Quelle reconnaissance financière pour les pros de l’accueil collectif ?

L’étude APEMA (Accueillir la Petite Enfance dans le Monde d’Après) a, rappelons-le, remporté un grand succès (plus de 12000 réponses) auprès des professionnels de l’accueil collectif (60% des réponses) et individuel (40%). Cette étude aborde les questions de reconnaissance (financière mais également sociale) ainsi que les questions d’organisation de ces professions. Pierre Moisset poursuit ici l’analyse des résultats les plus significatifs.
L'objectif de cette étude APEMA est de profiter de la crise actuelle pour amener les professionnels à formuler des souhaits sur ce que devrait être leurs professions et leur domaine d’activité dans un « monde d’après ». Un monde idéalement corrigé des principales erreurs et biais qui nous ont conduit dans la crise actuelle. Un monde où le « care » ou le soin aux êtres et aux choses aurait plus de valeur qu’aujourd’hui. Un monde donc où ces professions du « soin » (au sens large de sollicitude et d’éducation) aux tout petits verraient leur valeur effective mieux reconnue. Et c’est bien de valeur dont nous allons parler dans cet article à travers la question de la rémunération.     

Aujourd’hui, alors que le déconfinement se poursuit, l’engagement des professionnels de l’accueil de la petite enfance est souligné par différents acteurs qui appellent les pouvoirs publics à reconnaître cet engagement par une prime à leur destination. Il s’agit donc de reconnaître la valeur du travail en temps ordinaire (l’accueil des enfants permet l’investissement professionnel des parents), ainsi qu’en temps extraordinaire (les professionnels sont restés mobilisés pour accueillir les enfants des personnels prioritaires).
On l’a déjà dit dans notre premier article sur cette étude, le sentiment de sous-rémunération est très largement présent parmi les professionnels de l’accueil . Pour les professionnels de l’accueil collectif, après correction sur les réponses, ce sont près de 90% des répondants qui s’estiment aujourd’hui sous-rémunérés. On s’en rappelle, parmi les professionnels s’estimant sous rémunérés, le souhait majoritaire de rémunération supplémentaire était de 200 à 400 euros par mois (pour plus de la moitié d’entre eux). Très bien, mais justement quelle valeur, monétaire, les professionnels donnent-ils à leur travail ? Qui, parmi eux, s’estime le plus souvent sous rémunéré ? Ou le plus intensément ? Le sentiment de sous rémunération est-il plus fréquent en fonction de l’ancienneté, de l’expérience (et donc du sentiment que le professionnel peut avoir de son travail) ? Ou bien encore en fonction du gestionnaire (public, associatif, privé lucratif) ? C’est tout cela que nous allons voir dans les lignes qui suivent.

Auxiliaires de puériculture et assistants petite enfance s’estiment sous-rémunérés
 Les deux catégories de professionnels qui se déclarent le plus fréquemment sous-rémunérés sont les auxiliaires de puériculture et tout l’ensemble des assistants petite enfance, agent social, auxiliaire de crèche (à hauteur de 93% environ).
A l’opposé les agents d’entretien (à hauteur de 80%) et les responsables ou responsables adjoints de crèche (à hauteur de 84%) se déclarent moins fréquemment sous-rémunérés. Autrement dit, ce sont les professionnels travaillant directement et en permanence auprès des enfants qui se déclarent le plus fréquemment (au sein là encore d’un sentiment très majoritaire) sous-rémunérés. Comme si le « poids » ou l’engagement particulier auprès des enfants induisait chez ces professionnels un sentiment encore plus vif d’insuffisante rémunération.

