Comment est né le métier d’EJE qui va fêter ses 50 ans ?


Alors que le diplôme d’Éducateur de jeunes enfants ( EJE) va fêter ses 50 ans le 11 janvier prochain, nous avons demandé à Bernadette Moussy, ex-jardinière d’enfants devenue EJE, formatrice et spécialiste des courants pédagogiques, de nous parler de « l’avant » . Avant 1973 quand il n’y avait pas un diplôme d’EJE mais trois diplômes  de jardinière d’enfant.  Voici donc , selon ses propres termes «  une préhistoire du métier d’Éducateur de jeunes enfants racontée par une jardinière d’enfants. » Une plongée savante et pleine d’humanité  dans la mémoire d’un métier.

 
L’histoire des éducateurs de jeunes enfants est comme celle d’une personne. Comme une préhistoire, elle commence par la naissance, suivie d’ une enfance et d’une adolescence. C’est de cette période dont nous allons parler.  La maturité se manifeste par des affirmations et  des ouvertures, et aussi comme dans toute vie, par des évènements qui vont la perturber tout en la faisant évoluer. Cette seconde période que nous n’aborderons pas se situe après 1973, date du diplôme d’État.

Les fondements humanistes
On peut situer la naissance du métier  d’EJE au dix-septième siècle en pleine période humaniste, grâce à un pédagogue tchèque J.A. Comenius. Porté par le courant de pensée des Frères Moraves, né de la résistance à différents envahisseurs, Comenius a  parlé le premier de l’éducation de la petite enfance. Pour lui, l’accueil des enfants se fait en regroupant plusieurs familles. En plus des soins du corps, Comenius insiste sur l’importance du jeu et de la joie qu’il procure. Il propose tout un programme d’acquisitions de vocabulaire, qui passe par l’observation en partant de ce qui entoure l’enfant, pour ensuite s’étendre à des notions plus lointaines et abstraites. Dans son ouvrage principal intitulé La grande didactique il écrit : « On peut comparer !'esprit de l’homme qui vient au monde à une graine ou à un noyau : Il n'est donc nul besoin de lui apporter des éléments extérieurs, il suffit de déployer les qualités dont il contient le germe et de lui expliquer leur nature. En référence à Pythagore, la connaissance de tout est si naturelle chez l'homme que si l'on interrogeait habilement un enfant de sept ans sur tous les problèmes de la philosophie, il saurait répondre à tout avec précision, car la lumière de la raison est la forme suffisante et la norme de toute chose. »
Cette image de la graine est fondamentale, elle modifie profondément le regard que l’on a pour l’enfant, car il est acteur de son développement. Il suffit alors à l‘éducateur de savoir créer un environnement propice au développement de ce dynamisme inné chez l’enfant. J. J. Rousseau va reprendre cette idée dans Emile ou de l’éducation, « .Songez bien que c’est rarement à vous de lui proposer ce qu’il doit apprendre ; c’est à lui de le désirer, de le chercher, de le trouver ; à vous de le mettre à sa portée, de faire naître adroitement ce désir et de lui fournir les moyens de le satisfaire... »
Toujours d’après Comenius, l’enfant étant de la nature, il a besoin d’être en contact avec elle. C’est ainsi que la place de la nature, que ce soit celle de l’enfant ou la nature cosmique, elle est fondamentale dans la pédagogie des EJE.
Par la suite, J. Pestalozzi insiste sur l’approche globale de l’enfant avec ces trois dimensions : la tête, le cœur et la main. Pour lui l’enseignement n’est pas seulement une affaire de raisonnement, mais aussi une affaire de cœur. Fr. Fröbel , son descendant spirituel direct,  fonde les jardins d’enfants en 1836. Il y expérimente son matériel et c’est de là que la  profession de Jardinière d’enfants va naitre.
Les bases des fondements de la pédagogie des EJE actuelles sont posées. De nombreux autres pédagogues se référeront à ces origines, dont les fondateurs de l’Éducation Nouvelle en 1920  jusqu’à Loris Malaguzzi, le pédagogue de référence de la réalisation sociale et éducative du Nord de l’Italie à Reggio Emilia.

Les premiers jardins d’enfants en France
Ce n’est qu’en 1902 que le premier jardin d’enfants est importé en France à "L'Union familiale", maison à caractère social, rue de Charonne à Paris. Le but est d’ aider les familles pauvres. Est créé un centre de formation où on y fait l’étude des facultés de l'enfant, la méthode et l’organisation de J.E.,  des sciences naturelles, du jardinage, du dessin, des occupations manuelles, solfège, chant, rondes  et hygiène. Les études durent 9 mois et aboutissent au "Brevet des Jardins d'enfants". Actuellement c’est le département EJE de l’IRTS de Montrouge.
Nous notons une autre création en 1920 par deux infirmières, en vue de protéger les enfants menacés par la sous-alimentation, la tuberculose ou la syphilis. Ce fut "Toute l'enfance en plein air du Bastion 42 ». Elles obtiennent un terrain militaire d’où le nom de « bastion » et créent en parallèle un centre de formation  qui existe encore à l’IRTS-PARIS.
De multiples autre jardins d’enfants vont naître dans toute la France. Ils sont menacés actuellement, alors qu’ils ont été l’objet d’une fabuleuse dynamique durant plus d’un siècle.
En 1915, un article de L’éducation enfantine relate une conférence à l’Association Froebélienne. L’auteure insiste sur la dimension sociale du rôle des jardinières d’enfants. La formation doit toujours s’adapter aux questions économiques, à la culture et au bien-être du peuple. Les jardinières doivent connaitre le droit, la législation sur la protection de l’enfance et la maternité, les lois protégeant le travail, l’organisation des sociétés de prévoyance. La dimension sociale de la profession est là, incontestable.

