Jouer, un des droits fondamentaux de l’enfant

Fabienne-Agnès Levine psychopédagogue revient sur l’article 31 de la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE). Un article où le jeu, en tant qu’activité indispensable au développement, a toute sa place. L’occasion pour notre spécialiste de faire  point sur ce qu’est le droit de jouer et sa mise en œuvre. Et l’occasion aussi pour elle de constater et de regretter,  que cet article 31 soit si méconnu et peu respecté.  


 
Un article qui aurait pu passer inaperçu
Rédigé en 1989, l’article 31 de la CIDE déclare : « Les États parties reconnaissent à l’enfant le droit au repos et aux loisirs, de se livrer au jeu et à des activités récréatives propres à son âge et de participer librement à la vie culturelle et artistique. Les États parties respectent et favorisent le droit de l’enfant de participer pleinement à la vie culturelle et artistique et encouragent l’organisation à son intention de moyens appropriés de loisirs et d’activités récréatives, artistiques et culturelles, dans des conditions d’égalité. »
 En avril 2013, le Comité des droits de l’enfant des Nations Unies – chargé de réaliser des rapports sur l’application ou non par les États – a publié l’Observation générale n° 17 sur le droit de l’enfant au repos et aux loisirs car « le Comité a constaté avec préoccupation que les droits énoncés à l’article 31 étaient peu reconnus. Du fait de cette méconnaissance de l’importance de ces droits dans la vie des enfants, les investissements consentis pour leur donner effet sont insuffisants, la législation visant à les protéger est lacunaire ou inexistante, et les enfants sont, pour ainsi dire, invisibles dans les politiques nationales et locales de planification. En règle générale, lorsque des investissements sont faits, ils ne concernent que l’organisation d’activités structurées et organisées, alors qu’il est tout aussi important de ménager du temps et des espaces pour que les enfants puissent, spontanément, jouer et pratiquer des activités récréatives et créatives, tout en encourageant la société à favoriser et appuyer ces activités ».
Les membres du Comité pointent le manque d’égalité dans l’accès au jeu qui peut exister dans certains pays plus particulièrement envers les filles, envers les enfants en situation de handicap, envers ceux qui appartiennent à une minorité au sein d’une population et tous ceux qui subissent des situations de conflit, de catastrophe naturelle ou de crise humanitaire. Ils s’inquiètent aussi que « la violence augmente dans le monde entier et sous toutes ses formes – à la maison, à l’école, dans les médias et dans la rue ». Ils n’évoquent pas directement la concurrence des écrans mais dénoncent une « commercialisation croissante de l’univers ludique enfantin ». Pour les plus grands, ils signalent le « poids toujours plus lourd des exigences scolaires pour exercer les droits visés à l’article 31 ».
La lecture de ce texte de treize pages  qui est hélas toujours d'actualité, encourage à se recentrer sur la valeur fondatrice du jeu, et ce d’autant plus que l’enfant est petit. Que dit-il ?

Jouer, un moteur du développement
« Les activités ludiques et récréatives sont essentielles à la santé et au bien-être des enfants et favorisent la créativité, l’imagination, la confiance en soi, le sentiment d’être à la hauteur, ainsi que la force et les compétences physiques, sociales, cognitives et émotionnelles. » Tout est dit, rien à ajouter pour justifier que le programme de tout mode d’accueil de la petite enfance – système scolaire mis à part – soit exclusivement autour du jeu.
« Elles contribuent à tous les aspects de l’apprentissage, sont une forme de participation à la vie quotidienne et ont une valeur intrinsèque pour l’enfant, par le seul fait qu’elles sont source d’amusement et de plaisir. » En petite enfance, une règle d’or bien connue est que les enfants apprennent en jouant plutôt qu’ils ne jouent pour apprendre.
« Des recherches menées sur le sujet montrent que le jeu joue aussi un rôle central dans l’épanouissement spontané de l’enfant, et contribue considérablement au développement du cerveau, en particulier pendant la petite enfance. » Rien de mieux pour rassurer les adultes sur les bienfaits du jeu spontané que d’évoquer ses effets sur le cerveau.

