pouce, bonjour madame pouce…"

Les chansons à gestes : elles font intervenir des gestes plus amples qui demandant plus de coordination œil-mains. Sources de nombreuses sensations, kinesthésiques, visio-motrices et proprioceptives, elles contribuent à faire acquérir progressivement une bonne connaissance de son corps. Ex : "Je suis un p’tit cordonnier qui répare les souliers, apportez moi vos chaussures, je saurai les réparer."

• Les chants ou jeux de nourrices : généralement adressés aux tout-petits, elles trouvent leurs origines dans la fonction même de la « nourrice », qui gardait les bébés et les nourrissait au sein, chantait et jouait avec eux. On va les trouver sous diverses appellations comme les risettes, les amusettes, les formulettes, caresses et chatouilles, les renverses. Ex : "A Paris sur un cheval gris,  à Nevers sur un cheval vert, à Issoire sur un cheval noir. À qu’il est beau qu’il est beau (Bis)."

• Les rondes et les chansons à danser : elles sont pour les enfants plus grands ayant une certaine autonomie motrice et une connaissance d’eux-mêmes suffisante pour pouvoir partager avec l’autre ce temps et qu’il soit plaisant. Ex : "Tous les légumes, au clair de lune, étaient en train de s’amuser é, tant qu’ils pouvaient ai…"

• Les virelangues : ce sont des suites de mots difficiles à prononcer que l’on doit enchaîner sans se tromper et « bafouiller ». Ex : "Voici venir vingt vampires verts ! Six sales sorcières sifflantes suivent ! Deux dragons déchaînés dégobillent des déchets dégoûtants. Attention aux affreux assaillants ! Courez, car cinquante crapauds crachent cent cancrelats caoutchouteux."
 Ces virelangues sont  réservés aux grands enfants de 5/6 ans (il faut une certaine maîtrise langagière et pouvoir distinguer le vrai du faux, l’imaginaire de la réalité).

Les formulettes d’élimination : ce sont des comptines qui servent à choisir une personne pour un jeu, la personne qui tombe sur la dernière syllabe est celle qui est désignée, et la formulette débute souvent par le célèbre Plouf Plouf ou Ploum Ploum. Ex : "Ams tram gram pic et pic et colégrame bourre et bourre et ratatame…" "Une oie, deux oies, trois oies, quatre oies, cinq oies, six oies, c’est toi…" Le meneur a une place centrale dans cette comptine car il peut influencer le résultat final en rajoutant l’imparable : oui mais comme le roi et la reine ne le veut pas ce ne sera pas toi ! (ce complément permet de reprendre la main sur un choix qui ne nous convient pas, une façon de transgresser la règle d’une manière acceptable). Les formulettes concernent des enfants plus grands dans des jeux à règles où l’adulte n’est pas présent.
Ce petit inventaire constitue une liste incomplète et non objective, où le plaisir et les souvenirs ont dicté mes recherches et choix. C’est ce qui est  plaisant dans les comptines, elles viennent toucher notre petit enfant intérieur.

Pas si innocentes que cela ! 
Il faut quand  même  signaler que les comptines ne sont pas toutes « politiquement correctes ». Leurs origines lointaines, remontent à une époque où le petit enfant était considéré comme un adulte en réduction, et nos innocentes comptines pouvaient faire allusion de façon détournée à des évènements historiques, des satires politiques ou sociales. D’autres encore étaient libertines, grivoises et parlaient à mots couverts de sexe. Par exemple : "Il court, il court, le furet" est une contrepétrie… Au clair de la lune parle de prostitution et notre pauvre Pierrot cherche une bonne âme pour rallumer sa chandelle morte, battre le briquet signifiait « faire l’amour » à l’époque. Nous n’irons plus aux bois évoque la fermeture par Louis XIV des maisons closes où l’on accrochait au-dessus des portes du laurier. Et cette pauvre Mère Michelle qui a perdu son chat…
Elles ne sont pas toute si innocentes si « catholiques » que cela , nos petites comptines, chargées du péché originel, pleines de secrets excitants d’adultes, transformant de scandaleuses pensées en réjouissances verbales. Et les psychanalystes se régalent de ces sens à peine cachés.

Mais que disent les comptines ?
Les comptines disent la vie et parlent du monde, mais font aussi partie des histoires familiales de chacun. Elles sont transmises de génération en génération et se chargent des histoires de chaque famille, ce qui leur donne leur pouvoir d’échange et d’émotion. Comme le rappelle Chantal Grozeliat, musicienne, pédagogue et cofondatrice d’Enfance et Musique : « Chaque chanson est le creuset d’une histoire sensorielle que l’enfant va aimer retrouver, interpréter a son tour à sa façon et avec les moyens dont il dispose ».
Article rédigé par : Olivier Gilly
Publié le 30 avril 2019
Mis à jour le 19 août 2019
Bonjour, depuis plusieurs semaines, les impressions des articles ne se font pas correctement. superposition des textes, impression partielle. Cdlt