Les jouets et les grands pédagogues du XXe siècle

Les jouets font partie des essentiels en pédagogie de la petite enfance mais ils n’occupent pas tout à fait la même place selon les courants.  Fabienne-Agnès Levine, psychopédagogue propose le point de vue de quatre grands pédagogues - Maria Montessori, Rudolf  Steiner, Emmi Pikler  et Loris Malaguzzi sur le choix des jouets et leur rôle dans l’environnement éducatif des jeunes enfants.
Depuis le courant international né au début du XXe siècle qui a regroupé des penseurs, des médecins, des psychologues, des enseignants et des éducateurs du monde entier, le regard sur l’enfant, son développement et ses apprentissages n’est plus tout à fait le même. Les idées de ce qu’on appelle depuis plus d’un siècle l’« Éducation nouvelle » sont incarnées par de grandes figures de la pédagogie et par des méthodes qui portent leurs noms, dont ceux de Montessori, Steiner, Pikler, Malaguzzi. S’ils se rejoignent par leur critique d’une conception autoritaire de l’enseignement, s’ils partagent la défense des mêmes valeurs éducatives (respect, autonomie, motivation, activité, liberté…), si tous préconisent le contact précieux avec la nature, ils se différencient par leur manière de parler du jeu et de l’importance des jouets.

Les limites des jouets avec Maria Montessori
Maria Montessori (1878-1952), médecin et chercheur, née en Italie mais à la carrière internationale, a théorisé une pédagogie basée sur l’individualisation des apprentissages, sur le libre choix et sur l’utilisation d’un matériel concret. La célèbre pédagogue préférait les termes « travailler » plutôt que « jouer » et « matériel » plutôt que « jeux et jouets ». D’ailleurs, elle ne mâchait pas ses mots dans ses livres et ses conférences lorsqu’elle parlait des jouets du commerce. Elle les considérait superflus, tout particulièrement ceux s’adressant à l’imagination.
Excepté quelques premiers jouets d’éveil qui lui sont attribués comme le hochet double disque et la balle de préhension, le matériel Montessori est plus didactique (pour un apprentissage ciblé) que ludique (d’abord pour le plaisir). Il se reconnaît à l’authenticité des matériaux bruts sans motif et avec peu de couleurs. Une règle de base, que le matériel soit fabriqué maison ou acheté, est d’isoler chaque difficulté en vue de permettre une véritable autocorrection : une boîte à formes Montessori contient un seul type de forme (en commençant par la boule) à introduire et à récupérer dans un tiroir ; les clochettes Montessori ont toutes la même taille et la même apparence en vue de se différencier uniquement par leur sonorité.
Un produit phare de la pédagogie Montessori est la « tour rose », conseillée dès 2 ans. Elle est composée de dix blocs de la même couleur (rose évidemment) qui se distinguent juste par leur dimension, soit 1 centimètre de côté (seulement !) pour le plus petit et 10 pour le plus grand. L’intention pédagogique de ce qui ressemble à un jeu d’empilage traditionnel est d’initier l’enfant à la compréhension du système décimal. Une étape incontournable qui fait la différence avec un jouet ordinaire : la démonstration faite par l’adulte avec des gestes lents sous le regard de l’enfant.

Qu’est-ce qu’un « bon » jouet montessorien ?
La plupart des jouets vendus avec la référence « Montessori » sur la boîte d’emballage imitent du matériel prévu pour s’exercer plus que pour jouer. Un brin de fantaisie leur donne parfois une apparence plus ludique. Ils sont rarement en conformité avec la méthode du même nom, qui n’est pas une marque protégée. Seuls ceux qui ont l’agrément de l’Association Montessori Internationale « Matériel authentique approuvé par AMI » sont conformes au matériel décrit par Maria Montessori dans ses manuels de pédagogie.

