Jouer pour grandir

Le coucou-caché : un jeu bien plus profond qu’il n’en a l’air

Le coucou-caché est un jeu pratiqué par tous les professionnels de la petite enfance. A première vue, il peut paraître banal. Pourtant, il intègre des notions bien plus profondes. Petit tour d’horizon de ce jeu légendaire.
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Le coucou-caché : le plaisir du jeu avant tout
Le coucou-caché c’est avant tout un jeu entre deux personnes : entre un enfant et un adulte ou entre deux enfants. « C’est un moment pendant lequel on partage quelque chose qui se situe au-delà des mots, c’est du plaisir partagé », commente Ghislaine Dubos-Courteille, psychologue clinicienne, spécialiste des enfants. Il est en effet essentiel de rappeler que ce qui est important dans cet échange est le plaisir de jouer, tout simplement.
Le jeu du « coucou-caché » stimule d’ailleurs « le plaisir d'être en relation avec l'autre, autant pour le bébé qui construit justement sa relation à l'autre que pour l'adulte qui prend plaisir aux interactions et à la joie », ajoute Claire Silvestre-Toussaint, psychologue. Ce jeu permet aussi au tout-petit de voir l'attention que le professionnel lui porte en jouant avec lui. Il pourra ainsi acquérir le sentiment d'exister pleinement pour l'autre, ce qui est très important. C’est l'un des premiers jeux qu'expérimente l'être humain. « Il lui permet d'asseoir la différenciation sujet-objet, l'individualisation en somme », commente Claire.

Le coucou-caché : idéal pour expérimenter la permanence de l’objet
En plus de cette notion de plaisir, beaucoup d’autres choses se jouent. Au début de sa vie, le bébé est indifférencié de sa mère : « La mère est un tout. C’est le grand univers, le grand plaisir », rappelle la psychologue. Petit à petit, l’enfant réalise qu’elle est une personne à part entière. Voilà pourquoi vers 8/9 mois, il fait l’expérience de l’angoisse de séparation. Il sait qu’il peut perdre sa mère. Puis, au fur et à mesure de son développement, il va réaliser que même s’il ne voit plus sa mère mais qu’elle lui parle depuis la pièce d’à côté, elle est toujours là. Le jeu du coucou-caché permet alors l'acquisition de ce qu'a nommé Jean Piaget la « permanence de l'objet ». (Par objet, on entend ce qui n'est pas le sujet, ce qui est autre que le sujet, c'est à dire soi-même). L' « objet » reste donc présent psychiquement alors qu'il peut être absent physiquement. La permanence de l’objet se construit petit à petit et prend place vers 18 mois. Le coucou-caché permet justement d’en faire l’expérience « je ne te vois pas,  mais je sais que tu es là ». Il permet ainsi de revivre le traumatisme de la séparation d’avec la mère, comme l’explique Freud.

« For da », le coucou-caché de Freud
Le coucou caché repose sur la même grille émotionnelle que ce que Freud a observé chez son petit-fils lors de l’expérience dite du « for da » (loin, près), encore appelée jeu de la bobine. W. Ernest Freud, 18 mois, joue avec une sorte de yoyo et répète inlassablement « for, da ». Freud constate alors que son petit-fils rejoue un traumatisme : la séparation et les retrouvailles avec sa mère. « Il fait alors l’expérience de l’angoisse et du plaisir », commente Ghislaine Dubos-Courteille. Et c’est un point très important dans le jeu du coucou-caché. L’enfant peut en effet s’autoriser à « perdre », puisqu’il sait qu’il va « retrouver ». Il va alors vivre différentes émotions : plaisir/déplaisir ; angoisse/assurance ; perte/retrouvailles … « L’enfant joue alors avec sa peur, c’est la raison pour laquelle il y a une excitation, qui est à la fois émotionnelle et motrice », note Ghislaine. L’enfant peut en effet trépigner d’excitation, sursauter, courir, aller dans un sens, revenir, traverser la pièce…
Ce qui est aussi intéressant dans le coucou-caché pour l’enfant, c’est qu’il peut être « l’objet », celui qui disparaît, celui qui remplace la mère. Et qui revient. Il peut être dans les deux rôles. Il est alors acteur et ne subit plus. Lorsqu’il rejoue la scène de la séparation et des retrouvailles, en plus de lui procurer du plaisir, ce jeu lui offre une réassurance dans la solidité du lien. « Grâce à ce jeu, le lien à l'autre est consolidé et les angoisses d’abandon sont atténuées », ajoute Claire Silvestre-Toussaint. « C'est également ce qui permet d'acquérir la « capacité d'être seul » selon le terme employé par DW WInnicott. En d'autres termes, le jeu du « coucou caché » permet d'intérioriser de manière sécurisante la séparation puis l'absence », explique t-elle.