Jouer, un facteur de socialisation
« Les activités ludiques et récréatives renforcent l’aptitude à négocier, à restaurer l’équilibre émotionnel, à résoudre les conflits et à prendre des décisions. » Quoi de plus efficace que les interactions entre enfants dans le jeu pour se préparer aux subtilités des relations sociales.
« Grâce aux activités ludiques et récréatives, les enfants apprennent par la pratique, ils explorent le monde qui les entoure et en font l’expérience, ils se familiarisent avec de nouvelles idées, de nouveaux rôles et de nouvelles expériences et, ce faisant, apprennent à comprendre et à construire leur position sociale dans le monde. » Ce qui est formidable avec le jeu est cette occasion d’expérimenter et de répéter rien que pour le plaisir et sans pénalité tout ce qui constitue un tremplin pour la vie sociale.

Jouer, une activité qui vient de l’intérieur
« Le jeu s’immisce dans tous les comportements, toutes les activités ou démarches qu’il entreprend, contrôle et structure, et cela à tout moment et en tous lieux, dès que l’occasion s’en présente. » Chez le tout-petit, jouer est sa manière de vivre, comme le disait déjà Pauline Kergomard au XIXe siècle : « Jouer est le métier de l’enfant ».
« Les personnes qui s’occupent d’enfants peuvent contribuer à créer un cadre propice au jeu, mais le jeu lui-même n’a rien d’obligatoire, il répond à une motivation intrinsèque et a sa propre raison d’être, sans être une fin en soi. » Une manière de rappeler que le rôle de l’adulte n’est pas tant de guider les activités ludiques que de mettre en place des conditions de sécurité physique et affective satisfaisante afin que chaque enfant exprime sa personnalité au travers du jeu.
 « Le jeu fait intervenir l’apprentissage de l’autonomie et de l’activité physique, mentale ou émotionnelle, et il peut se pratiquer soit seul, soit en groupe. Il peut revêtir une multitude de formes, qui évoluent au cours de l’enfance. » À chaque enfant ses préférences et son besoin d’alterner jeu solitaire et jeu partagé mais aussi à chaque âge, ses formes de jeu privilégiées.

Les conditions propices à l’application de l’article 31
Les enfants ne sont jamais responsables de leur contexte de vie et surtout pas lorsqu’ils naissent dans des pays pauvres ou victimes de catastrophes naturelles, en zone de guerre ou dans des camps de réfugiés. C’est ainsi que des associations humanitaires œuvrent pour préserver des espaces de jeu exempts de dangers physiques où les enfants peuvent retrouver le sourire car « ils ont naturellement besoin de jouer et de participer à des activités récréatives, et ils chercheront à le faire même dans les environnements les plus défavorables ». S’ensuit une liste des conditions nécessaires au jeu commençant par « être à l’abri de tout stress ». Dans un pays en paix comme la France, ce critère devient une invitation à s’appliquer à toujours créer un climat serein et bienveillant pour accueillir le jeu des tout-petits.

Les obstacles à l’application de l’article 31
« Dans nombre de régions du monde, on considère que jouer équivaut à “perdre” du temps à des activités frivoles ou improductives qui n’apportent rien en soi. […] En outre, il est fréquent que les adultes ne soient pas assez sûrs d’eux, ni suffisamment compétents ou compréhensifs pour aider les enfants dans leurs jeux et interagir avec eux de manière ludique. » Ce constat établi en 2013 par le Comité des droits de l’enfant concerne en premier lieu des pays dans lesquels les enfants sont « exposés à des dangers physiques découlant de facteurs tels que l’eau polluée, les égouts à ciel ouvert, la surpopulation urbaine, la circulation incontrôlée, [...] à des mines terrestres et des munitions non explosées. Ce danger est d’autant plus grand que leur curiosité naturelle et leur attirance pour l’exploration ludique les y expose davantage. » En France, les freins à l’application du droit de jouer sont d’une autre nature : manque de jeu en plein air, manque de temps et ce que le Comité nomme « le marketing et la commercialisation du jeu ». De plus, « dans le cas des jeunes enfants, les espaces offrant des possibilités d’exploration et de créativité doivent aussi permettre aux parents et autres personnes qui s’occupent des enfants de maintenir une surveillance, notamment par contact visuel et vocal ». Cette formulation fait penser à une notion qui s’est généralisée dans nos modes d’accueil : l’adulte phare. Le texte reconnaît aussi les compétences à acquérir pour répondre au besoin de jouer quand il déclare que « tous les professionnels qui travaillent avec ou pour les enfants ou dont le travail a une incidence sur ces derniers devraient bénéficier systématiquement d’une formation continue sur les droits des enfants, y compris les droits garantis à l’article 31 ».

