Pros de l’accueil individuel : un sentiment de sous-rémunération endémique et intense

 Pierre Moisset poursuit le décryptage de l’enquête APEMA (L’Accueil de la petite Enfance dans le Monde d’Après) que nous avions relayée et à laquelle vous avez été plus de 12 000 pros de la petite enfance à répondre.   Les pros ont un grand besoin de reconnaissance sociale et financière. Voilà un des enseignements de cette enquête. Un besoin partagé par les professionnels de l’accueil collectif et individuel même si leurs situations ne sont ni identiques ni tout à fait comparables. Zoom sur les salaires et incertitudes financières des assistantes maternelles qu’elles travaillent à domicile et en MAM et sur les frustrations que cela engendre.
On s’en rappelle, le sentiment de sous-rémunération est moins fréquent chez les assistantes maternelles (81,5% se disent sous rémunérés) que chez les professionnels de l’accueil collectif. Néanmoins, on est, là encore, sur un sentiment très majoritaire et, de plus, intense. Afin de tenir compte de la différence de rémunération en fonction des régions d’exercice de l’activité, nous avions posé la question des souhaits de rémunération supplémentaire en pourcentage de la rémunération de l’heure d’accueil (une rémunération 5 à 20% supérieure, 20 à 30 % supérieure etc…). Le sentiment de sous-rémunération est, donc, fréquent, et les souhaits de rémunération supérieures se concentrent sur des taux d’augmentation assez important : ainsi se sont près de 26% des assistantes maternelles qui souhaitent une rémunération 20 à 30% supérieure à l’actuelle et près de 28% une rémunération de 30 à 50% supérieure à l’actuelle. Et se sont encore près de 14% des assistantes maternelles qui souhaiteraient une rémunération horaire plus de 50% supérieure à l’actuelle.
Précisons que, cette question portait bien sur les souhaits de rémunération supplémentaire pour ne pas confondre un souhait de rémunération horaire supplémentaire et un souhait de faire plus d’heures (pour les professionnels ne travaillant pas au maximum de leur capacité d’accueil).

Quelle rémunération pour les assistantes maternelles ?
Nous avons demandé aux professionnels de nous indiquer la rémunération horaire moyenne qu’ils avaient touchée par enfant sur l’année écoulée. Ceci, tout en sachant bien que l’exercice est imprécis voire périlleux, cette rémunération pouvant varier d’un contrat à l’autre pour une même assistante maternelle (mais nous avions bien précisé le salaire horaire net et non pas la rémunération qui peut comprendre le panier). Parmi les répondants, seuls 10% déclarent gagner moins de 3 euros de l’heure en moyenne, 47% environ disent gagner entre 3 et 3,5 euros, 36% environ entre 3,5 et 4 euros et, enfin, seuls 6% disent gagner plus de 4 euros net de l’heure.

Si l’on croise ces niveaux de rémunération avec le sentiment de sous rémunération on constate, sans surprise, que le sentiment de sous-rémunération baisse à mesure que le salaire horaire moyen par enfant (sur la dernière année d’activité) indiqué par les répondants augmente. Ce sentiment passe ainsi de 93% des répondants déclarant gagner moins de 3 euros de l’heure en moyenne à 73% (soit 20%) de moins pour ceux déclarant gagner plus de 4 euros en moyenne. On remarquera néanmoins que le sentiment de sous-rémunération reste très majoritaire, même au-dessus de 4 euros de l’heure. 

Un fait intéressant apparaît néanmoins, si le sentiment de sous-rémunération augmente à mesure que la rémunération horaire moyenne baisse, la demande de rémunération supplémentaire (dans le monde d’après) reste - quant à elle - constante quelle que soit la rémunération actuelle. On aurait, en effet, pu s’attendre à ce que la demande de rémunération supplémentaire augmente à mesure que la rémunération actuelle est faible, mais non : que les répondants gagnent moins de 3 euros de l’heure ou plus de 4 euros de l’heure, ce sont toujours environ 10% qui souhaitent une rémunération horaire de 5 à 20% supérieure, 30% qui souhaitent une rémunération de 20 à 30 % supérieure et un peu moins de 35% qui souhaitent une rémunération de 30 à 50% supérieure.
Cette constance indique que, ce qui est connu par ailleurs, le niveau de rémunération des assistants maternels est fortement corrélé avec la zone d’habitation1,  l’état de tension de l’offre et de la demande de places d’accueil sur le territoire. Ainsi les rémunérations nettes supérieures à 3,5 euros de l’heure se concentrent dans les départements de l’arc méditerranéen, la Gironde et les départements Franciliens ; tandis que les rémunérations inférieures à 3 euros se concentrent dans les pays de la Loire et à l’Est dans les Vosges, la Haute-Marne, la Meurthe et Moselle.
Le niveau de rémunération des assistants maternels par territoire est lui-même corrélé (même si de manière indirecte, la relation se vérifie à peu près si l’on compare la carte des salaires horaires moyens nets des assistants maternels avec une carte des prix au mètre carré des logements sur les départements) avec le coût de la vie sur place. Les souhaits de rémunération supplémentaire des assistantes maternelles se font donc plutôt en fonction de la perception subjective d’un « niveau de vie » à maintenir ou atteindre là où elles habitent plutôt que par la perception générale de la valeur d’un service valable sur l’ensemble du territoire. C’est ce qui explique que les souhaits de rémunération supplémentaire ne varient pas beaucoup en fonction de la rémunération actuelle.
Retenons donc, parce que c’est un des enseignements de notre étude, qu’un peu plus de 40% des répondants souhaiteraient gagner plus de 30% de plus à l’heure d’accueil, ce qui rapporté à un salaire moyen net de 3,38 euros en 2016 - rapport observatoire FEPEM de 2019 - constitue une augmentation d’environ un euro de l’heure.

