Colloque de Terra Nova : débat sur la mise en œuvre de l’investissement social dans la petite enfance

Suite à son rapport de mai dernier, Terra Nova a organisé le 13 février un colloque à l’Assemblée Nationale intitulé « Investir dans la petite enfance : le temps des décisions ». Les quelque 200 acteurs de la petite enfance qui s’y sont réunis ont réfléchi sur les propositions du think tank pour investir dans la petite enfance. Au cœur du débat : le rôle central des modes d’accueil dans la lutte contre les inégalités. Le point sur ces échanges.
Développer une politique familiale déjà forte
En présidence du colloque, Brigitte Bourguignon, députée de la 6e circonscription du Pas-de-Calais et présidente de la Commission des affaires sociales. Elle a rappelé que la France menait une politique familiale forte en s’appuyant sur deux leviers. Les prestations familiales d’une part - la Commission a d’ailleurs remis une feuille de route pour procéder à un diagnostic exhaustif et formuler des propositions concrètes afin de rendre le système plus juste. Les services aux familles d’autre part qui recouvrent pour la petite enfance les modes d’accueil, l’accompagnement à la parentalité, les centres sociaux… Les décideurs et les acteurs doivent relever des défis démographiques, économiques, sociaux et sociétaux. « Le pays a un besoin évident de développer et diversifier les modes d’accueil » a-t-elle précisé.  L’investissement social dans la petite enfance exige certes un effort financier mais ses bénéfices sont réels : le développement des modes d’accueil a permis de favoriser l’accès à l’emploi pour les femmes et de réduire les inégalités dès l’enfance.

Des inégalités notamment au niveau du langage dès le plus jeune âge
Florent de Bodman, qui pilote la mise en œuvre opérationnelle de Parler Bambin à l’Agence nouvelle des solidarités actives (Ansa), a présenté les grandes lignes du rapport Terra Nova « Investissons dans la petite enfance. L’égalité des chances se joue avant la maternelle » dont il est co-auteur. Les conclusions ont été communiquées au nouveau gouvernement nommé en juin 2017. Co-écrit avec deux économistes de l’éducation et un pédopsychiatre, ce travail s’est efforcé de joindre expertise scientifique et expertise de terrain. Le think tank s’est appuyé sur des études américaines réalisées dans les années 70 montrant que les parents les plus modestes parlent beaucoup moins à leur enfant que les parents plus aisés. Résultat, avant l’entrée en maternelle, les enfants issus de familles modestes ont entendu 30 millions de mots en moins que ceux issus de familles aisées et maitrisent en moyenne 500 mots contre 1000 mots pour les autres. Or le langage joue un rôle crucial dans les chances de réussite scolaire.
Présent au colloque, le président du Syndicat national des médecins de PMI Pierre Suesser a rappelé que ces études, anciennes, restreintes, ne suffisaient pas à prouver ces tendances chez les familles dites pauvres et que certaines études sérieuses et récentes contestaient notamment ces différences langagières.
Néanmoins il y a une sorte de consensus pour constater à l’entrée à l’école maternelle des écarts entre les élèves issus de milieux sociaux différents. Et selon Terra Nova, certains projets peuvent fortement contribuer à pallier ces inégalités.

Des programmes éducatifs de qualité pour réduire ces inégalités
Florent de Bodman a pris pour exemple le projet américain Carolina Abecedarian (adapté au Québec sous le nom de Jeux d’Enfants et repris actuellement par la France) mené dans une crèche pilote où une cinquantaine d’enfants issus de milieux défavorisés ont été suivis pendant près de 40 ans. Selon les résultats observés, l’accueil de très bonne qualité pédagogique qu’ils avaient reçu a eu des bénéfices sur leur développement qui se sont poursuivis tout au long de leur vie : deux fois plus de chances d’aller à l’université et de trouver un emploi qualifié. Des observations partagées par le prix Nobel d’économie James Heckman qui a montré que pour 1 dollar investi dans la petite enfance, c’était 3 dollars de dépenses publiques évitées.
Olivier Noblecourt, le délégué interministériel à la prévention et à la lutte contre la pauvreté des enfants et des jeunes, s’est exprimé en son nom personnel sur ces questions. Lui qui a été l’un des auteurs du rapport Terra Nova de 2014 « La lutte contre les inégalités commence dans les crèches » partage cette volonté d’améliorer la qualité éducative des lieux d’accueil et la nécessité d’employer des méthodes d’évaluation pour convaincre et donner la preuve de ce qui marche. « Les professionnels doivent être éclairés par des résultats scientifiques robustes. » Il faut donc créer un consensus et prévoir des fonds pour financer ces démonstrations au long cours. Le rapport Terra Nova préconise justement la création d’un Fonds national pour la qualité de l’accueil en crèche.

