Les jouets dans l’histoire des établissements de la petite enfance

C’est à la présence de jouets et pas seulement à la taille du mobilier et au style de décoration que se reconnaît une crèche, une classe maternelle ou tout autre établissement accueillant de jeunes enfants. Et pourtant, dans ces lieux, la place qui est attribuée aux jouets n’a pas toujours été une évidence. En témoigne la détermination de trois personnalités qui chacune à leur époque ont œuvré ou argumenté en leur faveur. Les explications de Fabienne-Agnès Levine, psychopédagogue.
Friedrich Fröbel : de la fabrique de jouets au jardin d’enfants


Friedrich Fröbel (1782-1852) est surtout connu pour être le fondateur des jardins d’enfants dont le nom allemand « Kindergarten » a été conservé dans plusieurs pays pour désigner des établissements préscolaires. Auparavant, il avait conçu du matériel qu’il a appelé « dons pour jouer » (ou Spielgaben) et des activités manuelles et physiques qu’il a appelées « occupations ». Les trois premiers dons étaient des balles en laine de six couleurs différentes, des formes en bois et un gros cube composé de huit petits cubes. Actuellement, le matériel complet est vendu dans des commerces et sur des sites spécialisés sous leur nom d’origine : Spielgaben.
Convaincu que l’éducation au cours des premières années devait avoir lieu au sein de la famille, il a d’abord créé en 1837 un « institut pédagogique pour les guides d’enfants ». Il y faisait venir des mères et des bonnes pour leur apprendre comment utiliser le matériel de jeu fabriqué sur place. Il publia aussi un journal pour diffuser ses idées et il encouragea ses disciples à ouvrir d’autres instituts pour présenter ses jeux et leur fondement pédagogique. C’est après avoir accueilli des enfants quelques heures par jour et y avoir enseigné les principes de sa méthode qu’il eut l’idée de nommer ce lieu un jardin d’enfants (Kindergarten) et les personnes qui y étaient formées pendant six mois des jardinières d’enfants.
Dans la petite commune de Bad Blankenburg (Thuringe), la maison qui abrite dorénavant le musée Friedrich-Fröbel a donc été un lieu de fabrication et de démonstration de jeux avant d’être inaugurée en tant que jardin d’enfants le 28 juin 1840. Ses disciples en Allemagne, en Suisse puis dans d’autres pays ont créé des jardins d’enfants et ont diffusé sa méthode au travers du matériel de jeu fröbelien. En France et dans de nombreux pays, l’utilisation d’un matériel concret, comme les balles en laine, les cubes en bois, les pliages en papier, les perles, etc., est devenue la base de la pédagogie des jardins d’enfants et des classes maternelles les bases philosophiques et religieuses de la méthode fröbelienne ayant été mises de côté. Cet apprentissage par l’action sera le credo de l’Éducation nouvelle, mouvement international qui a pris naissance à la fin du XIXe siècle.

Pauline Kergomard : des jouets qui circulent entre la maison et l’école


Pauline Kergomard (1838-1925) était une militante féministe et une des fondatrices de l’école maternelle à la fin du XIXe siècle. Elle a dirigé plusieurs années la revue pédagogique publiée par les éditions Hachette : « L’ami de l’enfance ». Au cours de ses inspections des salles d’asile, ancêtre de l’école maternelle, elle prenait souvent position pour une méthode plus à l’écoute de l’enfant et plus respectueuse de ses besoins. On en trouve la trace dans ses rapports d’inspection publiés par la suite. Par exemple, elle était attentive à la notion de sécurité affective quand elle notait qu’il était malheureux de confisquer un petit jouet de la maison qu’un enfant pouvait avoir gardé au fond de sa poche.
Elle déplorait aussi l’absence de jouets dans les classes et souhaitait qu’ils prennent toute leur place parmi le matériel scolaire. Elle n’oubliait pas les deux autres catégories qu’étaient selon elle les « jouets de préau » et les « jouets de jardin » car elle accordait beaucoup d’importance à l’activité physique et au temps passé en plein air. Souhaitant instaurer une pédagogie par le jeu, elle avait suggéré que le budget alloué par la municipalité pour les prix de fin d’année soit utilisé en partie pour acheter des jouets solides : « des chariots, des sceaux, des pelles, des poupées, des boîtes de construction, des boîtes à couleurs, etc. », son projet étant que « les deux heures employées naguère à souffrir au gradin, on les emploiera à jouer ». Elle avait même proposé de fixer une journée qui chaque année se serait appelée la « fête des jouets neufs » et à laquelle auraient été invités les parents.
En 1908, les instructions relatives aux programmes de l’école maternelle prenaient en compte les orientations données par son inspectrice générale, Pauline Kergomard. Ainsi y étaient mentionnées des « jeux de classes avec jouets » (poupées, cubes, briques, animaux de bois… en petite section ; osselets, bilboquets, lotos… en grande section), des « jeux d’action avec jouets dans la cour ou le préau » (seaux et sable, brouettes, balles, quilles) se distinguant des jeux de classe ou de cour « sans jouets » (chat perché, chant mimé, rondes…). Les jouets avaient fait leur entrée à l’école maternelle !