Et ce ne sont pas que les niveaux de rémunération qui jouent là (on aurait en effet pu arguer que les professionnels de terrain s’estiment plus fréquemment sous-rémunérés parce qu’ils sont, de fait, moins bien payés que les encadrants). En effet, les agents d’entretien ne sont pas spécialement bien rémunérés et pourtant ils s’estiment bien moins fréquemment (13% de moins) sous rémunérés. Il y a donc bien un engagement et un « coût » personnel spécifique de l’activité auprès des jeunes enfants ressenti par les professionnels de terrain accueillant qui contribue à leur sentiment de sous-rémunération.
Voyons maintenant comment cela se répercute sur l’intensité du sentiment de sous-rémunération. Intensité que l’on mesure par l’ampleur de la rémunération supplémentaire souhaitée par les différents professionnels.
Si les personnels travaillant directement auprès des enfants sont parmi ceux qui se déclarent le plus fréquemment sous-rémunérés, ils souhaitent majoritairement une rémunération supplémentaire entre 200 et 400 euros mensuels (pour un peu plus de 50% d’entre eux, à égalité avec les autres catégories de professionnels à l’exception des agents d’entretien et cuisinier qui souhaitent plus fréquemment une rémunération supplémentaire entre 100 et 200 euros). Cette rémunération supplémentaire entre 200 et 400 euros mensuels représente entre 20 et 33% du salaire moyen net actuel en début de carrière d’une auxiliaire de puériculture.

Les agents d’entretien, quant à eux, se déclarent non seulement moins fréquemment sous rémunérés et souhaitent également plus fréquemment des rémunérations supplémentaires comprises entre 100 et 200 euros (50% formulent ce souhait alors qu’il n’est fait que par 25% de l’ensemble des répondants).

Enfin, les responsables d’établissement souhaitent, quant à eux, bien plus fréquemment des rémunérations supplémentaires de l’ordre de 400 à 600 euros (pour 33% d’entre eux alors que ce souhait est formulé par 20% environ des répondants en moyenne). En proportion de leur salaire net (autour de 2000 euros en moyenne avec des nuances entre la région parisienne et la province en début de carrière) c’est également de l’ordre de 20 à 33%.

On le voit à nouveau en croisant les souhaits de rémunération supplémentaire avec les différentes catégories professionnelles, le travail direct auprès des enfants (des auxiliaires de puériculture, auxiliaires de crèches etc…) induit un sentiment plus fréquent de sous-rémunération. Là encore, les cuisiniers et agents d’entretien, avec des niveaux de rémunération voisins, se sentent moins fréquemment sous rémunérés et ont des demandes de rémunération moins élevées. Chez les responsables d’établissement, on constate que le sentiment majoritaire de sous rémunération est légèrement moins élevé mais se traduit plus fréquemment par une demande de forte augmentation du salaire. Au final, au regard de ces différents résultats, on est tenté de conclure que les professionnels de l’accueil collectif de la petite enfance souhaitent très majoritairement un surcroît de rémunération de l’ordre de 25%. Il serait intéressant d’avoir un ordre d’idée de la masse salariale de l’ensemble de ce domaine d’activité pour savoir ce qu’une telle augmentation représenterait dans l’ensemble du budget de la branche famille consacrée à l’accueil de la petite enfance. Nous avions, par ailleurs, demandé aux professionnels leur ancienneté dans leur établissement actuel (qui n’est qu’un indicateur très partiel de l’ancienneté dans le métier qui peut être bien plus grande). Probablement du fait de cette nature très partiel de l’indicateur, on ne constate pas de relation entre l’ancienneté dans le métier et le sentiment de sous rémunération.