Un sentiment de sous-rémunération qui varie peu avec l’ancienneté dans le métier et les expériences professionnelles antérieures
Nous avons obtenu un autre résultat, assez surprenant à première vue : le sentiment de sous-rémunération ne varie pas avec l’ancienneté dans le métier. On aurait pu s’attendre, en effet, à ce qu’avec l’ancienneté dans l’activité, les assistantes maternelles aient le temps et l’expérience de mieux fixer leurs tarifs, et de mieux définir les limites de leur travail. Ce qui aurait pu se traduire par le fait qu’elles se déclarent plus fréquemment rémunérées à leur juste valeur à mesure de leur ancienneté (si elles parviennent à bien définir leur prestation et ses limites et à les traduire dans les négociations avec les parents), ou bien qu’elles se déclarent plus fréquemment sous -rémunérées (à mesure qu’elles estiment avoir une expérience qui est insuffisamment reconnue financièrement). Mais ce n’est pas cela qui se passe.
On observe bien, par ailleurs, que le niveau de rémunération horaire déclaré par les assistantes maternelles varie avec leur ancienneté, mais cela d’une façon assez étonnante : en effet, seules les assistantes maternelles qui ont moins d’un an d’expérience déclarent plus fréquemment que les autres toucher des rémunérations supérieures à 3 euros de l’heure. Ensuite, que les assistantes aient 5 ou 10 ans d’ancienneté, le niveau de rémunération ne varie plus.
Comment expliquer cela ? On peut faire l’hypothèse que les assistantes maternelles récentes, d’une part s’installent avec des demandes de rémunération supérieure à leurs aînése et obtiennent globalement plus fréquemment satisfaction de la part des parents. C’est ce qui expliquerait qu’elles aient des niveaux de rémunération moins fréquemment bas (en dessous de 3 euros de l’heure) mais qu’elles ne se considèrent pas mieux rémunérées que leurs aînées. En effet, leurs attentes supérieures feraient qu’elles s’estiment tout aussi fréquemment sous -rémunérées. D’autre part, on peut également imaginer que ces assistantes maternelles toute récentes s’installent plutôt dans des départements « attractifs » pour cette activité (là encore les départements franciliens ou de l’arc méditerranéen), des départements à la démographie et l’économie dynamiques où ils  peuvent obtenir des rémunérations plus confortables. Mais ce qui fait que, là encore, ils ne s’estiment pas mieux rémunérés que leurs aînées parce qu’ils ont des attentes plus élevées et vivent dans des zones où le niveau de vie est, lui-même, plus élevé.

Autre résultat : le sentiment de sous-rémunération varie également, mais très faiblement avec le fait d’avoir exercé d’autres professions avant l’activité d’assistant maternel. Là encore, on avait constaté dans une précédente étude2 que les assistantes maternelles qui avaient une expérience professionnelle antérieure (quelle qu’en soit la durée) travaillaient plus fréquemment au niveau de leur agrément que les autres (qui étaient plus fréquemment en sous-occupation). Dans l’étude APEMA, ce n’est pas le cas, les proportions de professionnels travaillant en deçà ou au niveau de leur agrément ne changent pas quelle que soit leur expérience professionnelle antérieure.
En revanche ce qui change, c’est le niveau de rémunération. Plus les assistantes maternelles ont une longue expérience professionnelle antérieure (de 5 à 10 ans, de plus de 10 ans) et plus fréquemment elles touchent une rémunération supérieure à 3,5 euros. On peut faire l’hypothèse, là encore, que plus les assistantes maternelles ont une expérience professionnelle antérieure (dans une autre activité) conséquente, et plus elles ont de fortes attentes salariales qui se traduisent elles-mêmes par de plus de fortes rémunérations. Aussi, même si elles sont plus fréquemment mieux rémunérées, elles ne s’estiment pas, pour autant, mieux rémunérées que les autres.