Le droit au jeu en images
Dès 1961, s’était déjà constituée une association pour défendre le droit de jouer en tant que droit humain fondamental, l’International Play Association (IPA). Elle est toujours présente dans cinquante pays et organise des actions en faveur du jeu. Son prochain congrès aura lieu en juin 2023 à Glasgow (Écosse). L’année de publication de l’Observation générale n° 17, en 2013, elle avait produit un film mettant en valeur l’épanouissement de l’enfant à travers le jeu, qui est disponible dans quinze langues. Pendant seulement trois minutes, une succession de courtes séquences illustre l’importance du jeu de la petite enfance à l’adolescence, en écho à une phrase du texte cité : « Le jeu se caractérise par l’amusement qu’il procure, une certaine incertitude, les défis, la souplesse et l’absence de productivité. La cohésion de ces facteurs fait du jeu une source de plaisir, que l’enfant a envie de prolonger. Alors que le jeu est souvent considéré comme une activité non essentielle, le Comité réaffirme qu’il constitue un aspect fondamental et vital des plaisirs de l’enfance, ainsi qu’une composante essentielle du développement physique, social, cognitif, émotionnel et spirituel. »

Le droit au jeu appliqué à la petite enfance
Dans le texte du Comité des Nations Unies, deux phrases portent plus spécifiquement sur la petite enfance. D’une part, en déclarant que « l’éducation de la petite enfance est de plus en plus axée sur des objectifs d’enseignement et l’apprentissage conventionnel, au détriment du jeu et d’objectifs de développement plus larges », les auteurs affirment la prédominance du jeu comme facteur d’épanouissement et d’apprentissage au cours des premières années. D’autre part, en précisant que « pour toute activité ludique ou récréative, l’âge de l’enfant doit être pris en compte pour déterminer la durée de l’activité, la nature des espaces de l’environnement où elle se déroule, les formes de stimulation et leur diversité, et le degré de surveillance et d’implication requis de la part d’un adulte pour assurer la sécurité de l’enfant », ils nous rappellent que chaque étape de la vie à ses besoins spécifiques, y compris dans le registre du jeu.

Sources
Convention relative aux droits de l’enfant du 20 novembre 1989
Comité des droits de l’enfant du 17 avril 2013 : Observation générale n° 17
Film de l’IPA : « C’est moi – l’article 31 de la convention des Nations Unies sur le droit de l’enfant »




 

Convention internationale des droits de l’enfant : 54 articles pour protéger les moins de 18 ans

Depuis 33 ans, le 20 novembre est la journée anniversaire du premier et unique traité portant sur les droits fondamentaux des enfants. La Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) a été signée et ratifiée par presque tous les pays. Elle comporte 54 articles dont 40 décrivent les droits fondamentaux et envisagent de ce fait les situations les plus graves : mise au travail des enfants, enrôlement à la guerre, emprisonnement, tâches domestiques lourdes, manque d’accès aux soins, exploitation sexuelle, autres violences. En même temps, la CIDE énonce les devoirs de toute société envers les filles et les garçons âgés de moins de 18 ans. Elle affirme la dignité humaine de tous les enfants du monde, dans le respect de quatre principes que sont la non-discrimination, l’intérêt supérieur de l’enfant, le besoin d’être protégé et la liberté d’expression.

 

Article rédigé par : Fabienne Agnès Levine
Publié le 16 novembre 2022
Mis à jour le 16 novembre 2022