La place des figurines dans le jeu des jeunes enfants

Au royaume du jeu symbolique, les figurines sont incontournables. Des personnages réalistes ou merveilleux, des animaux connus ou extraordinaires, des décors prêts à l’emploi ou improvisés : rares sont les enfants qui peuvent s’en passer. Comment les figurines sont-elles investies à chaque âge ? Quels sont leurs apports sur le plan psychologique ? Et quel type de figurine choisir en fonction de l'âge des enfants ? Fabienne-Agnès Levine, psychopédagogue, nous explique cette place particulière des figurines dans les jeux des petits.
Avec les figurines, au gré des sources d’inspiration, les enfants reproduisent des situations de la vie quotidienne, rejouent des scènes vues sur les albums et les écrans, ou bien laissent leur imagination en roue libre. Derrière ces choix, se révèlent les mêmes lois psychologiques : reproduire des évènements vécus par l’enfant, rendre visible son monde intérieur, attribuer ses propres sentiments à autrui, révéler des conflits psychiques, apprivoiser ses émotions.

Entre 12 et 18 mois : les premières figurines, pas de valeur symbolique sans les adultes
Avant 18 mois, parce que leur mode de jeu est exploratoire, les bébés ne perçoivent pas d’emblée la représentation figurative, réaliste, des jouets. Inutile de mettre à leur disposition des figurines, tant qu’elles sont juste saisies dans le creux de la main et portées à la bouche, sans être intégrées à une petite histoire. Chaque figurine, quel que soit l’animal ou le personnage évoqué, reste avant tout appréciée par les petits pour ses caractéristiques sensorielles et manuelles : souple ou rigide, pratique à saisir ou qui échappe des mains, qui tient bien debout ou qui bascule. C’est surtout entre les mains de l’adulte que la composante symbolique des figurines s’exprime, à la manière des marionnettes, renforcée par le langage : « Regarde le papa éléphant et le bébé éléphant, ils se promènent. ».

• Comment choisir les premières figurines ? Des figurines, peu nombreuses, ont leur place sur le tapis de sol, ou dans une corbeille, parmi les jouets d’éveil. Les premières à acquérir sont des animaux en plastique ou en latex, arrondis et souples, sur les thèmes de la ferme, la forêt ou la mer. Celles qui sont vendues pour le bain sont faciles à prendre en main. D’autres jouets, en tissu et aux couleurs vives, sont adaptés aux tout-petits, même s’ils portent sur un thème, l’arche de Noé ou le tipi avec des indiens par exemple, dont la signification sera comprise bien plus tard.
 
A partir de 18 mois : des animaux et des personnages qui prennent vie

Vers 18 mois, lorsqu’il a acquis la capacité de se représenter mentalement des personnes et des actions (la fonction symbolique), l’enfant commence à faire dire et faire faire à sa figurine ce qu’il veut. Un geste courant de sa part est de la pencher face à un plat imaginaire pour la faire manger ou de la tenir à bout de bras pour la faire avancer, tout en se déplaçant lui-même. Ce comportement se situe entre jeu de rôle et jeu de mise en scène, deux manières bien différentes de faire semblant, puisque c’est tantôt le joueur qui mime une situation, tantôt la figurine qui est manipulée. Une fois amorcé, le jeu symbolique permet de reproduire des séquences simples et d’exprimer des émotions en faisant parler animaux et personnages. Le professionnel de la petite enfance en est le témoin respectueux et doit repérer à quel moment intervenir pour aider le joueur à prolonger son histoire.

Quelles figurines pour les 18-24 mois ? Les figurines articulées, aux couleurs primaires, sont d’un esthétisme discutable, mais elles sont en plastique résistant et existent en grand format, d’environ 12 cm. Elles reproduisent une variété d’animaux et de personnages qui font un petit grincement amusant lorsque l’enfant place leurs bras et leurs jambes dans une nouvelle position. D’autres modèles sont intégrés aux célèbres briques de construction, d’autres encore sont associées à des moyens de transport : le pilote et son automobile, l’aviateur et son hélicoptère, le pêcheur et son bateau, etc. Le jeune enfant s’intéresse à tous ces thèmes au fur et à mesure que ses capacités d’imiter et de faire semblant s’installent.

De 2 à 3 ans : (se) raconter avec les figurines
Vers 24 mois, les différences entre se mettre à la place d’autrui et passer par l’intermédiaire d’un objet miniature pour raconter la même histoire commencent à s’éclaircir. Par exemple, pour jouer au docteur, soit l’enfant utilise des instruments médicaux à sa taille (jeu de rôle), soit il a conscience que la figurine qu’il installe dans un décor miniature d’hôpital représente, selon ce qu’il décide, un malade ou un soignant (jeu de mise en scène). Dans ce dernier cas, le joueur devient le scénariste et le narrateur d’une histoire impliquant une ou plusieurs figurines, réalistes ou stylisées.
Si quelques joueurs s’isolent pour faire dialoguer deux figurines, la plupart aiment se retrouver à quelques-uns autour de celles mises en commun. Chacun raconte son histoire, tout en interférant avec les autres récits, sans trop vérifier la cohérence de l’ensemble. L’univers ainsi créé reflète surtout les préoccupations réelles et inconscientes de chacun. Pendant qu’une scène prend forme, le professionnel de la petite enfance a une place d’observateur discret, se gardant bien de chercher à orienter le cours de l’histoire. Sa participation effective n’est justifiée qu’à partir du moment où il est franchement invité dans le monde du joueur.