Peu à peu la construction de la profession s’élabore
Après la guerre de 1945, différents centres de formation se regroupent sous les sigle de l’ACFJE, créant ainsi un diplôme commun de Jardinière d’enfants qui deviendra Jardinière éducatrice pour quelques années. La formation dure deux ans. Sans que les programmes soient complètement identiques d’un centre à l’autre, ils comportent de la pédagogie et son histoire, de la psychologie, de l’hygiène et de la fabrication de matériel pédagogique. Une grande importance est donnée aux stages où les étudiants observent et s’approprient la pratique de la gestion d’un groupe d’enfants.
Les références sont celles évoquées au début de cet article avec Comenius et on retrouve l’essentiel du programme des premiers centres.
En 1950 le premier congrès des jardinières d’enfants se tient à Paris. Ce sont les prémices de la Fédération nationale des EJE.
Dans les années 1960  les services de pédiatrie recrutent des Jardinières qui connaissent l’importance et le sens du jeu, qui s’est avéré avoir une incidence sur la guérison de enfants. Les institutions d’enfants handicapés moteur ou déficients mentaux reconnaissent la bonne connaissance de l’enfant dont elles font preuve, ainsi  que la pratique éducative qui s’ensuit. Ce qui contrebalance les différentes rééducations dont les enfants sont l’objet. Dans les foyers de l'enfance leur fonction maternelle se justifie auprès des enfants privés de famille. Quant aux crèches, créées avec un objectif hygiéniste, il y est ressenti un énorme besoin d’approche éducative que les jardinières pourront apporter.
C’est ainsi que deux diplômes adjoints sont créés. « Jardinière de petits » et celui de « jardinière éducatrice spécialisée » -que personnellement j’ai obtenu respectivement  en 1962 et 1969-. Ce dernier diplôme sera intégré dans la convention collective de 1966 et plus tard homologué avec celui d’éducateur spécialisé. En juin 1973 les J.E. spécialisées peuvent se présenter au diplôme d'éducateur spécialisé et peuvent ensuite  accéder au poste de directrice à partir de 1989.

Entre temps les formations s’ouvrent à d’autres disciplines : la sociologie, la pédiatrie et les différents handicaps. Mais cela dépend des centres, certains étant plus  centrés sur les apprentissage préscolaires et les autres sur la dimension sociale.
 
Enfin le diplôme d’Etat

Le 11 janvier 1973 est institué le diplôme d'état d'Educateur de Jeunes Enfants par le Ministère de la santé publique. Les candidats masculins sont admis, le programme est refondu. Il s’ouvre à la connaissance du tout petit de zéro à trois ans. Mais ce n’est que bien plus tard que la durée de la formation va augmenter… par étapes frileuses.
Les aléas de l’histoire continuent. A cause d’une opportunité politique, en Avril 1994 la formation passe à deux ans et demi. C’est à dire de 950 heures à 1200 heures. Ceci sans aide supplémentaire. La plupart du temps ces trois mois en plus sont consacré à un stage en internat obligatoire. L’économie  et la gestion prennent de plus en plus de place dans le programme qui est compressé et difficilement gérable. Les centres de formation par contre s’ingénuent à mettre en pratique les méthodes actives, comme au début du siècle.
Il faudra attendre l’année 2000 pour qu’enfin la profession soit reconnue à la hauteur du « bac plus 3 » que la durée de formation passe à trois ans  et que les EJE puissent atteindre le poste de directrice (teur) en 2007. Et c’est l’ histoire qui continue.


 

Bibliographie

Auzou-Riandey D., Moussy B. Les enjeux du métier d’EJE, ESF, 2016 cinquième et dernière édition, pages 21-64 (épuisé, se trouve chez Rakuten)
Comenius  J. A., La grande didactique, Klincksieck, 1997.
Moussy B., Les pédagogues dans l’histoire, Chronique sociale, 2016.
Moussy B., l’importance de la nature vue par les pédagogues à travers les siècles, Spirale- Erès, n° 102, pages 59 à 68.
Rousseau J. J., Emile ou de l’éducation, Flammarion, 1975
Soetard M., Fröbel , pédagogie et vie, Persée, 1991.

 

Article rédigé par : Bernadette Moussy
Publié le 30 décembre 2022
Mis à jour le 23 janvier 2023