Irène Lézine : lorsque les jouets ont commencé à investir les crèche


Irène Lézine est l’auteur, avec une autre psychologue, Odette Brunet, d’une échelle de développement psychomoteur, qu’elles ont finalisée entre 1945 et 1964 : le baby-test Brunet-Lézine. Il est toujours utilisé, dans une version plus récente, pour évaluer le développement global des enfants âgés de moins de trente mois. Dès les années 1950, Irène Lézine (1909-1985) a été à l’origine des postes de psychologue en crèche dans le cadre de ce qu’on appelait à l’époque la « prophylaxie mentale », autrement dit les mesures de prévention dans le registre de la santé psychique. À l’époque, les conditions de vie des jeunes enfants en collectivité étaient suspectées de provoquer des carences affectives et des retards de développement. L’organisation des crèches étant centrée uniquement sur la surveillance de la croissance et de la santé en général, les jouets y étaient totalement absents, ne serait-ce que pour éviter les transmissions infectieuses.
C’est dans ce contexte qu’Irène Lézine a œuvré pour que les sections de crèches s’équipent enfin de jouets en nombre suffisant et adaptés à chaque âge. Elle invitait aussi à limiter les jouets didactiques au profit de jouets d’imagination. Dès 1964, elle exposait ses convictions sur les besoins de stimulations des tout-petits dans un livre intitulé « Psychopédagogie du premier âge » et y affirmait qu’en crèche les jeux devaient « être classés selon les intentions éducatives auxquels ils correspondent » et être rangés de manière à ce que les enfants les retrouvent toujours à la même place dans un espace bien aménagé. Ses conseils généraux étaient de privilégier des jouets ni trop compliqués ni trop faciles, esthétiques, qui ne laissent pas l’enfant spectateur passif, qui enrichissent l’imagination, qui satisfont les besoins affectifs. En s’appuyant sur les travaux d’une « commission du jouet éducatif » dont elle était membre en tant que psychologue chercheuse, elle distinguait les jouets selon qu’ils favorisent la motricité globale, la motricité fine, la construction, la création imaginaire ou les relations affectives et sociales. Irène Lézine n’a pas introduit les jouets dans les crèches à elle tout seule mais elle y a largement contribué. Ensuite, il a bien fallu une vingtaine d’années avant que toutes les structures d’accueil soient vraiment équipées en jouets et autre matériel ludique : c’était à la fin des années 1980.

Et à présent, halte aux jouets… ou pas ?
Au XXIe siècle, nombreux sont les éducateurs et éducatrices de terrain qui se questionnent sur l’intérêt des jouets et sur leurs limites dans l’environnement éducatif des tout-petits. Il est vrai que les critères pédagogiques, économiques, écologiques et même éthiques rendent difficiles les options à prendre au moment de la création ou de la restructuration d’un établissement de la petite enfance. Mais n’oublions pas pour autant que la présence des jouets a été le fruit d’une lente conquête et soyons reconnaissants envers les premières personnalités qui ont été sensibles à la qualité de l’environnement ludique et éducatif.

 
Article rédigé par : Fabienne -Agnès Levine
Publié le 20 février 2021
Mis à jour le 01 avril 2021