Aller vers un accompagnement global du jeune enfant
Des programmes et des mesures sont nécessaires, mais ne suffisent pas. Pour Olivier Noblecourt il est primordial de « donner un caractère universel à l’accueil du jeune enfant ». C’est-à-dire ne pas opposer accueil collectif et accueil individuel, ni gestionnaires de structures privées, associatives et publiques. Il a d’ailleurs noté le manque d’attractivité des crèches familiales qui représentent pourtant un mode d’accueil intéressant qui mêle l’accueil collectif et l’accueil individuel. Le délégué interministériel, citant souvent le rapport Giampino, a insisté sur la nécessité de prendre en compte le développement du jeune enfant dans sa globalité. Par ailleurs il a noté que l’école maternelle devait se repenser dans une continuité avec la crèche.

Lutter contre le non-recours des familles défavorisées
Renforcer la qualité d’accueil, oui, mais enjeu plus important encore : faciliter l’accès aux modes d’accueil collectifs pour les familles défavorisées. Les études évoquées dans le rapport Terra Nova ont montré que seulement 5% des familles défavorisées avaient recours à la crèche comme mode de garde principal, contre 22% pour les familles plus aisées - un écart qui s’est accru entre 2007 et 2013. En cause d’une part, la bi-activité des parents qui reste un critère déterminant dans l’attribution des places en crèche. D’autre part une sorte d’auto-censure de la part des familles les plus défavorisées qui pensent souvent que les modes d’accueil ne sont pas à leur portée.
« Il ne s’agit donc pas tant d’ouvrir des crèches dans les quartiers populaires mais de lutter contre le non-recours », a précisé Anne-Christine Lang, députée de la 10e circonscription de Paris. Ce qui exige de prendre le temps d’accompagner les familles et de mettre en place des commissions très élargies rassemblant tous les acteurs qui les entourent. Pour Marie de Saint-Laurent, déléguée générale d’Auteuil Petite Enfance, réseau de crèches de la Fondation des Apprentis d’Auteuil, il faut par ailleurs être attentif aux phénomènes de stigmatisation et de ghettoisation : les structures doivent s’implanter là où les besoins en mode d’accueil sont les plus marquants.
La mixité sociale dans la petite enfance est un enjeu fondamental : il ne faut pas opposer les publics entre eux mais investir réellement dans les territoires les plus fragiles. Créer 40 000 nouvelles places en crèche dans les territoires qui en sont sous-dotés est d’ailleurs l’une des grandes recommandations du rapport Terra Nova. Avec un bonus de financement spécifique pour ces nouvelles structures afin que le reste à charge des communes soit moins important. Mais les auteurs du rapport craignent que les orientations de la Convention d'Objectifs et de Gestion (COG) actuellement en cours de négociation entre la Cnaf et l’Etat n’aillent pas en ce sens et prévoient une dépense plus faible que lors du précédent quinquennat. « Or une approche d’investissement social est certes une question de qualité, mais aussi de quantité » a souligné Florent de Bodman.

Rendre transparents les critères d’attribution des places en crèche
Rendre plus équitable l’accès aux crèches passe par la transparence des critères d’attribution des places en crèches. Le rapport Terra Nova propose que leur publication devienne une obligation légale pour les gestionnaires. « Une mesure, a précisé Florent de Bodman qui ne demanderait quasiment pas de coût et n’impliquerait pas de modifier ces critères. » Le rapport préconise d’aller vers un système de cotations, à l’instar de ce qui se fait pour l’attribution des logements sociaux : un système avec des points incluant des critères sociaux. Une proposition contre laquelle s’est fermement positionnée Anne-Christine Lang pour qui « on ne mène pas une politique sociale en mettant les familles dans des tableaux Excel ».
Olivier Noblecourt s’est dit favorable à la transparence des critères d’attribution, mais elle doit s’effectuer « de manière à ne pas créer la suspicion envers les élus ». Une confiance envers les communes et les gestionnaires très importante pour Elisabeth Laithier, maire adjointe chargée de la petite enfance à la ville de Nancy et coprésidente du groupe de travail sur la petite enfance à l’Association des Maires de France (AMF). « Sans cette confiance, rien ne pourra se faire et on arrivera très vite à un blocage des communes », a-t-elle alerté. Et de préciser que de nombreux élus se désengagent par manque de moyens.
Autre point d’importance pour elle : un assouplissement des modes d’accueil pour les rendre plus accessibles aux familles précaires. Tous les intervenant étaient d’accord pour dire qu’un accueil occasionnel correspond à un besoin de ces familles et offre déjà de belles choses pour des enfants qui ne sont pas du tout socialisés. Pierre Suesser a d’ailleurs expliqué avoir participé à une concertation interministérielle où il était question de proposer aux familles les plus précaires d’accéder gratuitement à des modes d’accueil au moins deux jours par semaine pour des enfants à partir d’un an.

En conclusion du colloque, Olivier Noblecourt a appelé à se défier d’un certain scientisme, de toute solution illusoire (comprendre ne pas se reposer sur des méthodes toutes faites). Les enjeux de la petite enfance demandent de s’adapter à l’environnement et de construire en permanence un consensus entre les différents acteurs.
Article rédigé par : Armelle Bérard Bergery
Publié le 20 février 2018
Mis à jour le 14 septembre 2018