Un sentiment de sous-rémunération un peu plus fréquent chez les pros travaillant dans les entreprises de crèches
Si l’on croise maintenant le type de gestionnaire (public, associatif, privé lucratif) avec le sentiment de sous rémunération, on constate que celui-ci est légèrement plus fréquent (pour 95% des répondants) parmi les professionnels travaillant au sein d’entreprises de crèche. Par contre, ce sentiment n’est pas plus intense que pour la moyenne des répondants. C’est à dire que, les professionnels travaillant pour des employeurs privés lucratifs, les souhaits de rémunération supplémentaire ne sont pas différents que pour l’ensemble des répondants.
De même, ce sentiment de sous-rémunération se répartit, au sein des employeurs privés lucratifs, de la même manière que parmi l’ensemble des répondants
 : les agents d’entretien et cuisiniers s’estiment moins souvent sous-rémunérés, les agents de terrain un peu plus fréquemment et les responsables d’établissement légèrement moins fréquemment. On pourrait également penser que le sentiment de sous rémunération est plus fréquent parmi les salariés du privé lucratif du fait que ce ne sont pas les mêmes types de professionnels qui ont répondu pour chaque type de gestionnaire. Il suffirait que, parmi les salariés du privé, aient plus souvent répondu des catégories de professionnels qui s’estiment plus fréquemment sous rémunérés (comme les auxiliaires de puériculture et les auxiliaires de crèche) pour que les salariés du privé apparaissent plus sous rémunérés dans leur ensemble. Et effectivement, les auxiliaires de crèche sont bien plus fréquents parmi les salariés du privé qui ont répondu que parmi les autres gestionnaires (35% contre 20% des répondants).

On a donc pu avoir un effet d’optique lié à la catégorie des répondants…Et bien non. Si maintenant on regarde comment chaque catégorie de professionnel s’estime rémunéré au sein de chaque type de gestionnaire (les auxiliaires de crèche s’estiment-elles aussi souvent sous rémunérés qu’ils travaillent pour le public, le privé ou l’associatif…) il apparaît que le sentiment de sous -rémunération est toujours plus fréquent dans le privé lucratif que ce soit pour les auxiliaires de crèche, de puériculture, les EJE, les responsables et responsables adjoints d’établissement. Il y a donc bien un ressenti plus fort de sous-rémunération dans le privé lucratif. On constate également que les responsables d’établissement s’estiment bien moins souvent sous rémunérés quand il travaille pour un employeur associatif qu’en moyenne au sein de notre échantillon. Nous avons également croisé le type d’établissement (crèche, multi-accueil, micro-crèche PAJE ou PSU, halte-garderie etc…) avec le sentiment de sous rémunération. Il apparaît que ce dernier est plus fréquent au sein de micro-crèches PSU et PAJE et des haltes garderies.
Quand l’on sait que, au sein de notre échantillon, plus de la moitié des micro-crèches PAJE ou PSU sont gérés par entreprises privées lucratives, cette relation s’explique probablement plus par le type de gestionnaire que par la taille de l’établissement. Pour bien s’assurer que le sentiment légèrement plus fréquent de sous-rémunération est bien dû au gestionnaire privé lucratif, nous avons vérifié si l’on observait un lien entre le type d’établissement et la sous rémunération au sein de chaque type de gestionnaire. Au sein des établissements à gestion publique et associative on n’observe, effectivement, plus de relations entre le type d’établissements et la sous- rémunération. De même, au sein des gestionnaires privés lucratifs. Cela démontre bien que c’est le gestionnaire qui est déterminant et non le type d’établissement.

Un coût du travail indépendant de la valeur du travail ?
Nous avons également cherché à savoir si le sentiment de sous-rémunération dépendait de la valeur que les professionnels donnent à leur travail. Rappelons-nous, nous avons posé la question aux professionnels de savoir s’ils considéraient leur travail comme « essentiel », « très utile sans être essentiel » ou « juste utile pour ceux qui en ont besoin ». On pourrait s’attendre à ce que les professionnels ayant répondu « essentiel », s’estiment – à condition salariale égale – plus fréquemment sous- rémunérés que les autres. Leur rémunération leur paraissant d’autant plus insuffisante qu’ils ont une conception exigeante et une « haute idée » de leur activité. Eh bien, ce n’est pas le cas. Le sentiment de sous-rémunération ne dépend pas de la valeur donnée à l’activité. C’est assez logique dans un certain sens, on peut avoir une haute idée de son activité et se conformer - dans ses souhaits de rémunération - à la réalité économique du domaine à l’heure actuelle. Mais, à contrario, ce résultat souligne l’importance de ce que l’on a noté plus haut : à savoir que les professionnels auprès des enfants avaient un sentiment de sous- rémunération plus fort du fait de l’engagement concret auprès des enfants. Ce n’est donc pas l’idéal qui est particulièrement déterminant du prix que l’on donne à son travail mais plutôt le coût, le poids de l’engagement concret, relationnel et physique auprès des tout- petits.

