L’éveil musical aussi a ses grands pédagogues

Au XXe siècle, des musiciens et pédagogues ont conçu des méthodes d’éveil à la musique dont nombre de pédagogies nouvelles se sont inspirées. Fabienne Agnès Lévine, psychopédagogue, nous entraîne à leur rencontre.
Éveiller les bébés à (et par) la musique en ouvrant leurs oreilles à toutes les sonorités et en mettant entre leurs mains une variété d’instruments contribue à la première éducation au sein des familles et dans les lieux d’accueil. Si aujourd’hui toutes les initiatives sont permises, n’oublions pas que des pédagogues ont montré le chemin au siècle dernier. Focus sur quelques personnalités qui ont donné leurs noms à des méthodes : Jaëll, Martenot, Jaques-Dalcroze, Willems, Kodaly, Orff.

Dans la civilisation occidentale, l’idée que l’apprentissage de la musique commence par le solfège et la technique instrumentale est restée ancrée jusqu’à ce que des musiciens et des pédagogues ouvrent la voie à une démarche centrée sur l’écoute, l’expression et la communication dès le plus jeune âge. Pendant la première moitié du XXe siècle, des méthodes actives dédiées à la musique sont nées dans la mouvance de l’Éducation nouvelle dans plusieurs pays.  

En France, la méthode Jaëll-Montessori 
La méthode qui porte le nom de Marie Jaëll (1846-1925), pianiste contemporaine de Liszt, et de la célèbre pédagogue est celle d’une troisième femme, Marie-Charlette Benoit. Cette musicienne ayant suivi une scolarité Montessori jusqu’au baccalauréat n’a connu ni l’une ni l’autre de ces deux personnalités mais elle a fondé une méthode basée sur l’écoute et la sensorialité issue de leurs travaux respectifs. Pour les tout-petits, elle a mis en place des « moments musicaux » partagés par enfants et adultes dans une ambiance montessorienne. Elle a fondé la première association Jaëll-Montessori avec son mari Pierre Benoit, psychanalyste à l’origine de la Maison verte créée avec Françoise Dolto. Les formations à cette méthode et les séances d’éveil musical destinées aux enfants sont présentes dans plusieurs villes.

Une autre approche française : la méthode Martenot
Le musicien Maurice Martenot (1898-1980), inventeur d’un instrument qui porte son nom (les ondes Martenot), a été influencé par sa sœur ainée engagée dans le courant de l’Éducation nouvelle et a créé avec ses deux sœurs et sa femme un cours privé dont le projet était « L’éducation par l’art ». Il a effectué des recherches sur la pédagogie musicale et les apports de la relaxation en se référant aux méthodes actives tandis que Ginette Martenot travaillait sur le geste naturel en dessin. Il s’est aussi intéressé au chant prénatal bien avant que les travaux sur la perception auditive du bébé confirment son intuition. La méthode Martenot dans le domaine artistique continue de se transmettre.

En Suisse et en Belgique, les méthodes Jaques-Dalcroze et Willems 
Émile Jaques-Dalcroze (1865-1980) est un compositeur à l’origine d’une méthode transmise sous le nom de rythmique Jaques-Dalcroze. Cette pédagogie est basée sur l’expression corporelle et l’improvisation à la source de la gestuelle musicale. Son contemporain et ami Edgar Willems (1890-1978) est un des premiers pédagogues à avoir pris en compte les très jeunes enfants comme le prouve un manuel publié en 1950 sous le nom « La préparation musicale des tout-petits ». Sa méthode vise également à développer l’oreille musicale et le sens du rythme au travers de la voix et du mouvement corporel. Des certifications à l’une ou l’autre de ces méthodes sont délivrées par des associations dans plusieurs pays.

En Hongrie, la méthode Kodaky
Zoltan Kodaly (1882-1967) est un compositeur qui a mis la pratique vocale et la chorale au coeur de la formation musicale dès le plus jeune âge. Nourri des idées de Rousseau et de Pestalozzi, il a été influencé par le travail du suisse Émile Jaques-Dalcroze et a élaboré une méthode qui s’appuie sur le répertoire de chansons traditionnelles de chaque pays. Une adaptation en a été faite par Jacquotte Ribière-Raverlat, une professeure de musique qui a publié des manuels Kodaly avec le répertoire folklorique français.

En Allemagne, la méthode Orff
Carl Orff (1895-1982) dont certains éléments de biographie pendant l’Allemagne nazie ont à tort ou à raison donné lieu à des controverses est reconnu comme un grand compositeur. C’est aussi un chercheur en pédagogie musicale qui s’est entouré d’artistes d’autres disciplines (danse, théâtre, etc..) pour élaborer une démarche basée sur la connaissance de l’enfant et le respect de sa personnalité, y compris au cours d’improvisations en groupe. Il a établi avec son équipe une liste d’instruments de percussion de qualité qui constituent l’instrumentarium Orff utilisé dans le milieu scolaire et extra-scolaire dans de nombreux pays. 

S’éveiller avec la musique plus que s’initier à la musique !
Au départ les méthodes citées ont été pensées en réaction à la pédagogie traditionnelle en tant qu’initiation musicale pour préparer l’enfant de 3 ans et plus à l’apprentissage du solfège et à la pratique d’un instrument autrement. Dans cette dynamique d’une approche ludique et sensible de la musique, leurs fondateurs se sont penchés sur le besoin d’un éveil musical précoce et global, c’est-à-dire orienté vers le mouvement, le sens du rythme, l’attention auditive et l’épanouissement. Aussi, plutôt que faire croire aux parents que leur bébé va vraiment apprendre la musique est-il plus juste d’insister sur le plaisir des sens et de l’expression spontanée. Avec les tout-petits, les séances d’éveil musical animées par un professionnel de la petite enfance ou par un musicien-intervenant formé ou non à l’une de ces méthodes participent à ce que la psychologue Sophie Marinopoulos a décrit sous le terme de « santé culturelle ». Ces personnalités du XXe  siècle marquées par l’évolution des idées sur la psychologie de l’enfant et sur la pédagogie active y souscriraient certainement. 
Article rédigé par : Fabienne Agnès Levine
Publié le 19 janvier 2021
Mis à jour le 15 novembre 2021