Quelles figurines pour les 2-3ans ? Des figurines plus petites (6 ou 7 cm) peuvent être mises à la disposition des joueurs, dès qu’ils sont suffisamment adroits pour les aligner ou les installer dans leurs décors et dans leurs véhicules. Plusieurs marques connues déclinent un ensemble cohérent : pour les animaux, la campagne, la forêt ou la mer pour les animaux ; pour les personnages, la famille, les métiers, les chevaliers ou les pirates. Rangés séparément au départ, ils sont mis au service de la fantaisie des enfants qui les associent comme ils veulent.

Entre 3 et 6 ans : petits univers et grande imagination
Entre 3 et 6 ans (et après), les progrès du langage et de la pensée accompagnent la richesse des histoires et la diversité des thèmes. Le joueur est le maître du scénario dans la mesure où c’est lui qui décide du déroulement. En même temps, les scènes et les dialogues qu’il invente sont le reflet de sa vie intérieure et révèlent ses motivations inconscientes. Chaque figurine, comme dans tous les contes, incarne soit un gentil, soit un méchant, car il est difficile à cet âge de comprendre que la même personne peut éprouver ou susciter des sentiments contradictoires. Les animaux sauvages et les dinosaures sont propices à l’expression de la peur, la rivalité ou de l’agressivité, ressentis inévitables au cours du développement affectif.
Le mélange, de la part du joueur, entre des scènes empruntées à des histoires connues et des éléments de la vie familiale brouille involontairement les pistes pour accéder à sa vie psychique. Plus l’enfant déploie son imagination, plus il se libère de ses angoisses et plus ça l’aide à accepter le réel. Le rôle des professionnels est donc de laisser aux joueurs tout le temps dont ils ont besoin pour installer et déplacer des figurines dans un décor prévu ou improvisé. Une présence sécurisante, à distance, suffit pour encourager les enfants à déployer tout leur savoir faire et rares sont les moments où ils ont besoin de nous comme partenaires, pour faire parler les figurines.

Quelles figurines choisir pour les 3-6 ans ? L’âge des figurines sans restriction (ou presque) est arrivé et tous les formats sont permis. Elles peuvent être stylisées ou très décorées, réalistes ou fantaisiste, équipées ou non de vêtements et d’accessoires délicats à manier. Les thématiques se diversifient : univers historique (préhistoire, moyen-âge) ; contes de fée ; animaux fantastiques ; familles du monde ; environnements liés aux métiers… Les enfants sont de plus en plus attirés par les figurines qui reproduisent les héros de leurs albums et films d’animation préférés.

Des objets inanimés mais précieux pour parler de soi
Les figurines sont des jouets sur lesquels les enfants continuent longtemps à projeter tout leur monde intérieur, ce qui en fait un outil privilégié dans le cadre des psychothérapies. Les figurines, comme les autres jouets d’imagination, livrent leurs messages par le biais de mécanismes psychiques dont l’analyse est hasardeuse sans les outils théoriques fournis par la psychologie. Aussi, en crèche ou à l’école, la richesse de ce mode d’expression impose la discrétion de la part des professionnels, sans chercher à interpréter le sens caché des histoires.


Voir notre sélection de figurines adapées à chaque âge

Pour aller plus loin

 L’enfant et l’imaginaire. Jouer, créer, rêver. Anne Vachez-Gatecel, Dunod, 2016
L’auteur, psychologue et psychomotricienne, présente dans un langage clair les fondements de l’imaginaire dans la construction du psychisme. Pour expliquer la manière dont l’enfant entre dans le jeu symbolique, elle recoure aux auteurs de référence, ainsi qu’à des vignettes cliniques issues de ses consultations. Une lecture qui permet de mieux comprendre que les jeux avec les figurines font partie d’un ensemble de modes d’expression créatrice, tous révélateurs de la vie affective des jeunes enfants.

Psychanalyses des dessins animés. Ce que voient les tout-petits et leurs aînés. Geneviève Djenati,Pocket, 2001
Écrit à une époque où les dessins animés se regardaient encore sur cassette VHS, ce livre répond à des questions qui elles, n’ont pas changé : Que ressentent les enfants devant leurs héros ? Quels sont les messages véhiculés dans les scénarios ? L’auteur, psychologue, met en garde contre la confrontation d’enfants très jeunes à des histoires qui comportent des situations trop éprouvantes, autour du deuil et de la peur. Ses analyses aident à comprendre les ressorts psychologiques des personnages de fiction. Elle termine son livre avec des fiches critiques sur 22 titres de dessins animés, qui ont tous leurs figurines, dont ceux du Roi Lion, de Babar, Kirikou et Aladdin.


 

Article rédigé par : Fabienne-Agnès Levine
Publié le 16 mai 2019
Mis à jour le 23 mai 2019