La patouille, pour les petits, c’est réjouissant !

Face à une flaque d’eau, un pot de compote ou une coupelle remplie de peinture, les tout-petits ont aussitôt tendance à tapoter, mélanger, éclabousser. Ils semblent apprécier le contact sur leur peau d’une matière liquide ou compacte, transparente ou opaque, lisse ou granuleuse. Quel est donc ce besoin de patouille ? Comment y répondre ? Pour quels bénéfices psychologiques ? Point de vue et explications d’Agnès Fabienne Levine, psychopédagogue.

 
Pour un adulte, patouiller ou patauger évoque plutôt un désagrément, lorsqu’en marchant sur un terrain boueux, les chaussures glissent ou s’enfoncent. Pendant la petite enfance, patouiller est le résultat d’un attrait pour la malléabilité de la terre humide et des autres matériaux d’aspect similaire. La nature est le premier fournisseur d’éléments à prendre à pleines mains et à mélanger entre eux : eau, terre, sable, cailloux, feuilles, brindilles… Une autre piste à explorer est celle des produits issus de l’industrie agro-alimentaire, avec toutes les réserves qui peuvent être émises sur le fait de jouer avec la nourriture (farine, pâtes) et les débats qui s’en suivent. Une troisième source d’exploration sensorielle vient du côté des loisirs créatifs, avec essentiellement la peinture et les matériaux de modelage.

Flaques d’eau, tas de boue et sable doux
Qu’ils se promènent en ville ou à la campagne, les jeunes enfants sont doués pour repérer tout ce qui leur offre une occasion de patouille. Ils s’empressent d’y sauter à pieds joints, de plonger les mains, de s’enduire parfois les bras et d’éclabousser sans anticiper les répercussions. Avant 18 mois, ils se concentrent sur le fait de toucher, d’appuyer ou de faire glisser entre les doigts, en se laissant guider par leurs impressions visuelles et tactiles.

Après 18 mois, certains attribuent au mélange formé naturellement ou au gré de leurs initiatives une fonction imaginaire : le mélange à base d’eau devient un château, une route ou, très souvent, de la nourriture. Avec ou sans récipient, l’enfant s’en donne à cœur joie pour faire semblant de cuisiner avec ce qu’il trouve dans la nature. Nul doute que jouer à la dînette avec des ingrédients trouvés dans un jardin ou dans une allée boisée offre une expérience bien plus riche que la manipulation de simples aliments en plastique.
Pour comprendre l’intérêt que la plupart des jeunes enfants éprouvent, par exemple après la pluie, à sauter dans les flaques d’eau ou à mettre les mains dans la gadoue formée au sol, rien de mieux que de lire un classique de la littérature enfantine : « Porculus. » Tout est dit dans cette phrase répétée et illustrée plusieurs fois : « Par-dessus tout, Porculus aime s’asseoir et s’enfoncer dans la bonne boue, si douce ! » Son désarroi lorsque le fermier et la fermière ont nettoyé de fond en comble la porcherie et ses alentours le pousse à partir sur la route en quête de sensations perdues impossibles à vivre dans un environnement trop impeccable. Les enfants à qui on raconte cette histoire jubilent lorsque le petit cochon retrouve enfin de quoi ressentir sur sa peau ce mélange de terre et d’eau à la couleur grisâtre. Ils semblent comprendre le besoin de contact avec une matière semi-liquide qui procure tant de bien-être au personnage créé par l’auteur et l’illustrateur américain Arnold Lobel en 1971. Cette histoire de bain de boue oppose le point de vue des adultes qui cherchent à éliminer tout ce qui salit et celui du héros à la recherche de sensations tactiles agréables, pas n’importe lesquelles d’ailleurs mais celles dont il il a gardé la mémoire. Peut-être un clin d’œil à la vie intra-utérine ?

Dans les cours d’école maternelle qui possèdent encore un bac à sable, se transmet ici et là la mystérieuse pratique du sable doux, dont seuls les enfants ont la recette. Il s’agit de prendre une poignée de sable et de le faire glisser entre les doigts qui font office de tamis. Pendant toute la récréation, le jeune fabricant de sable doux est patient et s’applique jusqu’à ce qu’il soit satisfait de la texture obtenue, une fois éliminés les petits cailloux et autres impuretés. Fier d’avoir trouvé la consistance parfaite, il s’en vante auprès des autres enfants et fait de son produit un bien d’échange, comme l’a observé l’anthropologue de l’enfance Julie Delalande.