La tour rose. Wesco.120€



Des jouets écologiques avec Rudolf Steiner
Rudolf Steiner (1861-1925) est un philosophe autrichien à l’origine d’une pédagogie contestée (et qui reste contestable) du fait de sa dimension ésotérique. Il faut bien reconnaître qu’il a su mettre le jeu libre et la créativité au cœur de l’environnement éducatif du jeune enfant. Dans la pédagogie qui porte son nom mais aussi celle de l’usine Waldorf qui a hébergé sa première école – la pédagogie Steiner-Waldorf –, les jouets sont à l’honneur mais pas n’importe lesquels. Deux critères importants sont l’utilisation de matériaux naturels et l’ouverture sur un monde imaginaire.
Pour les bébés, un grand soin est apporté au matériau utilisé, souvent du bois de tilleul teinté avec des huiles végétales. Les jouets en tissu sont également particulièrement présents. Pour les plus grands, la capacité d’un jouet à prendre vie entre les mains de l’enfant vient de son pouvoir d’évocation, renforcé par l’absence d’éléments trop réalistes. Une maison, un arbre, un personnage, un bateau ou une voiture sont représentés avec une forme en bois qui suggère plus qu’elle ne représente. À l’intérieur comme à l’extérieur, l’univers le plus courant dans les jouets est celui des personnages féeriques : lutins, fées, nains de la forêt, etc.
Avec la poupée Waldorf, on retrouve la dimension sacrée propre à la philosophie anthroposophique développée par Rudolf Steiner : son visage à peine dessiné facilite l’expression de la vie intérieure profonde de l’enfant. Elle est fabriquée en matière naturelle, laine ou coton, douce au toucher. Elle doit être de préférence manufacturée et personnalisée car elle a pour fonction d’aider chaque enfant à projeter ses émotions. Elle répond à des critères précis : la première poupée est un carré de tissu noué de manière à former une tête remplie de laine ; ensuite lui sont rajoutées des mains en laine ; et enfin, une poupée est complète ( bras et jambes) et habillée. À chaque âge, la personne qui fait don de la poupée transmet tout son amour à l’enfant auquel elle est destinée. À défaut de les faire soi-même, on peut acheter soit des poupées naturelles et en modèle unique, soit des kits de fabrication. Un autre jouet typique et très inspirant de la pédagogie Steiner est la série « arc-en-ciel » de personnages stylisés en bois de 6 à 7 centimètres : juste un corps, une boule pour le visage et chacun un bonnet de couleur. Le minimalisme va encore plus loin pour représenter les arbres de la forêt : une série de cônes de multiples couleurs.

Qu’est-ce qu’un « bon » jouet Waldorf ?
Les jouets Waldorf sont artisanaux à base de bois et de tissu, ou encore mieux des jouets fait maison. Les jouets de l’industrie sont évités sauf s’ils répondent aux exigences de qualité des matériaux utilisés. Parmi les marques qui fabriquent des jouets connus sous le nom de Waldorf, citons la marque Grimm’s car sa devise, « La joie à travers la couleur » (Freude durch Farben), témoigne d’une recherche de beauté.

Les personnages. JeuJouethique 46,90 €


La sobriété des jouets avec Emmi Pikler
Emmi Pikler (1902-1984), pédiatre hongroise dont le nom est associé à celui de la pouponnière Lóczy, n’est pas présentée comme une pédagogue de l’Éducation nouvelle. Toutefois, son approche éducative du très jeune enfant est en totale adéquation avec les méthodes actives de ce courant, qu’elle connaissait bien pour être mariée avec un enseignant en mathématiques qui y adhérait. Dans l’approche piklérienne, les jouets sont valorisés au même titre que tout autre objet pourvu que les uns et les autres soient fonctionnels, c’est-à-dire que leurs caractéristiques permettent une grande maniabilité et une facilité de perception des rapports de cause à effet.
Les « classiques » de la pédagogie Pikler-Lóczy concernent surtout les bébés : un carré de tissu comme premier jouet pour son poids, sa facilité à saisir et sa texture ; un volant de badminton pour les mêmes raisons ; un saladier en inox pour son mouvement de bascule et ses reflets, et d’autres encore. Les mobiles et les portiques sont fortement déconseillés non par principe mais du fait d’une analyse fine de ce que perçoit, ressent et fait le bébé quand il est soumis à leur présence. Le critère essentiel des jouets selon Emmi Pikler : que l’enfant garde l’entière maîtrise de ses actions, de ses choix, de ses répétitions, du temps qu’il y consacre.
Une attention particulière est portée à l’évolution de la motricité fine en lien avec celle de la pensée : les puzzles et les encastrements sont sélectionnés selon des critères précis en fonction de l’âge, avec une préférence pour ceux dont le motif figure sur l’emplacement de chaque pièce, ce qui n’est pas si courant chez les fabricants (le modèle est plus souvent fourni à part, sur une feuille ou sur la boîte).
Les jeux d’imitation aussi sont très présents mais pas avant l’apparition des conduites symboliques (autour de 15 mois). Dans le domaine du jeu symbolique, la règle d’or de l’environnement piklérien ne varie pas : plus le matériel est simple – jouet ou accessoire récupéré –, plus l’enfant en garde l’entière maîtrise et plus sa pensée, sa vie affective, son imagination sont préservées. Chez Emmi Pikler et ses disciples, le respect d’une activité libre, autonome et spontanée grâce à un cadre sur le plan relationnel et matériel très particulier est une idée fixe. Ainsi la motricité globale doit-elle être satisfaite en permanence, si ce n’est dehors, grâce à des modules de motricité basiques mis à disposition bien avant les premiers pas, puisque grimper, enjamber, glisser est indépendant de marcher.

