Les politiques Petite Enfance

Entretien avec Laurence Rossignol : « Pour les modes d’accueil , je suis pragmatique »

A quelques jours de la première journée nationale des professionnels de la petite enfance, la Ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des Femmes fait le point sur son plan d’action pour la petite enfance. Laurence Rossignol, en ce qui concerne les modes d’accueil du jeune enfant a une conviction : il faut répondre aux besoins par la diversité, en tenant compte des moyens dont on dispose. C’est pourquoi, pragmatique, elle défend bec et ongles les Maisons d’Assistants Maternels (MAM) et refuse de revenir sur les normes d’encadrement dans les établissements d’accueil du jeune enfant (EAJE).

 
Laurence Rossignol
Les Pros de la Petite Enfance : Le rapport sur le développement du jeune enfant, les modes d’accueil et la formation des professionnels que vous aviez commandé à Sylviane Giampino a fait l’unanimité. Comment expliquez-vous que le plan d’action pour la petite enfance, qui s’en est très largement inspiré, n’ait pas suscité le même engouement ?

Laurence Rossignol : Le rapport Giampino, c’est un an de travail. Un travail long qui a associé beaucoup d’acteurs de la petite enfance et comblé un vrai manque. Donc un travail fédérateur. C’est un document qui a produit une vraie réflexion sur les orientations autour desquelles se rassemblent et se construisent les politiques de la petite enfance. Pour moi c’est comme une loi d’orientation. Quand on passe au plan d’action, c’est forcément beaucoup moins séduisant. C’est un autre type de travail, intervenu 6 mois seulement après le rapport Giampino, c’est-à-dire le temps qu’il a fallu aux partenaires pour l’assimiler
Dans ce plan, il y a des mesures nouvelles comme la refonte des diplômes et des pratiques professionnelles, ou comme la lutte contre les stéréotypes de genre. Dans les deux cas, nous sommes sur des processus longs. Il ne suffit pas de décréter pour faire évoluer les pratiques ! Toute la mesure du plan, on la connaîtra dans deux ou trois ans.

Vous avez dit vouloir aller vite et souhaiter un bilan d’étape dès la fin janvier. Qu’en est-il ?
La journée des professionnels de la petite enfance du 31 janvier en sera un premier indicateur. D’ores et déjà le nombre d’inscrits (400 personnes en moins de 15 jours) et la diversité des inscrits (assistantes maternelles, professionnels de crèche et même architectes) sont le signe que cette journée est très attractive et qu’elle représente bien l’idée de décloisonnement contenue dans le plan. La qualité des débats sera un autre indicateur. Enfin, la capacité de ceux qui seront présents à faire rayonner cette journée, à transmettre et impulser des dynamiques locales sera aussi un signe de succès du plan.

Certains reprochent à ce plan, malgré les promesses de François Hollande et du gouvernement, de ne pas être revenu sur les normes d’encadrement du fameux décret Morano
Une promesse du gouvernement peut- être, mais pas de moi. Je ne reviendrai pas sur les normes du décret Morano. Je l’ai dit dès que je suis arrivée à ce Ministère.
Le gouvernement a pris des engagements ambitieux  : créer 100 000 solutions d’accueil collectif, ramener la branche famille à l’équilibre et revenir sur les normes d’encadrement. Ce sont trois objectifs difficiles à combiner. On ne peut pas inciter les collectivités à ouvrir plus de places de crèches en leur demandant d’engager plus de personnes pour le même nombre d’enfants, donc en en augmentant les frais de fonctionnement.
Par ailleurs j’ai visité beaucoup d’établissements d’accueil du jeune enfant (EAJE) et ce n’est pas un sujet qui revient partout en France de la même façon. On ne m’en a pas parlé si souvent. Et on ne peut pas augmenter l’encadrement tant que le travail sur l’offre de formation n’aura pas abouti. C’est aujourd’hui l’un de mes objectifs, grâce aux schémas départementaux de services aux familles : identifier les besoins et y répondre avec une diversité de modes d’accueil offrant tous la même qualité de prise en charge de l’enfant. Or, changer ces normes c’est aussi élargir le fossé qui existe entre les EAJE et les autres types d’accueil.

Autre critique, le plan énonce de nobles objectifs mais ne prévoit aucun moyen pour les atteindre.
En fait, nous avons donné les moyens nouveaux avant le plan ! En 4 ans, 1,8 milliards d'euros en moyens supplémentaires ont été consacrés aux modes d’accueil. Les moyens sont donc là. Je récuse l’idée qu’il faudrait donner plus encore pour mettre le plan en œuvre. Au total 13 milliards d’euros (venant de l’Etat, des collectivités territoriales et de la Cnaf) sont consacrés aux politiques publiques de l’accueil des enfants de moins de trois ans.

Enfin, les assistantes maternelles ont pu se sentir un peu délaissées tant le plan est centré sur l’accueil collectif.
Le plan d’action prévoit un certain nombre de mesures pour les assistantes maternelles : l’instauration d’un livret de professionnalisation, un rôle accru pour les Réseaux d’Assistantes Maternelles (RAM), la formation continue.
Le problème principal pour les assistantes maternelles, c’est qu’on oriente trop souvent les femmes qui sortent d’un congé parental vers cette profession comme une voie vers le retour à l’emploi et qu’on délivre les agréments indépendamment des besoins recensés. On donne des espoirs qui sont parfois déçus. Bien sûr on ne peut refuser un agrément si les critères sont remplis, mais il faudrait peut-être informer pour dissuader si l’on sait que cela ne correspond pas aux demandes des parents et qu’il n’y a donc pas de débouchés. Les schémas départementaux de services aux familles devraient permettre d’avoir une vraie réflexion sur les besoins. On a manqué d’une vision globale en termes de modes d’accueil et de diversité.