Que ressort-il de tout cela ? Le niveau de rémunération actuel des assistantes maternelles semble dépendre de leur ancienneté dans le métier (au bénéfice des plus récentes qui ont plus fréquemment des rémunérations plus élevées) et de la durée de leur expérience professionnelle antérieure au métier d’assistant maternel. Ce n’est donc pas l’expérience d’assistant maternel qui prime, mais le fait de s’installer dans le métier avec des attentes salariales plus élevées et, potentiellement, dans des territoires plus dynamiques.
Par ailleurs, le sentiment de sous rémunération des assistantes maternelles est endémique (près de trois quarts des répondants), et s’il est en partie lié à leur niveau de rémunération actuel, il est également très dépendant de leurs attentes et des territoires dans lesquels elles sont implantées. Ce qui fait que ni l’ancienneté dans le métier, ni les expériences professionnelles antérieures ne font grandement varier ce sentiment (puisque plus on est récent dans le métier et plus on a des expériences professionnelles antérieures – les deux allant fréquemment ensemble – et plus on a des attentes élevées qui fait que l’on ne s’estime pas mieux rémunéré même si l’on gagne plus).

Le cas particulier des assistants maternels exerçant en MAM
Par rapport à ces questions de rémunération et de sentiment de sous-rémunération, les professionnels travaillant en MAM constituent un cas à part. Chez eux, le sentiment de sous-rémunération est bien plus faible (11% plus bas) que chez les assistantes maternelles travaillant à domicile.  Et, effectivement, le salaire horaire moyen en MAM est bien plus fréquemment (plus 20%) supérieur à 3,5 euros de l’heure qu’en accueil au domicile. Mais, ce qui est plus intriguant, c’est que, même si on ne considère que les assistantes maternelles déclarant gagner moins de 3,5 euros de l’heure d’un côté ou que les professionnels déclarant gagner plus de 3,5 euros de l’heure d’un autre côté, celles qui travaillent en MAM se déclarent toujours plus fréquemment rémunérées à leur juste valeur – à rémunération égale donc.

On pourrait alors se dire que ce qui joue n’est pas la rémunération horaire mais le fait de parvenir à travailler à la hauteur de son agrément, qui pourrait être plus fréquent en MAM. Et, effectivement, les professionnels en MAM déclarent beaucoup plus fréquemment travailler à la hauteur de leur agrément (pour 70% d’entre elles), que celles qui travaillent à domicile (autour de 50%). Mais, en dehors du fait que travailler à la hauteur de son agrément n’est que faiblement lié avec le sentiment de sous-rémunération (on l’a vu plus haut), si on ne considère que les professionnels qui travaillent à la hauteur de leur agrément (en MAM ou à domicile), les professionnels en MAM s’estiment toujours plus fréquemment rémunérés à leur juste valeur que ceux travaillant à domicile.

Et si on va plus loin et que l’on ne regarde que les assistantes maternelles qui déclarent gagner plus de 3,5 euros de l’heure et travailler à la hauteur de leur agrément, et bien celles qui travaillent en MAM dans ces conditions se déclarent bien plus fréquemment (15% de plus) rémunérées à leur juste valeur que celles qui travaillent à domicile. Ce sentiment n’est donc lié ni au niveau de rémunération, ni au niveau d’activité. On observe donc bien un effet MAM. Peut-être que travailler en MAM permet de mieux définir et délimiter son activité par la définition d’un projet éducatif, par le fait de constituer une équipe, de stabiliser les négociations avec les parents (voir à ce propos notre dossier sur les MAM ) ou autres. Quoiqu’il en soit, ce cadre d’activité semble avoir un effet puissant sur les professionnels. Un effet sur la rémunération, sur le sentiment d’activité mais, aussi et surtout, sur la satisfaction quant à la valeur accordée à l’activité. Nous pourrons y revenir dans nos analyses à venir.

1.Voir le dernier rapport de Branche de la FEPEM sur l’assistant maternel du particulier employeur (2019 sur les chiffres 2018) et notamment la carte p.13.)
2. Moiset Pierre (dir.), Accueillir la petite enfance, le vécu des professionnels, Toulouse, Éditions Erès, 2019.

 
Article rédigé par : Pierre Moisset
Publié le 17 juin 2020
Mis à jour le 17 juin 2020