Qu’est-ce qu’un « bon » jouet piklérien ?
Jouets du commerce et matériel de récupération se côtoient pourvu qu’ils soient au service de l’enfant. Le bon jouet est donc celui qui est adapté aux capacités sensori-motrices et mentales de l’enfant au moment où il est mis à sa disposition. Le jouet idéal est celui avec lequel l’enfant reste acteur de ses apprentissages à sa manière et surtout à son rythme.

Le triangle de motricité Pikler . Madeleine jeux. 249€




Une approche esthétique des jouets avec Loris Malaguzzi
Loris Malaguzzi (1920-1994) est un enseignant et psychologue italien qui à partir des années 1960 s’est engagé dans un mouvement collectif commencé dans l’après-guerre au nord de l’Italie en faveur de l’épanouissement de l’enfant et de son éducation précoce à la citoyenneté. Il est l’auteur d’un poème intitulé « Les Cent Langages » qui place la culture et l’art au cœur de la pédagogie. Cette initiative s’est développée d’abord à Reggio Emilia et son influence s’est étendue à d’autres communes du nord de l’Italie, comme à Pistoia. Leur point fort est l’invitation à être créatif ensemble, enfants et adultes, grâce à une belle installation et à l’ambiance propice à l’expression dans toutes ses dimensions : peinture, danse, musique, conte, voix. Le principe fondateur de ce qui est appelé  « approche Reggio » (et non pas « pédagogie Malaguzzi » car le pédagogue ne voulait surtout pas s’approprier un projet collectif) est résumé par la formule : « L’environnement comme troisième éducateur. » (L’ambiente come terzo educatore). Une attention est donc portée au choix des matériaux, à leur classement, à leur mise en valeur, à leurs potentialités et à leurs combinaisons. Que les objets sélectionnés soient du matériel de récupération ou des jouets du commerce ne constitue pas un critère en soi, pourvu qu’ils possèdent une composante esthétique et même poétique. De fait, peu de jouets rivalisent avec les éléments de la nature qui sont une source inépuisable de créations enfantines : cailloux, plumes, bâtons, coquillages, brindilles, etc. Dans les zones de jeu symbolique, les jouets sont présents et mis en scène de manière à donner envie d’inventer et d’imaginer. Une grande gamme de jeux de construction est également l’objet d’agencements qui donnent envie de créer.

Qu’est-ce qu’un « bon » jouet d’inspiration Malaguzzi ?
Il n’y a pas de liste spécifique de jouets car ils sont choisis en fonction de leur association avec d’autres éléments, que ce soit pour leur matière ou pour l’harmonie des couleurs. Parmi les idées les plus inspirantes de l’approche Reggio figure la table lumineuse de plus en plus facile à trouver dans les catalogues de jouets pour les collectivités : des leds installés sous une plaque de verre créent des jeux de lumières et de couleurs quand on y dépose des matériaux, des objets et des petits jouets.

La table lumineuse. Hoptoys 134,90€




Et dans les autres méthodes ?
Ces quatre pédagogues ne sont pas les seuls à représenter le courant de l’Éducation nouvelle ni les seuls à s’être exprimés sur la place du jeu et du jouet dans les apprentissages. Si d’autres méthodes ne sont pas citées ici, comme celles d’Ovide Decroly en Belgique, de Célestin Freinet en France ou de John Dewey aux États-Unis, c’est uniquement parce qu’elles concernent plus la période de la scolarité et sont donc peu ou pas représentées à l’âge de la crèche.

 
Article rédigé par : Fabienne-Agnès Levine
Publié le 15 décembre 2020
Mis à jour le 15 mars 2021