Les Maisons d’Assistants Maternels (les MAM) se développent et connaissent un vrai succès auprès des parents et des professionnels. Vous les soutenez et les encouragez. Pourquoi ?  
J’ai en tête la diversité des territoires et les moyens que les collectivités peuvent mettre dans l’accueil des jeunes enfants. Or, dans les zones rurales ou semi rurales, les familles ont les mêmes demandes que dans les villes. Les collectivités locales n’ont pas les moyens de créer des structures collectives. Les MAM (pas celles du début, celles qui sont conformes aux préconisations du guide ministériel) sont de bonnes structures pour ces territoires. J’invite les collectivités locales à soutenir la mise en place des MAM en prêtant des locaux au départ ou en leur proposant un loyer faible.
On le sait aujourd’hui, le premier choix des parents, c’est la crèche : parce qu’il y a une équipe, des professionnels et que c’est bon pour la socialisation de leur enfant.
Favoriser les MAM c’est répondre à ces besoins-là des parents car elles proposent un encadrement collectif par une équipe.

Justement, est-ce encore de l’accueil individuel ? N’est-ce pas un accueil collectif déguisé comme le suggèrent un certain nombre d’opposants aux MAM ?
Ce n’est pas le problème. Je ne cherche pas à faire rentrer chaque mode d’accueil dans une case. Je suis pragmatique. Je pars des besoins et des moyens des collectivités et des familles. Et les MAM répondent à tout cela dans un certain nombre de cas. Par exemple dans mon département, l’Oise, il y a peu de crèches dans les villes de moins de 15 000 habitants. Dans ces communes, comment feraient les parents s’il n’y avait pas les MAM ? On doit  accorder les besoins publics et privés avec les moyens. Il faut laisser de la place à l’innovation. Et les MAM, c’est de l’innovation.
Par ailleurs pour la profession d’assistante maternelle c’est une belle opportunité et cela correspond à une vraie professionnalisation. Lors d’un de mes déplacements, une assistante maternelle m’a dit « depuis que je suis en MAM, mon travail est respecté dans ma famille ». C’est important la séparation entre le temps de travail et le temps de la vie familiale. Par ailleurs, les assistantes maternelles de MAM sont moins isolées, elles peuvent échanger et surtout partir plus facilement en formation.

Depuis septembre, la grogne monte autour de la Psu et ses modalités (celles de 2014). Attendez-vous du groupe de travail sur le financement des modes d’accueil collectif annoncé dans le plan d’action, des propositions pour revoir la Psu ?
Le groupe de travail va se réunir d’ici la fin du mois de janvier. Il sera co-piloté par le Ministère et la Cnaf qui en a accepté le principe. Les participants, des gestionnaires, publics, privés et associatifs, vont exposer leurs difficultés dans l’application de la Psu, montrer les éventuels effets pervers du système. Ce sera l’occasion de faire un bilan de la Psu 2014, mais aussi d’écouter leurs éventuelles propositions, pistes et options. Il ne s’agit pas de remettre en cause la Psu qui est un bon système, (même en 2014 il y a eu de bonnes choses comme la prise en compte de la fourniture couches et des repas par exemple), juste de voir ce qui pêche pour rectifier. Bien sur la future Convention d’objectifs et de gestion (COG) se négociera entre la Cnaf et le prochain gouvernement, mais les travaux de ce groupe de travail feront partie du dossier et de la négociation.

Vous êtes au gouvernement depuis 2014. Même s’il est un peu tôt pour dresser un bilan de votre action, de quoi êtes-vous le plus fière ?
Ma fierté, c’est la réforme du 14 mars 2016 sur la protection de l’enfance. Autant pour la méthode adoptée que pour son contenu.  Un an de concertation. Pour la première fois, On a donné la parole à des anciens enfants de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) et à des parents d’enfants placés, au même titre qu’aux experts.
 Et puis je suis fière de mon obsession du décloisonnement dans la politique familiale, la protection de l’enfance et les modes d’accueil. Pour moi c’est là que se trouve le gisement de toute amélioration.

Et si vous en avez, quel est votre principal regret ?
Je regrette de ne pas être arrivée au bon moment, en termes budgétaires, pour allonger le congé de maternité et de paternité.
Article rédigé par : Propos recueillis par Catherine Lelièvre
Modifié le 01 février 2017
L'allongement du congé maternité et paternité est une bonne chose. La professionalisation en est une autre avec tout de même la formation continue qui devrait être obligatoire à minima pour que les professionnels poursuivent et ameliorent leur qualité d'accueil,leur attention pour répondre aux besoins des jeunes enfants , qu'il puissent rester en empathie malgré les contraintes et contingences de ce travail qui ne favorisent pas optimisation de cette qualité d'accueil . Oui je confirme qu'il n'est pas aisée de prendre soin de chaque enfant en fonction de ses besoins, de ses sollicitations, de lui porter une attention continue lorsqu'on doit prendre soins de 5 voir 8 enfants. Les conditions d'encadrement aujourd'hui mettent en souffrance les professionnels qui ne supportent pas de prendre en charge les enfants à la chaîne. Il est fréquent de voir des collègues se retrouver seules pour les 12 voir plus d'enfants parce que la collègue est occupée avec une enfant',un parent, ou tout simplement partie aux toilettes....comment poursuivre une qualité d'accueil et d'attention dans ces conditions aussi tendues....il faut le vivre au quotidien pour ce rendre compte a quel point s'occuper de jeunes enfants est extrêmement épuisant , pour comprendre le réel besoin de chaque bout'chou et les enjeux de cette qualité d'accueil. Créer des places supplémentaires d'accueil des jeunes enfants. ..Oui,!! Mais pas en organisant des usines à garde d'enfants