Un souhait fréquent et réaliste d’être mieux payé !
Que ressort-il de tout cela ? Le sentiment de sous-rémunération est si répandu et si intense que, d’une certaine façon, on ne distingue pas énormément de nuances entre professionnels et entre gestionnaires. Encore une fois, près de 88% des répondants s’estiment sous rémunérés et 55% environ souhaitent entre 200 et 400 euros mensuels supplémentaires. Pour donner maintenant des ordres de grandeur et des images plus nettes mais moins nuancées, partons de l’estimation que nous avons faits plus haut : à savoir que les professionnels semblaient souhaiter, en moyenne, une rémunération 25% plus élevée qu’actuellement. Sachant, d’après une étude de la CNAF d’il y a quelques années, que la masse salariale représente 75% du coût de fonctionnement des EAJE et le dernier rapport de l’Observatoire National de la Petite Enfance (2019 sur les chiffres 2018) nous indiquant 6173 millions d’euros de dépenses de fonctionnement de l’accueil collectif pour 2018, on peut estimer (nous retrouvons nos calculs à la louche…) le coût de la masse salariale totale à environ 4630 millions d’euros. Si cette masse devait être augmentée de 25% conformément aux désirs des professionnels, la dépense supplémentaire pour l’année serait alors de 1157 millions d’euros. Le tout, alors que les dépenses totales d’accueil du jeune enfant (de moins de 6 ans, en comptant les modes d’accueil individuels, les congés parentaux, les dépenses d’investissement etc…) sont, pour l’année 2018, de 15054 millions d’euros (soit un peu plus de 15 milliards d’euros). Aussi, l’effort supplémentaire conforme aux désirs des professionnels représente 7,6% de l’enveloppe totale consacrée par la Branche famille à l’accueil du jeune enfant. C’est beaucoup et peu à la fois. Mais cela nous donne, encore une fois, une image et un ordre d’idée.

Le ressenti de sous-rémunération des professionnels est très majoritaire, il est assez intense, il est corrélé à l’engagement auprès des enfants (on l’a vu avec l’exemple des auxiliaires de puériculture et de crèche), mais ce ressenti n’est pas « délirant », il n’est pas dé-corrélé des réalités économiques actuelles. Si l'on devait « assouvir » le besoin de reconnaissance financière actuel des professionnels, l’effort supplémentaire, de l’ordre de 1 milliard d’euros par an, représenterait une assez faible augmentation de l’enveloppe actuelle.

Autrement dit encore, prendre les désirs des professionnels pour des réalités semble assez réaliste voire réalisable. C’est une question politique et de politique. A l’heure où l’accueil collectif de la petite enfance est interpellé par la stratégie pauvreté, ces résultats nous encouragent à ne pas traiter les professionnels « pauvrement ».
Enfin, n’oublions pas ce que nous avons constaté concernant les gestionnaires privés lucratifs. Le sentiment de sous rémunération y est légèrement plus élevé, on ne saurait dire ici si cela est dû à une politique salariale moins généreuse ou, au contraire, plus généreuse (on peut tout à fait imaginer qu’une rémunération légèrement supérieure donne aux professionnels le sentiment de valoir encore plus et augmente donc leur sentiment de sous rémunération). Nous nous attacherons à mieux contextualiser ce résultat dans nos analyses ultérieures.

 
Article rédigé par : Pierre Moisset
Publié le 16 juin 2020
Mis à jour le 16 juin 2020