Dès qu’un point d’eau se trouve à proximité du sable, la joie de se salir les mains en variant les combinaisons du sec au mouillé et du dégoulinant au compact est décuplée. En cela, les paysages de bord de mer, avec toutes les nuances de sable chauffé ou non par le soleil, transformé ou non par le mélange avec l’eau, offrent un modèle idéal difficile à transposer. Pendant toute l’enfance, les jeux de plage n’ont pas d’équivalent. Ils peuvent être modestement  reproduits avec de grandes coquilles posées au sol ou grâce à un grand bac transparent sur pied.

Jouer ou ne pas jouer avec la nourriture
Il est bien connu que les bébés ont besoin de découvrir le monde en se confrontant à la réalité physique des objets. Toutes leurs actions sont même encouragées car interprétées comme une manifestation de l’intelligence sensori-motrice : saisir, lâcher, jeter, frapper, emboîter, etc. Tout aussi important est de reconnaître l’intérêt porté aux objets non solides. En effet, l’exploration des fluides est, elle aussi, le terrain d’une pensée pratique exercée par les bébés sur la transformation des matières. La première occasion de patouiller avec un élément liquide ou semi-liquide se fait toujours autour de l’alimentation. Cette découverte du froid et du chaud, du doux et du rugueux, du mou et du dur, de la lisse et du strié est précoce et concerne autant la bouche que les mains. Dès l’introduction d’aliments donnés à la cuillère, parents et professionnels n’échappent pas à ce dilemme de laisser patouiller ou non pendant le repas. Empêcher systématiquement l’enfant de toucher à la nourriture pourrait le rendre obsessionnel de la propreté et phobique de tout contact sur la peau avec une matière nouvelle. Laisser l’enfant patouiller sans limites dans son plat n’est pas tellement réaliste car le risque est grand que le jeu l’emporte sur l’envie de manger. À chacun de placer son curseur au bon endroit, du  comportement le plus rigide à celui le plus permissif, sachant que pouvoir découvrir la nourriture avec tous ses sens est essentiel pour le jeune enfant.
Concernant le besoin de patouiller, les professionnels de la petite enfance ont dans leur palette d’activités sensorielles toute une liste d’ingrédients alimentaires dont les mélanges font le bonheur des enfants, le sens de l’odorat se rajoutant à la vue et au toucher. La première des patouilles est la pâte à sel qui n’est rien d’autre que le détournement d’une recette de cuisine : farine, eau, sel, huile et éventuellement colorant alimentaire. À condition de bien s’organiser, il est possible d’associer les enfants de plus de 20 mois à sa confection. Une autre patouille qui plaît aux enfants est le mélange de fécule de maïs (Maïzena) et d’eau : en termes savants, il s’agit d’un fluide non-newtonien parce qu’il ne répond pas aux mêmes lois de variabilité de la consistance que la plupart des autres liquides.
D’autres mélanges à base de céréales (semoule, riz, pâtes) sont possibles mais posent des questions éthiques et culturelles auxquelles chaque équipe doit trouver sa propre réponse, sans oublier que l’utilisation de farine et de sel n’échappent pas à ce débat. La fabrication de peinture “maison” à base de yaourt et de sable “magique” peuvent aussi questionner, même si elle se fait en amont. La solution de s’orienter vers des patouilles à base de savon en paillettes, de mousse à raser ou de pâte à papier entraînent d’autres questionnements autour de l’éventuelle toxicité des ingrédients et de l’utilisation de produits de consommation courante pour jouer. Décidément, il n’est pas facile de rivaliser avec les éléments de la nature !