Un jeu qui stimule l’imaginaire
Le coucou-caché permet aussi aux enfants de s’inventer des histoires. Lorsqu’ils se couvrent les yeux, certains s’imaginent volontiers au fond d’une grotte, dans un trou, sous un lit… Leur imaginaire se met en marche et par là-même leurs pensées. « Ce jeu permet en effet au bébé de mentaliser, de penser l'être absent, et donc de penser tout court. Ainsi apparaissent les capacités de représentation, de symbolisation, de mentalisation et de pensée », ajoute Claire Silvestre-Toussaint.
Le développement des fonctions de symbolisation et de l'imaginaire fait partie du développement intellectuel et affectif de l'enfant. Elles s'élaborent grâce à la séparation mère-enfant et sont permises au moment de l'individualisation. Le développement de l'imaginaire de l'enfant évolue en même temps que son développement cognitif. « La symbolisation, comme son nom l'indique, permet de symboliser l'objet et l'imaginaire permet de se raconter une histoire (une couverture peut devenir le toit d'une cabane dans la chambre de l'enfant qui devient de ce fait le lieu d'une histoire merveilleuse) », conclut Claire.

A chaque âge, son coucou-caché

Le coucou-caché est un jeu intimement lié au développement psychomoteur et cognitif de l’enfant. Il est corrélé à deux choses essentielles :
-    le schéma corporel de l’enfant, qui se construit jusqu’à l’âge de 7 ans environ
-    la décentration, c’est à dire la possibilité de se mettre à la place de ce que voit l’autre, qui est possible vers 7-8 ans selon ce qu’a établi Jean Piaget.
Avec un tout-petit : les moments de nursing sont tout à fait propices au jeu  du coucou-caché. Avec un bébé de 6 mois, vous pouvez déjà y jouer lorsque vous le changez par exemple. Vous vous soustrayez à sa vue en cachant votre visage avec une couche propre. L’enfant ne va pas forcément initier ce jeu mais va y répondre : il va jubiler, gigoter, pousser des cris et même éclater de rire ! Dès 7 mois, il participe activement à ce jeu !
Vers 9 mois, quand le bébé se déplace à 4 pattes et qu’il va se cacher sous une table, il amorce déjà ce jeu. L’adulte qui va réagir à son action va susciter chez lui l’envie d’y jouer davantage. L’enfant va être encore plus « acteur » du jeu à cet âge là qu’il ne l’est auparavant. Il faut d’ailleurs noter que le coucou-caché est très dépendant du développement psychomoteur de l’enfant.
Vers 12 mois,  sa motricité va lui permettre de dissimuler sa tête ou une partie de son corps. Il va s’adonner au coucou-caché avec beaucoup de plaisir !
Vers 18 mois, le petit va dissimuler son corps entier : il va par exemple se cacher derrière un rideau ou un drap. Puisqu’il est entièrement caché, il ne comprend pas qu’on puisse le voir. Il ne se met pas encore à la place de l’adulte qui peut distinguer une forme (ou ses pieds qui dépassent du placard). Il n’est pas encore en mesure d’expérimenter « la décentration », comme l’explique Jean Piaget. Cela va également de pair avec l’image qu’il a de son corps. Son schéma corporel n’est pas encore abouti : voilà pourquoi le fait que ses pieds dépassent du placard ne l’alerte pas sur la possibilité d’être vu.
L’engagement que met l’enfant à participer à ce jeu est de très bon augure pour son développement relationnel et affectif. Le « coucou/me voilà » est d’ailleurs un item qui fait partie d’un bilan psychomoteur pour évaluer le stade de l’enfant dans son développement social.

Avec Alexandra Hennegrave, psychomotricienne

Article rédigé par : Laure Marchal avec Ghislaine Dubos-Courteille, psychologue clinicienne, spécialiste des enfants et à Claire Silvestre Toussaint, psychologue, membre de la Fédération française des psychologues et de psychologie (FFPP).
Modifié le 08 juin 2017