Lorsque sensorialité et créativité vont bien ensemble
Les loisirs créatifs, ce n’est pas pour les tout-petits car ils demandent un minimum de maîtrise des gestes et privilégient la réalisation sur l’immédiateté de l’expérience. Mais un grand nombre de matériaux vendus pour l’expression créatrice des plus grands peuvent être utilisés pour des activités de patouille : peinture, matériaux de modelage... La peinture à doigt, un peu plus épaisse que la gouache ordinaire, est faite exprès pour patouiller. Déposée au fond d’une soucoupe, elle attire autant les yeux que les mains. Pour peu que les tout-petits soient juste en couche pour la découvrir, bras et jambes sont vite barbouillés. Les empreintes de mains et de pieds à la peinture n’ont pas autant d’atouts que la marche nus pieds sur un parterre d’herbe ou de feuilles mais c’est une variante intéressante de la peinture corporelle. L’inconvénient de ces activités est l’épreuve de la toilette et des efforts pour enlever la peinture sous les ongles et dans les cheveux.
La pâte à modeler proposée sans outils invite à malaxer, appuyer, enrouler, étaler… Il existe différents modèles, y compris odorants. Les couleurs donnent l’embarras du choix, les textures sont variées, il en existe des lisses et des granuleuses. Donnée en même temps que des petits objets à enfoncer et à faire disparaître, la pâte à modeler motive les enfants les moins hardis pour patouiller et se salir. Bien d’autres mélanges sont à essayer : petites mosaïques à incruster dans le plâtre en train de durcir, mélange de craie râpée et de sable, exploration tactile de la pâte à bois…
Mais l’activité qui se rapproche le plus des découvertes spontanées des éléments de la nature est la patouille à base d’argile. C’est une matière naturelle dont la couleur va du blanc écru jusqu’au rouge, qui peut être selon origine d’extraction lisse ou granuleuse. Utilisée pour des créations manuelles, elle nécessite de la technique, des outils, un temps de séchage ou de cuisson. Proposée simplement, en tranches fines découpées dans un bloc de quelques kilos, elle est agréable au toucher, avec une consistance qui se modifie à force d’être malaxée. Lorsqu’elle a séché, il suffit de la mélanger avec de l’eau et de fabriquer ce qu’on appelle la barbotine et dans ce cas est présentée aux enfants au fond d’un bac avec un petit rebord. C’est aussi un matériau à priori sain pour la peau et qui se lave si facilement, sur le corps ou sur le sol, au simple jet d’eau. Que des avantages !

Une activité ludique "défoulatoire" et compensatoire
Probablement tous les enfants aiment patouiller mais tous ne le savent pas, les uns, de par leur éducation, d’autres par inhibition face à une matière mouvante. Comme pour tout autre mode d’expression, il ne faut pas pousser l’enfant à malaxer à tout prix mais juste de favoriser l’accès à des matières dans un cadre favorable aux sensations et à l’expression des émotions. La présentation peut être individuelle (chacun son bac ou son plateau) ou collective, l’une et l’autre ayant ses atouts et ses limites. Il faut veiller à avoir suffisamment de temps devant soi car si certains enfants chahutent et éclaboussent immédiatement, d’autres au contraire apprivoisent la matière en plusieurs étapes. Les mots de l’adulte qui accompagnent les découvertes et l’expression des émotions sont un plus qui enrichit cette activité ludique.

Les jeux de patouille se proposent plus facilement dès que les beaux jours arrivent : les enfants sont peu vêtus et risquent moins de prendre froid quand ils se mouillent. Leur intérêt est multiple : s’adresser aux cinq sens, satisfaire la curiosité du jeune enfant et enrichir son vocabulaire pour parler de ce qu’il perçoit et ressent. Par ailleurs, les explorations sensorielles ont en commun avec la grande motricité un aspect défoulatoire car elles se font sans objectif de résultat et se déroulent sans consignes autres que celles liées à l’organisation matérielle.
Entre 18 et 36 mois, les jeunes enfants sont encouragés à exercer un contrôle de leurs sphincters urétraux et anaux. Ce renoncement à des sensations de plaisir autour de cette zone corporelle se fait d’autant mieux que par ailleurs, ils peuvent découvrir en toute liberté des matières aux propriétés qui renvoient symboliquement aux fonctions éliminatoires. En cela, l’enfant qui ne met plus de couche a particulièrement besoin d’avoir accès à des activités manipulatoires qui ont une fonction compensatoire et qui en cela participent de sa socialisation.
En plus du plaisir des sensations, la patouille procure un sentiment de puissance sur les éléments. Pendant qu’il forme et transforme la matière en gratouillant, creusant, enfonçant, étalant, le jeune enfant se prend un peu pour le maître du monde face à cette malléabilité qu’il essaye de contrôler. Il éprouve la satisfaction d’être maître de ses actions alors que dans sa vie quotidienne, il est si souvent dépendant des adultes.


 
Article rédigé par : Fabienne Agnès Levine
Publié le 03 juin 2021
Mis à jour le 04 juin 2021